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Full text of "Drames philosophiques"

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T^ 


DRAMES 


PHILOSOPHIQUES 


ŒUVRES  COMPLETES  D'ERNEST  RENAN 


les  evangiles  et  la  seconde 
génération  chrétienne. 

l'Église  chrétienne. 

marc-aurèle  et  la  fin  du 
monde  antique. 


HISTOIRE    DES    ORIGINES    DU    CHRISTIANISME 

VIE  DE  JÉSUS. 
LES  APÔTRES. 

SAINT   PAUL,  avec  cartes  des  voya- 
ges de  saint  Paul. 
l'antechrist. 
INDEX    général  pour  les  7  vol.   de  I'histoire   des   origines   do 

CH  RISTIANISM  E. 

Format  in-8°. 
le   livre   de  job,  traduit  de  l'hébreu,  avec  une  étude  sur  le  plan, 

l'âge  et  le  caractère  du  poème 1  vol. 

LE  CANTIQUE  DES   CANTIQUES,  traduit  de  l'hébreu,  avec  une 

étude  sur  le  plan,  l'âge  et  le  caractère  du  poème 

l'ecclésiaste,  traduit  de  l'hébreu,  avec  une  étude  sur  l'âge  et 

le  caractère  du  livre 

HISTOIRE    GÉNÉRALE    DES    LANGUES    SÉMITIQUES 

histoire    du     PEUPLE    d'iSRAEL 

ÉTUDES    d'histoire     RELIGIEUSE 

NOUVELLES    ÉTUDES    D'HISTOIRE    RELIGIEUSE    

AVERROÈs   ET   l'averroïsme,  essai  historique 

ESSAIS     DE     MORALE     ET     DE    CRITIQUE 

MÉLANGES    d'hISTOIRE    ET    DE    VOYAGES 

QUESTIONS    CONTEMPORAINES    

LA    RÉFORME    INTELLECTUELLE    ET    MORALE    

DE    l'origine    du    LANGAGE 

DIALOGUES     PHILOSOPHIQUES    

DRAMES   PHILOSOPHIQUES,   édition  Complète 

SO.UVENIRS     d'enfance    ET    DE.JEUNESSE.    . '    .'    .     . 

FEUILLES    DÉTACHÉES..    .     ....     . . 

DISCOURS      ET    CONFÉRENCES 

l'avenir    de    la    SCIENCE 

LETTRES    INTIMES    DE    E.    RENAN    ET    HENRIETTE    RENAN. . 
ÉTUDES     SUR     LA     POLITIQUE      RELIGIEUSE      DU      RÈGNE      DE 

PHILIPPE     LE     BEL 

LETTRES     DU    SÉMINAIRE    (1838-1846) 

MÉLANGES     RELIGIEUX     ET     HISTORIQUES 

CAHIERS     DE    JEUNESSE    (1845-1846)    

NOUVEAUX     CAHIERS     DE     JEUNESSE     (1846) 

MISSION  DE  PHÉNiciE.—  Cet  ouvragc  comprend  un  volume 
in-4°  de  888  pages  de  texte,  et  un  volume  in-folio,  composé  de 
70  planches,  un  titre  et  une  table  des  planches. 

Format  grand  in- 18. 

CONFÉRENCES    D 'ANGLETERRE 1    VOl. 

ÉTUDES    d'histoire    RELIGIEUSE 1      — 

VIE  DE  JÉSUS,   édition  populaire 1     — 

souvenirs    d'enfance    et    DE    JEUNESSE 1      — 

FEUILLES    DÉTACHÉES    1      — 

PAGES    CHOISIES — 

Édition  illustrée,  format  in-{6  jésus. 

MASŒTTR      HENRIETTE 1    VOl 

PATRICE 1      — 

En  collaboration  avec  M.  VICTOR  LE   CLERC 

HISTOIRE    LITTÉRAIRE    DE   LA  FRANCE    AUXIV*  SIÈCLE,  2  VOl.  gr.  in-8 . 

Goulommiers.  —  Imp.  Paul  BRODARD. 


ERNEST     RENAN 


DRAMES 


PHILOSOPHIQUES, 


UBRARY  ST.  MARYS  COLLEGE 


119285 


PARIS 
CALMANN-LÉVY,   ÉDITEURS 

3,     RUE    AUBER,     3 
Droits  de  reproduction  et  de  traduction  réservés. 


f     au1 


PRÉFACE 


Ce  volume,  dans  ma  pensée,  fait  suite  à  mes  Dia- 
logues philosophiques.  La  forme  du  dialogue  est,  en 
rétat  actuel  de  Pesprit  humain,  la  seule  qui,  selon  moi, 
puisse  convenir  à  l'exposition  des  idées  philosophiques. 
Les  vérités  de  cet  ordre  ne  doivent  être  ni  directement 
niées,  ni  directement  affirmées  ;  elles  ne  sauraient  être 
l'objet  de  démonstrations.  Ce  qu'on  peut,  c'est  de  les 
présenter  par  leurs  faces  diverses,  d'en  montrer  le 
fort,  le  faible,  la  nécessité,  les  équivalences.  Tous  les 
hauts  problèmes  de  l'humanité  sont  dans  ce  cas.  Qui 
voudrait  songer,  de  nos  jours,  à  une  exposition  régulière 
de  la  science  politique?  Les  grandes  questions  de  morale 
sociale  aboutissent  à  des  partis  pris,  tous  discutables, 
tous  irréductibles  les  uns  aux  autres.  L'économie  poli- 
tique n'est  qu'un  éternel  dialogue  entre  deux  systèmes, 


Il  PRÉFACE. 

dont  l'un  n'arrivera  jamais  à  supplanter  Tautre,  ni  à  le 
convaincre  d'erreur  absolue. 

Cela  tient  à  la  différence  fondamentale  qu'il  y  a  entre 
croire  et  savoir,  entre  opinion  et  certitude.  On  ne  fait 
pas  de  dialogues  sur  la  géométrie;  car  la  géométrie 
est  vraie  d'une  façon  impersonnelle.  Mais  tout  ce  qui 
implique  une  nuance  de  foi,  d'adhésion  voulue,  de 
choix,  d'antipathie,  de  sympathie,  de  haine  et  d'amour, 
se  trouve  bien  d'une  forme  d'exposition  où  chaque  opi- 
nion s'incarne  en  une  personne  et  se  comporte  comme 
un  être  vivant.  Ce  furent  ces  raisons  qui  m'amenèrent, 
un  jour,  à  choisir  la  forme  du  dialogue  pour  exprimer 
certaines  suites  d'idées.  Puis  je  trouvai  que  le  dialogue 
ne  suffît  pas,  qu'il  y  faut  de  l'action:  que  le  drame  libre 
et  sans  couleur  locale,  à  la  façon  de  Shakespeare,  per- 
met de  rendre  des  nuances  beaucoup  plus  fines.  L'his- 
toire réelle,  celle  qui  est  arrivée,  n'est  pas  seule  inté- 
ressante; à  côté  de  l'histoire  réelle,  il  y  a  l'histoire 
idéale,  celle  qui,  matériellement,  n'a  pas  eu  lieu,  mais 
qui,  au  sens  idéal,  s'est  mille  fois  passée.  Coriolan  et 
Jules  César  ne  sont  pas  des  peintures  de  mœurs  ro- 
maines ;  ce  sont  des  études  de  psychologie  absolue. 

J'ai  voulu,  sans  intention  scénique  naturellement, 
faire  quelque  chose  d'analogue.  La  forme  dramatique 
est  de  beaucoup  la  plus  belle  forme  littéraire.  L'œuvre 
d'imagination  n'est  complète  que  si  l'auteur  nous  montre 
les  personnages  créés  par  sa  fantaisie  concourant  à  une 


PREFACE.  III 

action,  vivants,  parlants,  agissants.  La  philosophie,  au 
point  de  raflinement  où  elle  est  arrivée,  s'accommode  à 
merveille  d'un  mode  d'exposition  où  rien  ne  s'affirme, 
où  tout  s'induit,  se  fond,  s'oppose,  se  nuance.  On  n'en  est 
plus  à  perfectionner  les  règles  du  syllogisme,  ni  à  for- 
tifier les  preuves  de  l'existence  de  Dieu  ou  de  l'immor- 
talité de  l'âme.  L'homme  voit  bien,  à  l'heure  qu'il  est, 
qu'il  ne  saura  jamais  rien  de  la  cause  suprême  de  l'uni- 
vers ni  de  sa  propre  destinée.  Et  cependant  il  veut  qu'on 
lui  parle  de  tout  cela.  Une  action  dramatique  vaut 
mieux,  pour  mettre  en  saillie  ces  doutes,  ces  demi-jours, 
ces  audaces  suivies  de  reculs,  ces  allées  et  venues  de  la 
pensée,  que  toutes  les  discussions  abstraites.  L'auteur 
du  Livre  de  Job  le  comprit  700  ou  800  ans  avant  J.-G.  La 
philosophie  moderne  aura  de  même  sa  dernière  expres- 
sion dans  un  drame,  ou  plutôt  dans  un  opéra  ;  car  la 
musique  et  les  illusions  de  la  scène  lyrique  serviraient 
admirablement  à  continuer  la  pensée,  au  moment  où  la 
parole  ne  suffit  plus  à  l'exprimer. 

On  arrive  ainsi  à  concevoir,  dans  une  humanité  aris- 
tocratique, où  les  gens  intelligents  formeraient  le  public, 
un  théâtre  philosophique,  qui  serait  un  des  plus  puis- 
sants véhicules  de  l'idée  et  l'agent  le  plus  efficace  de  la 
haute  culture.  Un  tel  théâtre  n'aurait  évidemment  rien 
de  commun  avec  le  théâtre  actuel,  succédané  du  café- 
concert,  où  l'étranger,  le  provincial,  le  bourgeois  ne 
cherchent  qu'une  manière  de  passer  agréablement  leur 


IV  PRÉFACE. 

soirée.  Il  ne  faudrait  pas  que  cet  honnête  divertissement 
disparût;  mais  il  faudrait  qu'il  y  eût  quelque  chose  de 
plus.  Pour  le  livre,  à  côté  du  volume  destiné  aux  cabinets 
de  lecture,  il  y  a  le  livre  dont  le  succès  est  d'être  appré- 
cié de  quelques  centaines  de  connaisseurs.  Or,  pour  le 
théâtre,  l'équivalent  du  livre  aristocratique  n'existe  pas. 
La  nécessité  d'attirer,  chaque  soir,  douze  ou  quinze  cents 
personnes  qui  veulent  être  amusées,  crée  pour  le  théâtre 
une  situation  analogue  à  ce  que  serait  celle  de  la  librai- 
rie, si  on  ne  pouvait  publier  un  livre  qui  dût  avoir  moins 
de  dix  mille  lecteurs.  Un  des  arts  les  plus  expressifs  se 
trouve  ainsi  interdit  à  la  haute  pensée.  M.  Victor  Hugo 
fut  toujours  à  cet  égard  dans  une  sorte  de  crise.  Il  sen- 
tait la  supériorité  du  drame,  sa  puissance  incomparable, 
et  son  génie  se  refusait  à  en  subir  les  mesquines  exi- 
gences. Ce  corset  le  gênait  au  point  qu'il  finit  par  le 
rejeter  tout  à  fait.  De  là  son  Théâtre  en  liberté. 

Les  pièces  qui  remplissent  ce  volume  ont  de  même 
été  conçues  à  mille  lieues  de  toute  pensée  de  représen- 
tation scénique.  La  fête  à  laquelle  on  a  osé,  dans  ces 
fictions,  convier  un  public  d'élite,  est  toute  conceptuelle. 
Chacun  fera  les  frais  des  décors  et  créera  les  acteurs  à 
sa  guise.  Le  sujet  est  toujours  le  même.  Mon  cher  maître 
et  ami  le  baron  d'Eckstein  avait  écrit  un  drame  dont  il 
ne  m'a  jamais  dit  le  sujet,  qui  commençait,  avant  le 
commencement  du  monde,  par  un  entretien  dans  le 
sein  de  la  Trinité.  A  défaut  de  ce  dialogue-là,  qui  serait 


PRÉFACE.  T 

sûrement  le  plus  beau  à  entendre  (le  monde  étant  le 
résultat  d'un  dialogue  éternel  entre  le  Père  et  le  Fils), 
on  a  essayé  d'échantillonner  ici  quelques  jeux,  que 
chaque  lecteur  pourra  continuer,  dans  ses  nuits  sans 
sommeil,  au  gré  de  son  caprice.  L'impression  des  choses 
humaines  n'est  complète  que  si  on  fait  une  place  à 
l''ironie  à  côté  des  larmes,  à  la  pitié  à  côté  de  la  colère, 
au  sourire  à  côté  du  respect. 


21  m  1rs  1888. 


GALIBAN 

SUITE     DE     LA    TEMPÊTE 


AU   LECTEUR 


Prospero,  duc  de  Milan,  inconnu  à  tous  les 
historiens;  —  Caliban,  être  informe,  à  peine 
dégrossi,  en  voie  de  devenir  liomme  ;  —  Ariel, 
fils  de  Fair,  symbole  de  Y  idéalisme,  sont  les 
trois  créations  les  plus  profondes  de  Shakes- 
peare. J*ai  vouki  montrer  ces  trois  types  agis- 
sant dans  quelques  combinaisons  adaptées 
aux  idées  de  notretemps.  Je  suppose  qu'après 
la  tempête,  Prospero,  vainqueur  par  son  art 
magique  de  tous  ses  ennemis,  est  rétabli  sur 


4  GALIBAN. 

son  trône  de  Milan  ;  j'y  transporte  avec  lui 
Ariel,  son  agent  aérien  ;  Galiban,  son  esclave 
toujours  révolté;  Gonzalo,  son  vieux  con- 
seiller; Trinculo,  son  bouffon.  Shakespeare 
est  l'historien  de  l'éternité.  Il  ne  peint  aucun 
pays,  ni  aucun  siècle  en  particulier;  il  peint 
rhistoire  humaine.  Dans  ces  grandes  batailles 
de  ridée  pure,  le  souci  de  la  couleur  locale 
et  de  Texacte  représentation  des  costumes, 
des  mœurs,  serait  déplacé.  Je  me  suis  con- 
formé à  cette  loi.  Avant  de  me  reprocher  des 
anachronismes,  je  prie  qu'on  veuille  bien  me 
dire  dans  quel  siècle  a  vécu  Prospero. 

Cher  lecteur,  voyez  dans  le  jeu  qui  va  suivre 
un  divertissement  d'idéologue,  non  une  théo- 
rie; une  fantaisie  d'imagination,  non  une 
thèse  de  politique.  Je  l'écrivis,  il  y  a  quelques 
mois,  à  Ischia,  le  matin,  quand  les  vignes  se 
couvraient  de  rosée  et  que  la  mer  était  comme 
une    moire  blanchâtre.   La  philosophie  qui 


GALIBAN.  5 

convient  à  ces  heures  de  repos  est  celle  des 
cigales  et  des  alouettes,  lesquelles  n'ont  jamais 
douté,  je  pense,  que  la  lumière  du  soleil  ne 
soit  une  chose  très  douce,  la  vie  un  don  excel- 
lent et  la  terre  des  vivants  un  bien  agréable 
séjour. 


PERSONNAGES: 

PROSPERO,  duc  légitime  de  Milan,  rétabli   dans  sa  principauté. 

ARIEL.  esprit  de  l'air,  tantôt  visible,  tantôt  invisible  (rôle  joué 

par  uae  femme). 

C  A  LIBAN,  esclave  brutal  et  difforme. 

GONZALO,  vieux  conseiller  honnête.  ^ 

ORLANDO,  \ 

ERCOLE,  J 

GRIFFONETTO,  f      ^,      „.,       . 

}  nobles  Miianau. 
RUGGIERO,  ( 

RINALDO,  \ 

BALDUCGI,  / 

BEVILACQUA,      )  .,    ,«., 

^       ^^^nr,^^       i  bourgeois  de  Milan 
BONACCORSO,     >         * 

IMPERIA,  courtisane. 

ZITELLA,  jeune  fille  d'un  caractère  gai.  / 

SIMPLIGON,  maître  d'école. 

LIONARDO,  savant  Milanais. 

JAGINTO, 

ANGIOLINO,  artistes. 

JACOMINO,  [ 

G  A  S  P  A  R  0  N  E ,  Hercule  de  foire. 

WAGNER,  savant  Allemand. 

FRÈRE  AUGUSTIN  DE  FERRARE,  dominicain  inquisiteur. 

LE  LÉGAT  DU  PAPE. 

LE  PRIEUR  DES  CHARTREUX. 

TRINGULO,  bouffon. 

BUTTADEO,  le  Juif  errant. 

UN  GLERG. 

UN  VALET. 

Gbns  du  peuple,  Gardes,  Gourtisans,  btg* 

La  scène  se  passe  ea  partie  à  Milan,  ea  partie 
à  la  Chartreuse  de  Pavie. 


ACTE  PREMIER,. 

Il  se  passe  tout  entier  à  la  Chartreuse  de  Pavie,  où  Prospero  occupe 
une  aile  réservée  à  lui  seul,  pour  ses  études  et  ses  expériences. 


SCENE  PREMIERE. 

Un  cellier  ouvert  sur  une  cour, 
CALIBA.N,    PUIS    ARIEL. 

GALIBAN,  ivre,  étendu  à  terre,  se  tordant  dans  une    mare  de  ti« 
sortie  d'uQ  tonneau  qu'il  a  débondé  et  oublié  de  refermer. 

Mille  malédictions!  Oh!  l'animal,  le  menteur, 
le  fainéant!  Fiez-vous  donc  à  la  parole  des 
princes  !  Dans  l'île  enchantée,  quand  je  commis 
l'mcroyable  sottise  de  prendre  l'ivrogne  Stéphane 
pour  un  dieu  et  d'adorer  ce  farceur,  je  l'échappai 
belle.  Nous  devions  enfoncer  un  clou  dans  la  tête 
de  mon  maître.  Ah!  c'était  joliment  bien  com- 
biné! Mais  Prospero,  grâce  à  cet  insipide  violo- 


40  CALIBAN. 

neur  que  j'ai  pour  compagnon,  Prospero  savait 
tout.  Je  m'attendais  à  une  de  ces  corrections  qui 
me  faisaient  rugir.  Eh  bien,  pas  du  tout  !  Je  lui 
promis  d'être  plus  sage,  et  il  eut  la  bêtise  de  me 
croire.  Le  lendemain,  nous  quittâmes  Fîle,  et  nous 
vînmes  dans  cette  plaine,  qui  ressemble  à  notre 
premier  séjour  comme  un  membre  de  chevreuil 
ressemble  à  un  os  rongé  par  dix  chiens.  Je  devins 
inutile;  ici,  plus  n'est  besoin  de  chercher  les 
sources  au  pied  des  rochers,  de  cueillir  les  baies 
sur  les  arbres,  de  dénicher  les  jeunes  oiseaux.  On 
me  promit  ma  liberté;  je  l'attends  encore. 

J'y  ai  droit,  à  cette  liberté  !  Autrefois,  je  n'avais 
nulle  pensée;  mais,  dans  cette  plaine  de  Lombardie, 
mes  idées  se  sont  bien  développées.  Les  droits  de 
l'homme  sont  absolus.  Gomment  Prospero  se 
permet-il  de  m'empêcher  de  m'appartenir  à  moi- 
même?  Ma  fierté  d'homme  se  révolte.  Je  m'enivre 
de  sa  cave,  c'est  vrai  ;  mais  le  premier  crime  des 
princes  n'est-il  pas  d'humilier  le  peuple  par  leurs 
bienfaits?  Pour  effacer  cette  honte,  il  n'y  a  qu'un 


ACTK    PREMIER.  44 

moyen,  c'est  de  les  tuer;  un  pareil  outrage  ne  se 
lave  que  dans  le  sang.  Après  tout,  Prospère  a  été 
pour  moi  un  usurpateur  ;  il  m'a  volé  mon  île  ; 
j'en  étais  le  souverain  légitime.  L'île,  m'apparte- 
nait depuis  que  ma  mère  Sycorax  m'y  abandonna 
pour  aller  à  tous  les  diables;  je  l'avais  appropriée 
à  mes  besoins,  j'en  vivais,  jusqu'au  jour  où  cet 
ignoble  sorcier  vint  y  aborder  avec  sa  charogne 
de  valet  aérien.  J'étais  le  premier  occupant. 
Prospero  a  été    un   conquérant,  un   usurpateur. 

(Musique   céleste,  pleine  de  douceur,    annonçant  l'approche  d'Ariel.) 

Toujours  son  éternelle  mandolinade  !  Bête  infecte, 
filou,  animal  rouge.  Ah!  si  je  pouvais  te  tenir  et 

te   mettre   en    morceaux.   (Caliban  en    proie  à  de  violentes 

convulsions.)  La  paix,  du  moins,  la  paix!  Épargne- 
moi  ta  musique  enragée  qui  fait  sur  moi  l'effet  du 
mal  de  mer.  Va  chercher  ailleurs  des  chats  pour 
les  caresser  à  rebrousse-poil. 

ARIEL,   visible,  —   Trille  doucement   prolongé. 

Pourquoi  te  révolter?  Où  pourrais-tu  être  mieux 


42  CALIBAN. 

qu'ici?  La  cave  t'est  ouverte,  et  tu  en  sais  le 
chemin.  Libre,  tu  serais  bien  moins  "heureux. 

CALIBAN. 

Oui  ;  mais  je  suis  exploité.  Plat  valet,  tu  ne 
vois  donc  pas  qu'être  exploité  par  un  autre  homme 
est  la  chose  la  plus  insupportable  ?  tu  n'as  donc 
pas  un  brin  d'honneur  ?  Un  mortel  n'a  pas  le 
droit  d'en  subalterniser  un  autre.  La  révolte,  en 
pareil  cas,  est  le  plus  saint  des  devoirs. 

ARIEL. 

Tu  oublies  que  c'est  par  Prospero  que  tu  es  un 
homme,  que  tu  existes. 

CALIBAN. 

Tout  beau!  l'île  était  à  moi;  j'y  étais  avant  lui, 
elle  était  à  moi  par  Sycorax,  ma  mère.  C'est  moi 
qui  montrai  à  Prospero  les  champs  cultivables,  les 
sources,  les  bons  arbres  ;  lui  ne  m'a  donné  en 
retour  que  le  servage. 


ACTE    PREMIER.  43 

ARIEL. 

L'île,  dis-tu  sans  cesse,  l'appartenait.  Elle  t'ap- 
partenait de  la  même  manière  que  le  désert  appar- 
tient à  la  gazelle,  que  la  jungle  appartient  au 
tigre.  Tu  ne  savais  le  nom  de  rien  ;  tu  ignorais  ce 
que  c'était  que  la  raison.  Ton  langage  inarticulé 
semblait  le  beuglement  d'un  chameau  en  mauvaise 
humeur.  Les  sons,  s'étranglant  dans  ton  gosier, 
étaient  comme  un  effort  infructueux  pour  vomir. 
Prospero  t'apprit  la  langue  des  Aryas.  Avec  cette 
langue  divine,  la  quantité  de  raison  qui  en  est 
inséparable  entra  en  toi.  Peu  à  peu,  grâce  au 
langage  et  à  la  raison,  tes  traits  difformes  ont  pris 
quelque  harmonie;  tes  doigts  palmés  se  sont  déta- 
chés les  uns  des  autres;  de  poisson  fétide,  tu  es 
devenu  homme,  et  maintenant  tu  parles  presque 
qomme  un  fils  des  Aryas. 

GÂLIBAN. 

Oh  !  tais-toi  donc.  Le  langage,  je  m'en  passais 


44  CALIBAN. 

fort  bien.  Comment  Prospero  n'a-t-il  pas  vu  que, 
le  langage  qu'il  me  donnait,  je  remploierais  à  le 
maudire?  Prospero  est  un  sot.  Chacun  pour  soi.  Il 
m*a  tout  appris,  me  dis-tu?  il  a  eu  tort.  A  sa 
place,  je  ne  l'aurais  pas  fait.  Qu'est-ce  qui  Ty 
obligeait?  Je  ne  lui  avais  rien  demandé. 

ARIEL. 

C'est  horrible,  ce  que  tu  dis.  Alors  il  ne  faut 
pas  que  celui  qui  est  plus  élevé  cherche  à  élever 
les  autres? 

CALIBAN. 

Si  j'étais  gouvernement,  je  m'en  garderais  bien. 
Ah!  par  exemple,...  s'imaginer  que  celui  dont  on 
agrandit  la  personne  ne  voudra  pas  exister  pour 
son  compte!...  Tout  être  est  ingrat.  Tout  effort 
pour  élever  une  autre  personne  se  tourne  contre 
l'éducateur.  Chacun  selon  sa  force.  Le  crocodile 
n'a  pas  une  grande  bouche  pour  ne  pas  s'en  servir. 
Maudire  est  ma  nature;  je  ne  peux  me  retenir 


ACTE    PREMIER.  15 

d'insulter.  Me  donner  le  langage,  c'était  m'armer 
pour  cela.  Je  n'ai  pris  de  la  langue  des  Aryas  que 
Tordure  et  le  blasphème.  C'est  plus  fort  que  moi, 
»e  ne  peux  m'empêcher  de  maudire. 

ARIEL. 

Tu  voulus  aussi  violer  Miranda. 

GALIBAN. 

Après  tout,  nous  aurions  peuplé  l'île.  Les 
hommes  se  valent.  Son  père  me  devait  un  salaire. 
Je  fendais  son  bois,  j'allumais  son  feu ,  je  portais 
Teau  ;  sans  moi,  il  n'aurait  connu  ni  champs  ni 
arbres. 

ARIEL. 

Tu  me  scandalises  et  tu  m'irrites,  autant  que  je 
peux  être  irrité.  Je  ne  peux  te  réfuter  ;  car  réfuter 
n'est  pas  mon  fait.  Pour  moi,  je  sers  l'idée  avec 
bonheur.  Après  la  catastrophe  du  navire  dans 
l'île  enchantée,  mon  maître  me  promit  la  liberté. 


46  CALIBAN. 

«  Retourne  aux  éléments,  me  dit-il  ;  sois  libre  et 
porte-toi  bien.  »  De  jour  en  jour,  j'ai  cru  qu'il 
allait  me  lâcher,  et,  chaque  jour  depuis,  il  m'ap- 
pelle son  petit  oiseau,  son  gentil  Ariel,  et  moi  je 
reste,  et  je  ne  lui  rappelle  pas  seulement  sa  pro- 
messe. Il  fait  ici  de  si  belles  choses!... 

CALIBAN. 

Ah  !  pour  cela,  par  exemple,  ça  m'est  bien  égal. 

ARÏKL. 

Des  choses  très  supérieures  à  ce  qu'il  faisaH 
dans  l'île. 

CALIBAN. 

Oui,  c'était  charmant!  Des  crampes,  des  tirail- 
lements horribles,  des  serpents,  des  hérissons  sous 
les  pieds,  des  scies,  des  râpes,  des  lardoires,  des 
tenailles  qui  vous  étiraient,  vous  torturaient,  enfin 
une  géhenne  de  tous  les  jours.  Et  puis  voilà  ce 
qu'il  y  avait  de  honteux  Ariel.  Ah  !  toi,  tune  sens 
pas  cela.  Tu  es  rehgieux,  soumis;  tu  acceptes  ta 


ACTE    PREMIER.  47 

place  comme  providentielle.  Prospero  régnait  sur 
nous  par  des  images  fausses.  Il  nous  trompait,  et 
rien  n'est  plus  humiliant  que  d'être  trompé.  Ces 
diablotins  qui  me  faiss^ient  tomber  dans  des  fon- 
drières, ces  petits  singes  qui  m'agaçaient  par  leurs 
grimaces,  ces  chats  enragés  qui  me  mordaient 
les  jambes,  c'était  horrible,  et  ce  n'était  pas  vrai. 
Ah!  maraud,  cette  injure-là,  je  ne  te  la  pardon- 
nerai jamais.  Quand  le  peuple  s'apercevra  que  les 
classes  supérieures  l'ont  mené  par  la  superstition, 
tu  verras  quelle  vie  il  fera  à  ses  anciens  maîtres. 
Cet  enfer  par  lequel  on  nous  effraye  n'a  jamais 
existé.  Ces  monstres  que  créaient  les  prestiges  de 
Prospero  étaient  imaginaires;  mais  ils  me  tour- 
mentaient comme  s'ils  avaient  été  réels.  Prestige! 
attendez  un  peu,  vous  verrez  que  bientôt  il  n'y  en 
aura  plus. 

ARIEL. 

Tu  servais  par  crainte;  moi,  je  sers  par  amour. 
Ce  qu'il  cherche  est  si  beau,  que  je  suis  heu- 


18  CALIBAN. 

reux  d'y  contribuer  en  obéissant.  Oui,  j'ai  pour 
lui  un  culte  au  moins  d'hyperdulie.  Il  n'est  pas 
Dieu;  mais  il  travaille  pour  Dieu.  11  croit  que 
Dieu  est  raison  et  qu'il  faut  travailler  à  ce  que 
Dieu,  c'est-à-dire  la  raison,  gouverne  le  monde 
de  plus  en  plus.  Il  cherche  des  moyens  pour  que 
la  raison  soit  armée  et  règne  effectivement. 

CALIBAN. 

Balivernes  !  Sétébos,  le  dieu  de  ma  mère,  va- 
lait bien  mieux  que  ce  Dieu  intangible  dont  tu  me 
parles  sans  cesse.  Sétébos,  lui,  montrait  sa  puis- 
sance par  des  effets  visibles.  Chaque  matin,  sa 
caverne  était  pleine  de  têtes  fraîchement  coupées, 
les  joues  percées  d'un  couteau.  Quant  au  Dieu  des 
chrétiens,  c'est  le  Dieu  des  faibles  et  des  femmes. 
Les  faibles,  on  verra  comme  je  les  traiterai.  Et 
les  femmes!  Eh!  mesdames,  Sétébos  tient  une 
hache,  et  c'est  un  dieu  galant.  Ah!  coquin  de 
Prospero,  tu  verras  s'il  est  permis  de  réduire 
comme  cela  en  vasselage  les  fils  de  la  terre. 


ACTE    PREMIER.  49 


ARIEL. 


Adieu;  entre  toi  et  moi,  il  n*y  a  pas  d'échange 
d*idées  possible.  Reste  là  comme  une  baleine 
échouée,  comme  un  marsouin  vide  de  souffle. 
Quant  à  moi,  je  retourne  dans  F  air  pur  attendre 
les  ordres  du  génie  qui  m'a  fait  l'honneur  de  me 
orendre  pour  l'exécuteur  de  ses  volontés. 

Ariel  s'envole,  en  rendant  quelques  accords  harmonieux 
GALIBAN. 

Oh!  enfer!  mes  os  craquent,  mes  nerfs  crient, 
mes  muscles  sont  tiraillés  comme  par  les  clefs  à 
ressort  d'un  violon;  mes  fibres,  distendues  pa: 
de  petits  leviers,  vont  se  rompre.  Mon  genou  est 
percé  par  un  clou,  et  il  faut  marcher.  Puis  un 
archet  infernal  joue  sur  le  tout.  Grâce,  grâce, 
seigneur  Prospero  !  je  servirai. 


ÎO  CALIBAN. 

SCÈNE  II. 

PROSPERO,    ARIEL,    puis    UN   GARDE. 

Dans  le  cabinet  do  Prospero.  —  Fourneaux,  alambics,  cornues,  réci- 
pients plongés  dans  des  bains  de  mercure,  sous  chacun  desquels 
on  entend  un  léger  crépitement. 

PROSPERO. 

Ainsi,  mon  Ariel,  tu  veux  m*être  toujours  fidèle. 
Vingt  fois  je  t'ai  dit  :  «  ïu  vas  être  libre,  Ariel.  « 
Je  te  garde  toujours. 

ARIEL,   Tisible. 

Comme  il  vous  plaira,  seigneur.  Que  ferais-je 
de  ma  liberté,  si  ce  n'est  de  m'absorber  dans  les 
éléments  dont  vous  m'avez  tiré  ?  C'est  par  vous 
que  j'existe.  Je  vous  aime,  et  j'aime  ce  que  vous 
faites. 

Le  frémissement  des  esprits  sous  les  récipients  produit  un  accord 
presque  imperceptible.  Air  à  composer  pt^r  Gounod. 

PROSPERO. 

Ce  que  je  fais,  mon  gentil  ami,  je  l'ignore  moi- 


ACTE    PREMIER.  S4 

même  ;  mais  je  suis  sur  d'être  l'instrument  d'une 
volonté  qui  cherche.  La  nature  ne  se  connaît  pas. 
Toi,  par  exemple,  petit  oiseau  bleu,  te  sentais-tu, 
avant  que  je  t'eusse  recueilli  de  la  grande  mixture 
universelle  où  tu  étais  perdu,  en  appelant,  concen- 
trant, massant  en  noyau  diaphane  ce  qui  aupara- 
vant était  épars  ?  Le  sel  est  dans  la  mer  ;  il  s'agit 
de  l'en  extraire.  La  vie  est  dans  l'air,  la  feuille 
d'arbre  sait  l'en  tirer;  faisons  comme  elle.  Ana- 
lyse et  synthèse,  voilà  la  science.  Être  maître  des 
esprits  de  la  nature  et  leur  donner  une  personnalité 
distincte,  voilà  ce  que  je  veux. 

ARIEL. 

Les  esprits  sont  alors  des  forces  perdues  dans 
la  nature,  des  êtres  qu'on  ne  voit  à  l'état  pur  que 
si  la  science  les  extrait. 

PROSPERO. 

Parfaitement  bien.  Tout  cela  veut  exister,  mais 
n'existe  pas  encore.  C'est  ce  que  certains  de  mes 


ît  CALIBAN. 

confrères  appellent  gaz.  Chacun  des  récipients  que 
tu  vois  est  la  prison  d*un  gaz.  Comme  presque 
tous  cherchent  à  monter,  la  petite  coupole  de  ces 
récipients  est  pour  eux  une  prison.  Celui-ci  vient 
de  Teau,  et  pourtant  un  jour  il  donnera  la  lumière. 
Cet  autre  est  Tessence  de  la  vie  et  du  feu. 

Harmonie  provenant  de  la  vibration  des  gas. 
ARIEL. 

0  sons  célestes,  frères  des  miens  !  Qu'on  est 
heureux  de  servir  à  des  créations  si  sublimes  ! 
Sans  doute,  tu  as  des  entretiens  avec  quelqu'un, 
qui  est  ton  dieu,  comme  toi  tu  es  le  mien  ? 

PROSPERO. 

Non,  Ariel.  Le  Dieu  éternel  ne  se  révèle  pas  face 
à  face.  Il  ne  se  montre  pas  dans  des  apparitions 
matérielles,  et  ce  qu'on  a  dit  de  ses  incarnations 
est  douteux.  C'est  lui  qui  est  le  génie  de  l'homme 
de  génie,  la  vertu  de  l'homme  vertueux,   la  bonté 


ACTE    PREMIER.  t3 

de  l'âme  tendre,  l'effort  universel  pour  être  et  être 
de  plus  en  plus.  Sa  vraie  définition  est  Tamour. 
C'est  grâce  à  lui  que  rien  n'est  infécond,  que 
^  chaque  monde  tire  de  son  sein  tout  ce  qui  est 
susceptible  d'en  sortir.  G*est  lui  qui  se  réalisera 
pleinement  quand  la  science  ceindra  la  couronne 
monarchique  et  régnera  sans  rivale.  Alors  la  raison 
rendra  au  monde  sa  beauté  perdue.  Oh  !  pro- 
grammes excellents  des  souverains  d'alors  : 

A  Paestum,  semer  des  roses, 
Planter  de  cèdres  le  Liban. 

Bntre  un  gardtt. 
LE    GARDE. 

Votre  Altesse  sait  sans  doute  que  tout  est  prêt 
au  palais  de  Milan  pour  la  fête  du  soir.  Le  soleil 
baisse,  et  il  faut  trois  heures  pour  aller  d*ici  à 
Milan. 

Ariel  disparaît,  Prospère  sort. 


ACTE  II. 

Le  jardin  du  palais  de  Milan. 


SCENE  PREMIÈRE. 

CALIBAN,  CACHÉ;  GONZALO,  ORLANDO, 
ERGOLE,  iîRIFFONETTO,  RUGGIERO, 
RINALDO,  B  ALDUGG  I,  BEVILAGQUA, 
WAGNER,  SIMPLIGON,  LIONARDO,  TRIN- 
GULO,  JAGINTO,  GASPARONE  ,  IMPERIA, 
ZITELLA,    ANGIOLINO,     JAGOMINO  ,    BUT- 

TADEO,    JEUNES     GENS,     SEIGNEURS,      MUSICIENS, 
MESSAGERS,    BOURGEOIS    DE    MILAN,    COURTISANES. 

Le  palais  est  brillamment  illuminé.  Perron  décoré  de  géants,  se 
détachant  en  noir  au  milieu  des  lumières.  Hautes  fenêtres 
ouvertes,  par  lesquelles  on  voit  les  lustres  de  l'intérieur.  Longues 
galeries  entourées  extérieurement  d'arbres  exotiques.  Troupes  de 
musiciens  établis  sous  les  bosquets.  Des  compagnies  de  gen- 
tilshommes vont  et  viennent.  Quelques  courtisanes  servent  de 
centre  à  des  groupes  d'admirateurs.  Des  bourgeois  de  Milan  se 
promènent  en  costume  plus  simple.  —  Orlando  et  Ercole  passent 
en  se  donnant  le  bras. 

ORLANDO. 

Je  VOUS  le  dis,  seigneur  Ercole,  le  duc  se  perd 
et  nous  perd  avec  lui. 


ACTE    DEUXIÈME.  25 

ERCOLE. 

Voilà  quatre  ou  cinq  mille  ans,  dit-on,  et  peut- 
être  y  a-t-il  bien  plus  longtemps,  que  le  monde 
est  en  train  de  se  perdre,  et  pourtant  il  va  toujours. 
Tout  ici-bas  tombe  et  se  relève;  la  roue  de  for- 
tune a  pour  habitude  de  tourner  sans  cesse. 

ORLANDO. 

Oui ,  mais  aussi  combien  s'y  rompent  le  cou  ! 
Le  duc  est  un  savant,  un  philosophe  ;  ces  gens-là 
doivent  rester  dans  leur  bouge.  Je  crains  que  nous 
ne  voyions  la  révolution  du  mépris. 

EllCOLE. 

Ah  !  pas  mal  !  Les  hommes,  en  effet,  ne  res- 
pectent que  celui  qui  les  tue.  Quand  le  hasard  leur 
donne  pour  souverain  un  sage,  ils  disent  :«  Fi  donc  ! 
quelle  honte  !  » 

Ils  passent.  —  Entrent  en  scène  Griflfonetto,  Ruggiero  et  quelques 
autres. 

GRIFFONETTO. 

On  verra  sortir  de  la  boue  des  monstres  comme 
on  n'en  a  pas  connu  jusqu'ici. 


26  CALIBAN. 

RUGGIERO. 

Je  ne  crois  pas  aux  monstres.  Je  n'en  ai  jamais 
vu. 

GRIFFONETTO. 

Et  Galiban  ? 

RUGGIERO. 

Eh  bien,  Galiban  était  un  monstre  pendant 
qu'il  était  dans  l'île  magique.  Maintenant,  cette 
grande  école  de  canaille  populaire  qui  s'appelle 
Milan  l'a  bien  formé.  Il  n'est  plus  qu'ivrogne  et 
paresseux.  Avec  un  pot  de  vin,  on  le  tient  en  repos 
tout  un  jour.  Ah  !  qu'on  civilise  les  monstres  à 
jon  marché! 

Ercole  et  Orlando  ont  rejoint  ce  groupe. 
ORLANDO. 

Et  les  scélérats,  vous  ne  comptez  pas  avec  eux? 

RUGGIERO. 

Il  n'y  a  pas  de  scélérats. 

Tous  éclatent  de  rire. 


ACTE    DEUXIÈME.  27 

ORLANDO. 

Et  la  potence?  comment  appelles-tu  ceux  qu'on 
y  pend  ? 

RU66IER0. 

On  trouve  bien   rarement  ces  gens-là  sur  son 
chemin. 

Le  groupe  se  disperse. 
Bntrent  en  scène  Rinaldo,  Balducci  et   d'autres. 

RINALDO. 

Parvenir,  voilà  la  vie,  selon  moi. 

BALDUGG1. 

Parvenir  à  quoi  ?  On  passe  sa  vie  à  poursuivre 
un  but.  Le  but  atteint,    on  voit  que  ce  n'est  rien. 

Les  différents  groupes  se  réunissent. 
ERCOLE. 

II  vaut  mieux,  en  effet,  servir  une  cause,  car  la 
cause  vous  survit. 


18  CALIBAN. 

BALDLGCI. 

Allez  donc  !  elle  meurt  avant  nous.  Dès  qu'une 
idée  qui  a  passionné  l'opinion  a  réussi,  on  en  voit 
les  défauts  ;  on  s'en  dégoûte,  et  la  génération  qui 
suit  se  met  à  défaire  ce  que  vous  aviez  fait  avec 
tant  de  conviction  :  la  mode  est  tout. 

ORLANDO. 

L'attachement  à  la  famille  corrige  ce  que  la 
destinée  individuelle  a  de  frivole. 

RUGGIERO. 

Oui,  aux  yeux  des  esprits  peu  philosophiques. 
Pour  se  renfermer  dans  l'horizon  de  la  famille, 
il  faut  être  persuadé  que  la  famille  dont  on  fait 
partie  est  la  meilleure  de  toutes.  Or,  les  autres 
étant  persuadés,  de  leur  côté,  de  la  même  chose, 
il  n'y  a  pas  de  chance  pour  que  tous  aient  raison. 
Préjugé,  vanité,  voilà  la  base  de  la  vie.  La  philo- 
sophie, qui  détruit  les  préjugés,  détruit  la*  base 
de  la  vie. 


ACTK    DEUXIEME.  29 

ORLANDO. 

Le  patriotisme  a  plus  de  solidité. 

RUGGIERO. 

Je  ferai   le  même  raisonnement  que    tout   à 

l'heure.    Pouvez-vous  croire  que  votre  patrie  ait 

« 
une  excellence  particulière,  quand  tous  les  patriotes 

du  monde  sont  persuadés  que  leur  pays  a  le  même 

privilège?  Vous  appelez  cela  préjugé,  fanatisme 

chez  les  autres.  Il  faut  être  taupe  pour  ne  pas  voir 

que  les  autres    portent  le  même  jugement  sur 

vous. 

TRINCULO,     courant  çà  et  là  avec  son  hochet. 

Je  n'ai  jamais  vu  de  fête  qui  ressemblât  autant 
que  celle-ci  à  un  enterrement.  Tout  le  monde  est 
philosophe.  Je  n'ose  hasarder  la  moindre  bêtise. 
Prospero  n'entend  rien  au  comique,  et  tous  ces 
messieurs,  ce  soir,  sont  trop  graves  pour  faire 
attention  à  un  pauvre  fou.  Les  fous,  pourtant,  sont 
quelquefois  les  sages. 

i«  groupe  d'Imperia  s'approche. 


30  CALIBA.N. 

JACINTO 

Oui,  cette  tête  charmante  sera  un  jour  une  tête 
de  mort. 

IMPERIA. 

Oh  !  le  joli  compliment,  Jacinto!  Faites-vous 
donc  moine,  si  vous  prétendez  à  tant  de  philosophie. 
Il  ne  faut  regarder  ni  de  si  près  ni  de  si  loin.  Vous 
faussez  également  la  vision  de  votre  œil,  et  si  vous 
mettez  l'objet  sur  vos  yeux  et  si  Vous  le  posez  hors 
de  votre  portée.  De  ce  qu'une  chose  est  éphémère, 
ce  n'est  pas  une  raison  pour  qu'elle  soit  vanité. 
Tout  est  éphémère,  mais  l'éphémère  est  quel- 
quefois divin.  Voyez  le  papillon  :  c'est  moins  un 
animal  à  part  que  la  floraison  d'un  autre  animal. 
Le  papillon  est  un  âge  du  vermisseau,  comme  la 
fleur  est  un  moment  passager  de  la  plante.  Une 
créature  peu  douée  en  apparence,  peu  riche  de 
vie  et  de  conscience,  condamnée,  vous  le  diriez, 
à  ne  représenter  dans  la  nature  que  la  laide  et 
pâle  existence,  à  faire  nombre  et  k  remplir  un  des 


ACTE    DEUXIÈME.  31 

ddes  de  Téchelle  infinie,  s'éveille  tout  à  coup. 
L'insecte  lourd  et  rampant  devient  ailé,  idéal  ; 
sa  vie  est  tout  aérienne  ;  être  de  terre,  pétri  de 
grossières  humeurs,  il  devient  hôte  de  l'air  et  fils 
du  jour.  Qui  a  fait  cette  merveille  ?  L'amour.  — 
Le  papillon,  c'est  la  période  d'amour.  N'admirez 
plus  s'il  épand  ainsi  ses  ailes,  s'il  caresse  toute 
fleur,  s'il  poursuit  çà  et  là  son  joyeux  caprice. 
Tout  est  d'or  à  ses  yeux,  tout  nage  pour  lui  dans 
cette  atmosphère  embrasée  qui  fait  la  beauté  des 
choses.  Heureux  être!  Il  s'épanouit  à  son  heure, 
il  rejette  sa  lourde  robe  de  boue;  il  s'enivre,  il 
mène  durant  quelques  moments  la  plus  céleste  des 
vies,  puis  il  meurt.  11  ne  fleurit  que  pour  mourir. 
Sitôt  qu'il  a  pu  assouvir  sa  soif,  sitôt  qu'il  a  bu 
sa  pleine  coupe  de  joie,  il  se  dessèche.  Heureux! 
Pour  lui,  aimer,  c'est  vivre;  avoir  aimé,  c'est 
mourir  !  Je  ne  doute  pas  que,  durant  ce  court 
espace,  il  ne  se  condense  en  la  conscience  de  ce 
petit  être  tant  de  volupté,  que  sa  vie  fugitive  ne 
l'emporte  sur  celle  des  plus  puissantes  créatures 


Z%  CALIBAN. 

et  ne  dépasse  de  beaucoup  en  valeur  celle  de  la 
grande  majorité  des  hommes.  —  Court  et  brillant 
éclair,  fleur  d'un  jour,  salut  à  toi,  ô  bien-aimé  de 
Dieu,  à  toi  dont  la' vie  resserre  en  quelques  heures 
ces  trois  moments  divins  :  fleurir,  aimer,  mourir  ! 

ORLANDO,    ERCOLE,    RUGGIERO,     ensemble. 

Bravo,  Imperia  ! 

IMPERIA. 

Ne  me  croyez  pas  frivole.  Le  devoir  de  la 
femme,  c'est  la  beauté  ;  mais  la  beauté  est  un  art 
difficile.  La  beauté  veut  être  exclusivement  cultivée. 
Ce  qui  peut  y  nuire  doit  être  évité.  Or,  toute  pas- 
sion, toute  opinion  nuit  à  la  beauté.  La  naine, 
surtout,   rend  laid  ;   elle  fait  grimacer. 

Elle  passe.    —  Jaciato  et  Ercole  restent  au  milieu  de  la  scène. 

ercol'e. 

Vous  savez  le  secret  de  sa  beauté  :  c'est  que 
son  corps  offre  en  tout  la  proportion  sesquialtère. 


ACTE    DEUXIÈME.  33 

JACINTO. 

Comment  diable  avez-vous  fait  pour  le  me- 
surer ? 

Il  passe,   ~-  Entre  Zitella  entourée  do  très  jeunes  guns 
ZITELLA. 

Mon  Dieu,  quels  hommes  vous  êtes!  C'est  vrai, 
ce  que  que  vous  dites;  mais  à  quoi  sert  de  le 
dire?  Il  vaut  mieux  s'amuser  que  de  disserter 
ainsi  sur  l'amusement. 

BALDUGCl. 

Elle  a  raison  :  trop  penser  fait  mal  à  la  tête. 

ZITELLA. 

Et  surtout  au  cœur.  Certainement,  il  y  a  des 
choses  tristes;  il  n'y  faut  pas  penser,  c'est  si 
facile.  Quand  on  a  du  goût  pour  ces  choses-là, 
on  se  fait  ermite.  Celui  qui  s'amuse  ne  s'occupe  pas 
k  se  tourmenter  ainsi.  On  n'est  philosophe  que 
quand  on  s'ennuie.  Cela  tient  au  vieux  duc.  Que 

.3 


34  CALIBAN. 

faire  avec  un  vieillard  qui  n'a  plus  de  sensations  ? 
Toujours  avec  ses  livres  et  ses  sorciers  !... 

Les  vins  circulent,  la  musique  redouble. 
BALDUCGI. 

Le  plaisir  élégant  ;  eh  oui  !  il  n'y  a  que  cela 
de  solide. 

BEVILACQUA. 

Jouir,  alors,  est  le  but  de  la  vie. 

BALDUCC.i 

Sans  doute. 

BEVILACQUA. 

J  Mais  tous  peuvent  faire  le  même  raisonnement, 
et  alors  tous  voudront  jouir.  Or  il  n'y  a  pas  dans 
le  monde  de  Jouissances  J)our  tous. 

BALDUCGI. 

On  réprimera  les  importuns. 

BEVILACQUA. 

Avec  quoi  ? 


ACTE    DBtJXiÈME.  if, 

feÀLDUCCI. 

Avec  des  gens  armés? 

BEVILACQUA. 

Où  prendrez-vous  ces  gens  armés! 

BALDUCCI. 

Partout  ;  on  les  payera. 

BEVILACQUA. 

Et  si  vos  soudoyés  trouvent  leur  avantage  à 
vous  étrangler,  à  s'emparer  de  la  ville?...  Le 
mercenaire  fmit  toujours  par  être  le  maître  de 
celui  qui  le  paye. 

BALDUCCI. 

Oui,  c*est  un  danger. 

BivÎLÀCiiUÀ. 

Il  vaut  mieux  s'afipiiyer  stir  la  nation 

BALDUCCI. 

Qu'est-ce  que  la  natiotl? 


36  CALIBAN. 

BEVILACQUA. 

La  nalion ,'  c'est  l'Italie. 

ORLANDO. 

Non,  la  \mi\on,  c'est  Milan. 

ERCOLE. 

Peu  importe.  La  nation,  de  quelque  manière 
que  vous  la  conceviez,  ne  répondra  jamais  qu'aux 
intérêts  du  petit  nombre.  Le  grand  nombre  sera 
sacrifié.  Comment  décider  les  gens  à  se  faire  tuer 
pour  un  état  de  choses  qui  ne  profite  qu'à  un  petit 
nombre  de  privilégiés? 

SIMPLIGON. 

Il  faut  les  éclairer,  les  instruire. 

ORLANDO. 

Que  dites-vous?  Se  faire  tuer  est  une  grande 
naïveté;  car  rien  ne  vaut  la  vie  pour  l'individu. 


ACTE    DEUXIÈME.  37 

N'être  plus  est  la  pire  chose  qu'il  y  ait.  La  vic- 
toire n'est  pas  une  récompense  pour  le  mort  ;  celui 
qui  est  tué  est  le  vrai  vaincu  ;  l'essentiel  dans  une 
bataille  est  donc  de  ne  pas  être  tué.  Voilà  les  rai- 
sonnements de  la  conscience  claire,  réfléchie, 
égoïste.  Il  faut  conserver  un  vaste  réservoir  d'igno- 
rance et  de  sottise,  une  masse  de  gens  assez 
simples  pour  qu'on  puisse  leur  faire  croire  que, 
s'ils  sont  tués,  ils  iront  au  ciel,  ou  que  leur  sort 
est  digne  d'envie.  On  fait  un  troupeau  avec  des 
bêtes  ;  on  n'en  fait  pas  avec  des  gens  d'esprit.  Si 
tous  les  gens  avaient  de  l'esprit,  personne  ne  se 
sacrifierait,  car  chacun  dirait  :  «  Ma  vie  vaut  celle 
d'un  autre.  »  On  n'est  héroïque  que  par  le  fait  de 
ne  pas  réfléchir.  Il  faut  donc  entretenir  une  masse 
de  sots.  Si  les  bêtes  s'entendaient,  les  hommes 
seraient  perdus.  L'homme  règne  en  employant 
une  moitié  des  animaux  à  mater  les  autres.  De 
même,  l'art  politique  consiste  à  couper  le  peuple 
en  deux  et  à  dompter  une  des  moitiés  avec  l'autre. 
Pour  cela,  il  faut  abrutir  une  des  moitiés,  la  bien 


38  CALIBAN. 

séquestrer  çt  séparer  du  reste;  car,  si  le  peuple 
arriîé  et  le  peuple  non  armé  s'entendaient,  la 
situât Jpp  serait  perdue. 

BqGGIERO. 

Bien  dit.  Il  y  a  une  chose  qui  me  fait  toujours 
rirp,  quand  les  Turcs  et  les  Chrétiens  se  font  la 
Ç]i^,erre.  Tous  se  bgiltent  S3,i)s  être  nourris  ni  payés; 
ilg  ^e  tjçpnent  pour  assurés  que,  s'ils  sont  tués,  ils 
Yp^i;  ^Tï  paradis.  Or  Ips  uns   ou  les  autres  se 
trompenj;  c?ir,  si  le  paradis  des  Chrétiens  existe, 
çplui  des  Turcs  n'existe  pas,  et  cela  me  fait  craindre 
que  ni  l'un  ni  l'autre  n'existe  !  Il  est  impossible  que 
cps  çombatjtants  acharnés  aient  raison  à  la  fois  ; 
mais  il  se  peut  qu'ils  aient  tort  à  la  fois.  En  tout 
cas,  les  uns  ou  les  autres  soiîi;  payés  et  menés  au 
combat  9,vec  de  faux  biliets  sur  la  vie  future.  Il  fau- 
drait qUi^  çe)9.  fût  défendu;  car  cela  crée  une  infé- 
riorité aux  nations  civilisées  qui  ne  croient  pas  à  la 
v^eur  d'un  pareil  papier.  C'est  comme  si  une  nation 
fabriquait  de  faux  billets,  de  la  fausse  monnaie 
awf  dépens  dçs  autres  États.  Nos  soudards  veulent 


ACTE    DEUXIÈME.  39 

être  payés  en  ce  monde,  et  ils  riraient  fort  de  ceux 
qui  ajourneraient  le  versement  de  leur  solde  au 
paradis. 

ORLANDO. 

Chose  étrange  qu'on  ait  pu  amener  des  millions 
d'hommes  à  se  faire  tuer  pour  des  êtres  collec- 
tifs qui  ne  sont  personne  de  déterminé  1 

RU66IER0. 

Après  tout,  à  l'heure  qu'il  est,  ces  gens-là, 
fussent-ils  morts  dans  leur  lit,  seraient  morts  tout 
de  même* 

ORLANDO. 

Oui,  tout  est  vain,  excepté  la  joie  de  l'heure 
présente.  Egoïsme  et  dévouement  se  valent. 

BALDUCCI. 

jQue  l'ordre  du  monde  repose  sur  peu  de  chose  ! 
^(d  fais  souvent  une  réflexion  singulière,  c'est  que 
le  meilleur  moment  pour  un  État,  c'est  quand  ses 
gens  de  guerre  sont  battus.  Gomme  alors  le  gou- 


fjfl  GALIBAN. 

veniement  est  aimable  !  comme  les  gens  d*armes 
sont  polis!  comme  les  princes  sont  doux,  portés 
aux  réformes!  On  peut  même  dire  que  les  réformes 
ne  se  font  bien  que  dans  ces  moments-là. 

On  sent  dans  l'assemblée  une  certaine  agitation.  Ercole  et  Jacinto 
passent,  causant  ensemble. 

EUGOLE. 

Il  y  a  des  choses  vraies  théologiquement  qui  ne 
le  sont  pas  philosophiquement.  Tous  les  docteurs 
de  Padoue  sont  d'accord  là-dessus. 

JACINTO. 

Alors  vous  ne  croyez^  pas  que  les  os  de  saint 
Antoine  de  Padoue  fassent  des  miracles? 

ERCOLE. 

Pardon  ;  ils  en  font  théologiquement  parlant , 
mais  philosophiquement  parlant,  les  os  d'un  chien 
mort  (pssa  canis  mortui,  disait  mon  maître)  en 
feraient  tout  autant,  si  l'on  s'imaginait  que  ce  sont 
ceux  de  saint  Antoine. 


ACTE   DEUXIEME.  44 


JACÎNTO. 


Je  comprendo;  mais  je  suis  superstitieux,  et  je 
ne  peux  me  figurer  qu'aucun  être  ne  s'occupe 
de  nous. 

Des  messagers  du  dehors  se  montrent  dans  le  jardin  et  disent 
quelques  mots    aux    différents   invités. 

BEVILACQUA. 

Au  lieu  de  danser,  il  vaudrait  peut-être  mieux 
s'armer. 

ORLANDO. 

Prospero  sera  probablement  le  dernier  averti. 

ERGOLE. 

C'est  d'ordinaire  ainsi. 

RUGGIERO. 

Il  ne  faut  pas  se  monter  la  tête.  On  prend  l'ha- 
bitude de  tout,  même  de  la  fièvre.  Les  États  usés 
sortent  des  plus  grands  maux  par  la  débilité 
de  leur  tempérament,  de  même  que  les  gens  afi'ai- 
blis  résistent  à  une  atmosphère  méphitique  mieux 


42  CALÏBAN. 

que  les  hommes  vigoureux,  ayant  déjà  pris  l'ac- 
coutumance de  ne  respirer  qu'à  moitié. 

Le  groupe  des  artistes  entre. 
ANGIOLINO. 

Je  vous  ai  déjà  dit  que  l'artiste  et  tous  ceux  qui 
réjouissent  le  cœur  de  l'humanité  vivent  d'au- 
mônes. Leur  part  est  la  meilleure  :  leurs  services 
sont  de  ceux  qui  ne  se  payent  pas. 

JACOMINO. 

Un  peu  de  fortune  est  pourtant  bien  agréable. 

JACINTO. 

Tu  ne  tiens  pas  compte  d'une  chose,  c'est  que 
nous  nous  amusons  en  même  temps  que  nous  tra- 
vaillons. La  besogne  pour  laquelle  on  nous  paye, 
nous  la  ferions  pour  rien,  pour  notre  plaisir. 

JACOMINO. 

Moi,  j'ai  vécu  des  mois  dans  une  soupente. 


ACTE   PJEUXIÈME.  43 

ANGIOLINO. 

Moi,  c*est  beaucoup  plus  drôle.  J'ai  dormi  un 
an  dans  un  coffre. 

JACINTO. 

C'est  comme  cela;  il  faut  qu*il  y  ait  des  artistes 
et  qu'ils  soient  pauvres.  Les  amateur^  riches  ne 
feront  jamais  rien  de  bon. 

GASPARONE. 

Tous  nous  sommes  des  malades,  des  arbres  en 
espalier,  faits  pour  produire  des  fruits,  non  de 
vrais  arbres  aux  formes  libres.  Pour  moi,  ma  tête 
énorme  et  mes  forts  biceps  m'ont  toujours  nui  et 
sont  cause  de  l'embarras  que  j'éprouve  en  société. 
Ma  grosse  tête  me  fait  paraître  gauche.  Aucune 
femme  n'a  consenti  à  m' aimer. 


LIONARDO. 


Bravo,  mon  confrère  !  notre  ç>ort  est  le  même. 


44  GALIBAN. 

WAGNER,    qui  écoutait  tout  d'un  air  sournois. 

Moi,  je  prétends  que,  tous  tant  que  vous  êtes, 
vous  n'êtes  pas  des  artistes.  Vous  ne  savez  pas 
l'esthétique.  On  ne  l'enseigne  pas  dans  les  univer- 
sités de  votre  pays. 

TOUS   ENSEMBLE. 

Qu'est-ce  qu'il  dit? 

WAGNER. 

C'est  comme  la  pédagogie.  Voilà  deux  sciences 
que  les  autres  nations  n'ont  pas.  C'est  là  notre 
supériorité,  à  nous  autres  Allemands.  On  les  en- 
seigne dans  nos  universités. 

JACINTO. 

Nous  ne  comprenons  pas.  Chez  lui,  on  forme 
les  artistes  dans  les  universités,  et  on  a  des  pro- 
cédés pour  faire  éclore  les  grands  hommes? 

JAGOMINO. 

A  ce  qu'il  paraît 


ACTE    DEUXIÈME. 


ANGIOLfNO. 


Moi,  je  pense  que  les  grands  hommes  viennent 
sans  pédagogie  dans  les  pays  où  la  graine  en 
existe.  On  ne  les  fera  pas  pousser  là  où  le  sol 
ne  les  porte  pas.  On  n'enseigne  pas  à  faire  du 
beau.  L'artiste  qui  résout  ce  difficile  problème, 
sans  trop  se  rendre  compte  de  ses  procédés,  est 
le  véritable  esthéticien. 

LIONARDO. 

Vous  avez  raison  ;  mais  il  n'y  a  de  sérieux  que 
la  science;  seule  elle  ne  passe  jamais  de  mode; 
car  la  science  répond  à  une  réalité  ;  savoir,  c'est 
pouvoir.  Prospero,  qui  aspire  à  posséder  les  forces 
de  la  nature,  est  le  plus  grand  de  nous. 

Les  groupes  se  mêlent. 
CALI6AN,    caché  derrière  un  buisson,  assiste  à  la  fôte. — Â  part. 

Je  n'ai  pas  ma  place  à  cette  fête,  et  je  ne  puis 
pas  dire  que  je  le  regrette  beaucoup.  Aller  et  venir 
ainsj  n'a  rien  de  bien  amusant.  A  leur  place,  je 


46  CÂLIBAN. 

préférerais  passer  le  jour  étendu  dans  une  cave 
bien  fraîche,  près  d'un  tonneau  ouvert.  Est-il 
juste  cependant  que  je  n*en  sois  pas?  Les  droits 
de  rhomme  sont  les  mêmes  pour  tous.  Ce  doit 
être  un  avantage,  puisque  c'est  un  privilège.  Et, 
quand  même  ce  ne  serait  pas  un  avantage  selon 
mes  idées,  il  suffit  qu'ils  l'envisagent  ainsi  pour 
que  je  sois  blessé.  Ici,  à  Milan,  je  me  sens  de 
plus  en  plus  élevé  à  la  dignité  de  citoyen. 

TRINGULO,    courant  (à  «t  là. 

Ainsi  pas  la  liioiridre  sottise  à  placer  !  0  fediréë 
de  fin  du  hiondë  !  Au  tràih  dont  voîit  les  choses, 
je  ct-ois  que  ce  ëôir  Càlibah  lui-mêriië  serait  phi- 
losophe. 

Biî  furetant,  il  découvre  Caliban  derrière  le  buisson. 

Oh!  la  bonne  chance!  Voici  mon  affaire,  (a  ca- 
liban.)  Eh  !  mon  ami  Tours,  voici  le  cas  de  se  mon- 
trer à  la  compagnie. 

-  :        ■  •      i  il      '  ai)  ' 

S'emparant  de  Caliban,  il  loi  jette  une  corde  au  cou,  et  l'en- 
tffàtne  en  lé  ftappant  de  son  hochet. 


ACTE    DEUXIÈME.  47 

Voyez,  seigneurs,  voici  la  bête;  voyez,  voyez! 
A  volonté,  ours  ou  cachalot.  Danse,  Tami  ! 

BEVILACQtJA. 

Ce  n'est  pas  prudent.  Par  le  temps  qui  court, 
Galiban  a  peut-être  de  l'avenir. 

Grand  mouvement  dans  l'assemblée.  Prospeio  paratt  sur  le  perron 
du  palais. 

SCÈNE  IL 

LES  MÊMES,  PROSPERO. 
PROSPERO. 

Rangez-vous,  seigneurs,  pour  assister  à  la  fête 
que  mon  art  me  permet  de  vous  donner.  Approche, 
Ariel. 

Musique  exquise  annonçant  l'approche  d'Ariel  invisible. 

Et  maintenant,  mon  Ariel,  montre  ce  que  je 
sais  faire  pour  l'illusion  des  yeux.  Les  illustres  sei- 
gneurs ici  rassemblés  voudraient  d'abord  voir  les 
dieux  antiques,  la  nature  tout  entière  en  un  Olympe 
lumineux,  des  dieux  de  chair  sentant  et  pensant 
comme  nous. 

Il*   ciel  s'ouvr.9;    une   vaste  aurore   boréale   part  du  x4nith;  uo 


48  CALIBAM. 

prodigieux  entassemeat  de  dieux,  de  génies,  de  nymphes,  de  demi- 
dieux  monte  et  descend  dans  les  rayons  do  lumière.  Puis  une  tempête 
confond  tous  ces  êtres  divins  dans  une  ronde  immense  qui  tour- 
billonne. L'ordre  se  fait  insensiblement  et,  peu  à  peu,  tous  les  dieux 
apparaissent  rangés    autour    de  la    table   d'un    festin. 

Assistez  maintenant,  seigneurs,  au  festin  des 
dieux.  Au  centre  est  Jupiter,  devenu  avec  le  temps 
optimus  maximus. 

Dans  la  partie  inférieure  de  l'apparition,  on  voit  les  tê  es  innom- 
brables   de    la    foule    des  mortels. 

VOIX  QUI  SORT  DE  LA  FOULE. 

Il  est  juste  d'adorer  ce  Dieu  bon  et  miséricor- 
dieux. Il  faut  le  prier* 

BUTTADEO,    le  juif  éternel,   s'élève   de   la  foule,  le  front  couvert 
d'un  voile  où  se  dessino  le  nom  de  Jéhovah. 

Erreur!  erreur!  Je  proteste.  Votre  Dieu  ne  sau- 
rait être  juste  et  miséricordieux.  Le  mien  a  lait  le 
ciel  et  la  terre;  il  fait  tout  dans  le  ciel  et  sur  la 
teri'e  ;  il  est  juste  et  bon . 

VOIX   DE    LA    FOULE. 

S'il  fait  le  monde  tel  qu'il  est,  conjment  est-il 
juste?  Le  monde  n'est  ni  juste  ni  bon. 


ACTE   DEUXIÈME.  49 

BUTTADEO. 

Le  mal  vient  de  ce  qu'on  n'observe  pas  la  Loi. 
Si  la  Loi  était  observée,  le  monde  serait  parfait. 

Sourires. 
PROSPERO. 

Vous  souriez,  messieurs,  prenez  garde!  La 
Loi  est  un  essai  pour  réaliser  une  société  juste 
Essai  imparfait;  mais  toutes  les  tentatives  de  ré- 
forme de  la  société  au  nom  de  la  justice  se  gref- 
feront sur  cette  tige-là.  (A  Ariei.)  Ariel,  il  est  temps 
de  nous   montrer  les  dieux  de  l'avenir. 

A  gauche  apparaissent  des  géants  aux  jambes  et  aux  bras  énormes, 
tout  eu  acier  poli.  Leurs  jointures  se  meuvent  grâce  à  de  puissantes 
articulations  excentriques.  Sur  chaque  jointure,  un  godet  d'huile  qui 
lubrifie  l'articulation  est  arrangé  de  manière  à  ne  se  renverser  jamais. 
Sous  eux,  un  tube  incandescent  qui  est  leur  âme.  Ils  semblent  manger 
du  charbon.  —  Ces  dieux  d'acier  se  précipitent  sur  la  table  des  dieux 
de  chair,  brisent  tout,  tuent,  écrasent.  Effroyable  désordre.  Les 
nymphes,  dryades,  toute  la  nature  enchantée,  s'enfuient  éperdues. 

VOIX  DE  LA  FOULE  DES  MORTELS. 

C'en  est  fait  des  die-xx  de  chair.  Nous  allons 

4 


50  GALIBAN. 

voir  le  règne  des  dieux  d'acier.  Peut-être  seront- 
ils  bons  et  justes. 

BUTTADEO. 

N'en  croyez  rien.  Il  n'y  a  de  juste  que  mon 
Dieu,  qui  a  fait  le  ciel  et  la  terre.  Il  n*y  a  pas 
d'autre  Dieu  que  lui. 

Après  avoir  mis  en  fuite  les  dieux  de  chair,  les  dieux  d'acier  se 
battent  entre  eux.  Le  monde  est  plein  d'un  affreux  cliquetis  de  métal. 

VOIX   DES    MORTELS. 

'  Nous  pensions  que  la  science  était  la  paix  et  que, 
le  jour  où  le  ciel  n'aurait  plus  de  dieux,  ni  la 
terre  de  rois,  on  ne  se  battrait  plus. 

Grand  éclat  de  rire.  Coup  de  vent  froid.  Ténèbres,  chaos.  Diasjrrmos, 
armé  d'un  violon  discordant,  survit  seul  et  joue,  pendant  que  l'ap- 
parition se  dissipe,  un  morceau  d'un  rythme  grotesque. 

PROSPERO,    debout  sur  le  perron  du  palais. 

Soyez  remerciés,  seigneurs,  d'avoir  assisté  à 
cette  fête,  où  votre  présence  a  fait  régner  la  joie. 
Votre  vieux  duc  n'en  verra  plus  d'autre.  Restez 
toujours  jeunes,  et  que  Dieu  vous  tienne  en  joie. 


ACTE    DEUXIÈME.  54 

Je  pars  pour  ma  retraite  de  Pavie,  où,  sur  trois 
pensées,  j'en  aurai  habituellement  deux  pour  la 
mort. 

GONZALOj    s'approchant,   dit  au  duc  à  voix  basse  : 

Monseigneur,  si  vous  vouliez  bien  coucher  ce 
soir  dans  votre  palais  de  Milan,  vos  livres  ne  se- 
raient que  peu  de  temps  solitaires,  et  peut-être 
la  chose  publique  y  trouverait-elle  son  profit.  La 
ville  présente  tous  les  symptômes  d'un  corps  ma- 
lade. Elle  a  la  fièvre.  Les  chefs  de  quartier  ap- 
pellent le  peuple  aux  armes  ;  on  entend  les  propos 
les  plus  séditieux. 

PROSPERO. 

Dans  mon  cabinet,  Gonzalo,  j'ai  plus  de  puis- 
sance que  dans  mon  palais  de  Milan. 


ACTE  III. 


SCENE  PREMIERE. 

CALIBAN,     SIMPLIGON,   UN    CLERC,    hommes 

DU    PEUPLE. 

La  scène  se  passe  sur  la  place  de  Milan.  —  Grande  foule.  Conver- 
sations animées.  Caliban  va  et  vient  dans  la  foule  et  parle  avec 
animation. 

PREMIER    HOMME    DU    PEUPLE. 

C'est  chose  hors  de  doute  que  jamais  prince  ne 
mérita  autant  que  celui-ci  la  colère  de  son  peuple. 

UN   CLERC. 

Reœ  est  qui  régit,  Ergo  non  est  rex  qui  non  régit, 
A  bas  le  fainéant  ! 

DEUXIÈME    nOMME    DU    PKUPLE. 

Dites  le  malfaisant.  Ah!  si  l'on  m*écoutait,  il 


ACTE    TROISIÈME.  53 

n'y  aurait  plus  de  ces  gens  qui  s'engraissent  de  la 
sueur  du  peuple. 

A.UTRE    HOIVIME   DU    PEUPLE 

Et  qui  s'amusent  à  nos  dépens.  Avec  cela,  ils 
s'amusent  drôlement.  A  leur  place,  je  me  ferais 
d'autres  plaisirs. 

CALIBAN. 

Il  y  a  surtout  que  nous  sommes  exploités 

PREMIER  HOMME  DU  PEUPLE. 

Qu'est-ce  qu'il  dit? 

DEUXIÈME   HOMiVJE   DU    PEUPLE. 

Ce  qu'il  dit  est  très  clair.  Tu  es  l'ouvrier  de  ton 
maître,  dont  tu  as  été  l'apprenti.  Il  gagne  sur  ce 
que  tu  fais. 

PREMIER    HOMME    D  T]    PEUPLE. 

C'est  vrai. 

DEUXIÈME  HOMME  DU  PEUPLE. 

Est-ce  juste? 


54  CALIBAN 

PREMIER    HOMME   DU    PEUPLE. 

Non,  évidemment;  c'est  moi  qui  travaille  et  lui 
qui  gagne. 

TROISIÈME    HOMME    DU    PEUPLE. 

Que  c'est  clair,  cela!  nous  sommes  tous  ex- 
ploités. 

CALIBAN. 

A  qui  la  faute? 

PREMIER    HOMME    DU    PEUPLE. 

Il  est  laid;  mais  comme  il  raisonne  bien  1 

CALIBAN. 

A  qui  la  faute,  dis-je? 

HOMME   DU    PEUPLE. 

Eh  bien,  dis-nous-le. 

CALIBAN 

Au  gouvernement,  parbleu! 


ACTE    TROISIÈME.  55 

AUTRE    HOMME    DU    PEUPLE. 

Oh!  comme  c'est  juste;  le  gouvernement  est 
chargé  de  tout;  donc,  quand  cela  va  mal,  il  y  a  de 
sa  faute. 

AUTRE    HOMME    DU    PEUPLE. 

C'est  évident. 

SIMPLIGON. 

Le  grand  mal,  c'est  que  le  peuple  n'est  pas 
instruit. 

GALIBAN. 

Tais-toi  donc.  Le  prince,  le  palais,  voilà  le  mal. 

HOMME    DU    PEUPLE. 

Bien  dit.  Il  a  raison. 

VOIX   NOMBREUSES. 

Vive  Galiban  !  Galiban  chef  du  peupleS 

GALIBAN. 

Pour  le  moment,  il   ne  s'agit  pas  de  parler. 


56  CALIBAN. 

L'homme  qui  vous  a  fait  tout  ce  mal  est  méchant, 
retors,  inouï.  Il  s'agit  de  le  prendre  et  de  l'empê- 
cher de  recommencer.  Ne  croyez  pas  que  ce  soit 
facile.  ïl  tient  à  son  service  des  esprits  aussi  mal- 
faisants que  lui,  et  surtout  un  damné  joueur  de  vio- 
lon, dont  les  ruses  sont  incroyables.  Déjà  une  fois 
j'avais  trouvé  moyen  de  lui  river  un  clou  dans  la 
tête.  J'en  suais  déjà  de  plaisir;  paff!...  tout  fut  dé- 
joué. Défiez- VOUS;  c'est  plus  difficile  que  vous  ne 
pensez.  Confiez-moi  l'ordre  et  la  marche  de  l'af- 
faire. Il  est  distrait;  parfois  il  ne  pense  à  rien;  il 
faut  le  surprendre.  Je  vous  conduirai  par  des  portes 
et  des  couloirs  que  je  connais.  J^'essentiel  est  de 
mettre  d'abord  la  main  sur  ses  livres.  Ces  livres 
d'enfer,  ah  !  je  les  hais  ;  ils  ont  été  les  instruments 
de  mon  esclavage.  Il  faut  les  prendre,  les  brûler. 
Un  autre  pourrait  s'en  servir.  Guerre  aux  livres  ' 
Ce  sont  les  pires  ennemis  du  peuple.  Ceux  qui 
les  possèdent  ont  des  pouvoirs  sur  leurs  sem- 
blables. L'homme  qui  sait  le  latin  commande  aux 
autres  hommes.  A  bas  le  latin! 


ACTE    TROISIEME.  57 

Donc,  avant  tout,  prenez-lui  ses  livres.  Là  est 
le  secret  de  sa  force.  C'est  par  là  qu'il  règne  sur 
les  esprits.  Cassez-lui  aussi  ses  cornues  de  verre 
et  tout  son  outillage.  Sans  ses  livres,  il  sera  comme 
nous.  Quand  il  sera  comme  nous,  la  besogne  sera 
faite  aux  trois  quarts.  Il  est  vieux  et  faible  de 
corps;  sa  garde  ne  compte  pas.  L'argent  qu'il 
devait  lui  donner,  il  l'employait  en  livres  et  en 
cornues  de  verre.  Vous  pourrez  très  facilement 
ou  l'étrangler,  ou  le  mettre  dans  une  cage  pour 
mourir  de  faim,  ou  le  forcer  à  se  faire  moine.  Oh  ! 
quand  vous  aurez  brûlé  ses  livres,  vous  pourrez 
être  généreux.  Mais,  d'ici  là,  pas  de  pitié! 

Applaudissements  universels. 
UN   CLERC. 

Chaque  révolution  produit  son  grand  homme.  Le 
grand  homme  de  celle-ci,  c'est  Caliban,  le  grand 
citoyen  Caliban. 

UN    HOMME   DU    PEUPLE. 

Courage,  Caliban  !  Décrète  le  bonheur  de  tous. 


58  CALIBAN. 

GALIBAN. 

Plus  tard.  Pour  le  moment,  guerre  aux  livres. 
Groyez-moi;  ne  perdez  pas  de  temps.  ' 

UN    HOMME    DU    PEUPLE. 

Quel  bon  sens  a  ce  Galiban  !  D'où  est-il?  Gomme 
c'est  clair,  ce  qu'il  dit  !  11  aime  le  peuple. 

TOUS   ENSEMBLE. 

Vive  Galiban! 

On  le  conduit  en  triomphe  au  palai». 

SCÈNE  II. 

Dans  la  grande  salle  du  palais. 
CALIBAN,    HOMMES    DU    PEUPLE. 

La  salle  est  remplie  d'une  foule  compacte.  Grande  poussière  ;  gens 
debout  sur  les  tables  et  pérorant.  Au  fond  de  la  salle,  Galiban  sur 
une  estrade,  entouré  des  capitaines  du  peuple.  Tout  le  monde  rai- 
sonne et  gesticule. 

HOMME     DU    PEUPLE. 

Enfwi,  on  va  donc  voir  la  suppression  des  abus! 

AUTRE    HOMME    DU    PEUPLE. 

Qu'est-ce  qu'un  abus? 


ACTE    TROISIÈME.  59 

PREMIER     HOMME    DU    PEUPLE. 

G*est  ce  qui  est  injuste.  Tous  les  hommes  sont 
égaux;  ce  qu'on  fait  pour  les  uns  au  détriment 
des  autres  doit  être  interdit. 

SECOND    HOMME    DU    PEUPLE. 

Mais  il  y  en  a  qui  naissent  plus  forts  et  plus  in- 
telligents que  les  autres.  Est-il  juste  de  les  mettre 
à  la  portion  congrue? 

PREMIER  HOMME  DU  PEUPLE. 

Oui  ;  tant  pis  pour  eux. 

AUTRE. 

Mais  il  y  a  les  femmes,  qui  naissent  plus  faibles. 
N'est-il  pas  r'iste  qu'elles  soient  protégées? 

AUTRE. 

Non;  tant  pis  pour  elles.  Le  grand  abus,  c'est 
Dieu,  qui  fait  tout  pour  les  uns  et  si  peu  pour  les 
autres.  Il  faut  corriger  ses  préférences  et  réparer 
ses  injustices. 


60  CALIBAN. 

AUTRE. 

Mais  qui  réglera  tout  cela?  Qui  sera  le  gouver- 
nement? 

AUTRE. 

Personne.  Nous  serons  tous  libres. 

AUTRE. 

Je  ne  vois  pas  bien  comment,  si  tous  sont 
égaux,  on  sera  libre.  Les  forts  réclameront  leur 
part.  Qui  les  contiendra? 

AUTRE, 

Le  peuple,  au  non^  de  la  fraternité. 

AUTRE. 

Et  ceux  qui  ne  voudront  pas  de  la  fraternité? 

AUTRE. 

La  mort. 

Procession  de  corps  de  métiers,  précédés  de  leura  banaières,  appor- 
tant chacun   une   pétition. 

HOMME    DU    PEUPLE. 

Et  comment  vivra  le  peuple? 


ACTE    TROISIÈME.  61 

AUTRE. 

De  son  travail. 

AUTRE. 

Et  qui  fera  travailler  le  peuple? 

AUTRE. 

Les  riches.  Ah  !  qu'ils  s'avisent  de  ne  pas  faire 
aller  les  arts  de  luxe,  on  verra... 

AUTRE. 

11  y  aura  donc  des  riches?  ^''ous  me  disiez  tout 
à  l'heure  que  tous  seraient  égaux... 

Nouvelle   procession- 
AUTRE. 

L'impôt  ne  sera  plus  employé  qu'à  donner  des 
places  aux  citoyens  pauvres. 

AUTRE. 

Je  croyais  qu'il  n'y  aurait  plus  d'impôts  Et 
puis,  dites-moi,  qui  défendra  Milan  contre  ses  en- 
nemis? 


62  GALIBAN. 

,     AUTRE. 

Laissez  donc.  Quand  nous  serons  libres,  tout 
le  monde  nous  craindra. 

AUTRE. 

Oui  ;  vive  Milan  !  guerre  à  Côme,  à  Vérone,  à 
Verceil,  à  Novareî 

AUTRE. 

Que  dites- vous!  Pour  faire  la  guerre,  il  faut  de 
Targent  et  des  hommes  de  guerre.  Vous  avez  sup- 
primé l'impôt.  Et,  si  vous  avez  des  hommes  de 
guerre,  ils  seront  vos  maîtres. 

AUTRE. 

Allons  donc!  A  bas  les  détracteurs  du  peuple! 
A  bas  l'impôt!  A  bas  les  riches!  Vive  Milan  vic- 
torieuse et  grande! 

AUTRB. 

Vivent  les  patriotes  ! 

Redoublement   de    pétitions   et  de  proceMiona. 


ACTE    TROISIÈME.  68 

CA LIBAN,    abasourdi. 

Citoyens,  un  peu  de  silence  !  Remettez  vos  inté- 
rêts entre  nos  mains.  Des  enquêtes  vont  être  faites; 
des  commissions  seront  nommées  ;  satisfaction  sera 
donnée  à  tous.  Sortis  de  vous,  nous  sommes  à 
vous,  nous  sommes  par  vous.  L'unique  préoccupa- 
tion du  gouvernement  sera  le  bien  du  peuple. 
Mais,  citoyens.  Tordre  est  nécessaire.  Déposez 
vos  armes,  rentrez  dans  vos  demeures,  couronnez 
votre  victoire  par  la  modération  et  le  respect  de 
la  propriété.  Vive  Milan  ! 

VOIX     DE    LA     FOULE.  ^ 

Bravo!  bravo!  Vive  Milan! 

Apaisement  subit. 
UN    HOMME    DU    PEUPLE. 

Mais  tout  à  l'heure  il  prêchait  la  révolution  à 
outrance.  Je  ne  croyais  pas  que  cela  finirait  si  tôt. 

AUTRE    HOMME    DU     PEUPLE. 

Que  veux-tu!  la  révolution  s'use  vite. 

La  salle  ce  Tide  peu  à  peu. 


C4  CALIBAN. 

SCÈNE   III. 

La  scène  se  passe  dans  l'ancienne  chambre  à  coucher  de  Prospère,  au 
milieu  de  la  nuit.  Silence  profond.  La  pièce  est  éclairée  des  reflets 
opalins  d'une  lampe  suspendue  au  plafond,  et  dont  les  ciselures 
découpent  sur  les  murs  la  silhouette  du  combat  d'un  griffon 
et  d'une  vouivre. 

Plafond  à  fond  bleu  intense,  sur  lequel  sont  peints  en  figures  colos- 
sales les  signes  du  zodiaque.  Lit  entouré  de  peintures  représen- 
tant les  amours  de  Jupiter. 

CALIBAN,   SEUL,    ÉTENDU    SUR    LE    LIT. 

Non,  je  n'aurais  pas  cru  qu'il  fut  si  doux  de  ré- 
gner. Je  n'aurais  pas  cru  surtout  qu'on  mûrît  si 
vite  en  régnant.  Dans  le  voyage  de  la  place  com- 
munale à  ce  palais,  j'ai  plus  changé  que  dans  tout 
le  reste  de  ma  vie.  Dix  heures  se  sont  écoulées 
depuis  que  le  peuple  m*a  porté  ici  sur  ses  bras,  et 
je  ne  me  reconnais  pas.  J'étais  injuste  pour  Pros- 
pero;  l'esclavage  m'avait  aigri.  Mais,  maintenant 
que  je  couche  dans  son  lit,  je  le  juge  comme  on 
se  juge  entre  confrères.  Il  avait  du  bon,  et,  en 
beaucoup  de  choses,  je  suis  disposé  à  l'imiter. 

Quoi  de  plus  odieux,    par  exemple,  que  ces 


ACTE    TROISIÈME.  65 

inopportunes  impatiences  du  peuple,  ce  défilé  de 
pétitions  impossibles  dont  ils  viennent  de  m' acca- 
bler !  Quelle  avidité  de  jouir  !  quelles  prétentions 
subversives!  Ce  qu'ils  me  demandent,  c'est  de  tirer 
d'un  muid  de  blé  la  grasse  nourriture  de  dix  mille 
hommes  et  de  trouver  dans  un  setier  cinq  cents 
pots  de  vin.  A  d'autres,  camarades!  Pour  moi, 
mon  parti  est  pris  :  je  ne  me  laisserai  pas  envahir 
par  des  gens  qui  s'imaginent,  en  se  plaçant  au 
delà  de  moi,  m'entraîner  avec  eux  dans  l'abîme. 
Un  gouvernement  doit  résister,  je  résisterai.  Après 
tout,  les  gens  établis  et  moi,  nous  avons  des  in- 
térêts communs.  Je  suis  établi  comme  eux;  il 
faut  que  cela  dure.  La  propriété  est  le  lest  d'une 
société  ;  je  me  sens  de  la  sympathie  pour  les  pro- 
priétaires. 

Et  puis,  outre  l'utile,  il  y  a  l'éclat.  L'éclat  est 
nécessaire.  J'ai  eu  aes  ions,  je  veux  les  réparer. 
A  la  fête  d'hier  au  soir,  j'étais  jaloux,  car  je  n'en 
étais  pas.  Eh  bien,  les  fêtes,  les  beaux-arts,  les 
palais,  les  cours,  sont  l'ornement  de  la  vie.  Je 


66  CALIBAN. 

favoriserai  les  artistes.  Les  hommes  de  lettres 
donnent  la  gloire  :  je  ne  \e^  négligerai  pas.  Quel 
était  le  centre  de  cette  belle  assemblée  d'hier  au 
soir?C'était  Imperia.  Je  courtiserai  Imperia;  le  but 
suprême  de  ma  vie  sera  Imperia.  Et  si  j'arrivais 
à  lui  plaire?...  Oh!  non...  C'est  trop....  Qui  sait 
pourtant?...  Peut-être... 

Il  soupire. 

Ah!  si  je  pouvais  être  aimé,  je  serais  bon  et 
heureux!  Un  monde  nouveau  s'ouvre  k  moi.  Le 
bien  existe  ;  il  ne  m'est  pas  interdit.  Je  l'entrevois 
pour  la  première  fois.  Prospero  parlait  toujours 
de  faire  le  bonheur  de  l'humanité.  Ce  n'est  pas 
lui  qui  était  destiné  à  le  faire.  Si,  par  hasard, 
c'était  moi... 

U  é'endort. 


...i.:?*^^ 


ACTE   IV, 


SCÈNE  PREMIÈRE. 

GONZALO,  PROSPERO. 

A  la  Chartreuse  de  Pavie,  dans  la  chambre  de  Prospero.  —  Prospero, 
ds  à  sa  table.  Entre  Gonzalo. 


GONZALO. 

Monseigneur,  votre  ville  de  Milan  est  perdue. 
La  révolte  est  partout.  Galiban  est  chef  du  peuple. 
Voici  ses  proclamations.  Il  s'annonce  déjà  comme 
devant  être  très  modéré.  Les  gens  d'ordre,  un 
moment  effrayés,  se  rangent  autour  de  lui,  et  bien- 
tôt l'appelleront  sauveur  de  la  société.  On  l'a  salué 
uranimement  grand  citoyen. 

PROSPERO. 

Qui,  dis-tu,  est  ce  grand  citoyen? 


68  CALIBAN. 

60NZAL0. 

Mais  c'est  Galiban,  votre  brute,  que  vous  gar- 
diez ici  près  de  vous  et  qui  s'enivrait  de  votre  vin, 
sans  vous  rendre  aucun  service. 

PROSPEllO,    comme  sortant  d'un  rêve. 

Caliban  !  Ah  !  je  ne  croyais  pas  que  les  choses 
numaines  fussent  quelque  chose  de  si  bas.  Je 
comprends,  GaHban  me  succède,  (n  éclate  de  rire.)  0 
ducs  de  Milan,  mes  ancêtres,  la  farce  est  achevée. 
Voyons  cependant. 

Il  tort. 

SCÈNE  IL 

PROSPERO,    ARIEL. 
Dans  le  cabinet  de  Prospero.  —  Prospero  revêtu  de  sa  robe  magique 

PROSPERO. 

C'est  rheure,  mon  cher  Ariel,  de  montrer  ce  que 
nous  savons  et  ce  que  nous  pouvons.  Voici  notre 
dernier  combat;  puis  viendra  le  repos,  le  triomphe 


ACTE    QUATRIÈME.  69 

définitif.  Ce  que  j'ai  fait  n'est  rien  auprès  de  ce  que 
je  veux  faire.  Les  recherches  que  j'ai  commen- 
cées  sur  une  science  qui  s'appellera  Veiithanaste 
mettront  l'homme  au-dessus  de  la  plus  triste  ser- 
vitude, la  servitude  de  la  mort.  L'homme  ne  sera 
jamais  immortel  ;  mais  finir  n'est  rien,  quand  on 
est  sur  que  l'œuvre  à  laquelle  on  s'est  dévoué  sera 
continuée;  ce  qui  est  honteux,  c'est  la  souffrance, 
la  laideur,  l'affaiblissement  successif,  la  lâcheté  qui 
fait  disputer  à  la  mort  des  bouts  de  chandelle 
quand  on  a  été  flambeau.  Je  trouverai  un  moyen 
pour  que  la  mort  soit  accompagnée  de  volupté. 
Mais  délivrons-nous  de  Galiban.  Galiban  règne  à 
Milan.  Va,  écrase  cet  infâme,  rassemble  tous  nos 
esprits.  Ce  que  tu  fis  contre  Alonzo  était  bien  plus 
difficile.  Disperser  la  première  flotte  du  monde  ou 
mettre  en  fuite  une  bande  de  chiens  aboyants. 
Gomment  comparer  ces  deux  choses?  Pars. 

4RIEL. 

Je  vais,  mon  maître.  Avec  les  esprits  qui  vous 


70  CALIBAN. 

sont  soumis,  j'espère  bientôt  avoir  raison  de  ces 
misérables; 

PROSPERO. 

Partez,  esprits;  maintenez  ma  supériorité  sur 
un  peuple  imbécile.  Ecrasez  la  brute  qui  abuse, 
je  ne  dis  pas  de  ma  bonté,  mais  de  mon  oubli. 
Le  misérable,  vous  l'avez  vu  toujours  m'insultant. 
Ingratitude  horrible  !  Ce  fils  du  diable  et  de  la 
plus  laide  sorcière,  je  le  trouvai  animal  ;  ce  n'était 
pas  encore  un  homme.  Je  l'ai  fait  participer  au 
langage  et  à  la  raison  ;  en  retour,  je  n'ai  jamais 
tiré  de  lui  une  bonne  parole,  et,  aujourd'hui,  c'est 
lui  qui  soulève  mes  sujets  contre  moi.  Partez,  bri- 
sez l'infâme.  Rappelez- vous  la  tempête! 

SOO  clair  <!•  Uompettes  dans  l'air. 


ACTE    QUATRIEME  '^^ 

SCÈNE  III. 

PROSPERO,  GONZALO. 

Dans  la  chambre  de  Prospero. 

PROSPERO. 

Eh  bien,  Gonzalo,  c'est  aujourd'hui  que  je  vais 
être  pour  la  troisième  fois  duc  de  Milan. 

GONZALO. 

Monseigneur,  je  n'ai  jamais  dit  que  la  vérité  à 
Votre  Altesse.  Je  ne  sais  pourquoi  je  crains. 
Chaque  procédé  a  son  heure  de  succès,  chaque 
remède  guérit  pendant  quelque  temps.  Jamais  les 
choses  ne  se  passent  deux  fois  de  suite  de  la  même 
manière.  Ce  qui  réussissait  en  commençant,  dans  le 
désordre  de  la  première  création,  échoue  quand 
on  revient  à  la  charge  avec  des  moyens  mieux 
combinés.  Ce  que  vos  esprits  ont  pu  contre  les 
princes,  ils  ne  le  pourront  peut-être  pas  contre  le 
peuple.  Il  est  difficile  de  triompher  du  peuple. 


72  GALIBAN. 

PROSPERO. 

Tu  ne  vois  donc  pas  la  supériorité  de  mes 
moyens  ?  Mes  vapeurs,  mes  gaz,  mes  esprits,  mes 
poudres  assurent  à  moi  ou  aux  héritiers  de  mes 
secrets  la  domination  sur  une  foule  désarmée, 
conduite  par  une  brute. 

GONZALO. 

Pas  tant  que  vous  pensez.  Vos  poudres,  ces 
gens  les  fabriqueront  et  s'en  serviront.  Plusieurs 
d'entre  eux  ont  été  vos  soldats  et  savent  le  manie- 
ment des  armes. 

PROSPERO. 

J'inventerai  des  engins  dont  ils  ne  pourront  se 
servir. 

GONZALO. 

A  la  bonne  heure  !  Mais  ces  engins,  vous  ne  les 
avez  pas  encore. 


ACTE  QUATRIEME.  "^^ 

PROSPERO. 

Où  donc  puiser  le  principe  d'une  force  qui 
puisse  soutenir  les  droits  de  la  raison  sur  le 
peuple?  - 

GONZALO. 

Votre  force,  c'est  que  vous  êtes  plus  intelligent 
que  le  peuple.  Le  peuple  ne  peut  rien  fonder.  Avec 
le  temps,  il  reviendra  soit  à  vous,  soit  aux  héri- 
tiers   de  vos    droits.     (Après  un  moment  de  silence.)      H  Y    3 

aussi  l'imposture,  qui  est  un  succédané  de  la  force. 

PROSPERO. 

J'ai  besoin  de  quelque  temps  pour  m'habituer  à 
cette  idée.  Il  faut  encore  plusieurs  générations 
pour  que  moi  et  mes  pareils  devenions  des  char- 
latans. 

GONZALO. 

Rien  n'accélère  le  temps. 


74  CAL  I  BAN. 

SCÈNE    IV. 

PROSPERO,  ORLANDO,  ERCOLE,  LIONARDO, 
ARIEL,  BONAGCORSO,  BEVILACQUA,  SIIM- 
PLICON,   ANGIOLINO,   JAGOMINO,   un    Valet. 

Dans  le  cloître  réservé  à  Prospère  ;  des  gens  venus  de  Milan  s'y 
rencontrent  et  causent  des  événements. 

ORLANDO. 

Nous  lavions  prédit,  mais  la  prévoyance  ne 
sert  de  rien  en  politique. 

ERCOLE. 

Le  duc  se  doit  à  sa  noblesse  et  ne  peut  abdi- 
quer. 

LIONARDO. 

Je  voudrais  bien  savoir  ce  que  sa  noblesse  a  fait 
pour  lui. 

ORLANDO. 

Impossible  de  pactiser  avec  Caliban. 

LIONARDO. 

Ah!  voilà  bien  ces  conservateurs  qui  perdent 


ACTE   QUATRIÈME.  W 

les  princes,  déchaînent  le  peuple,  puis  diseiil  : 
({  Le  salut  par  nous  seuls.  »  Quelle  est  votre  force 
pour  parler  ainsi,  esprits  étroits  qui,  dans  une 
révolution,  comptez  les  carreaux  cassés  et  refu- 
sez des  alliés  parce  qu'ils  n'ont  pas  les  mains 
Dlanches  ?  Dans  les  moments  de  crise,  il  faut 
des  collaborateurs  très-variés.  J'ai  toujours  pensé 
que,  parmi  lès  dix  mille  Grecs  de  Xénophon,  il  y 
avait  neuf  mille  farceurs.  Oui  sait  si  beaucoup 
de  bonnes  choses  ne  dateront  pas  du  gouverne- 
ment de  Caliban  ? 

Bntre  Prospero. 
PROSPERO,   l'air  calme  et  souriant. 

Je  vous  remercie,  messieurs,  d'être  venus  témoi- 
gner, malgré  des  apparences  qui  vous  font  un 
mérite  de  la  fidélité,  que  je  suis  toujours  votre 
souverain.  J'espère  vous  donner  votre  revanche  et 
vous  convoquer  encore  aune  fête  dans  Milan.  Alors 
je  céderai  la  place  à  un  autre  ;  car  je  vieillis,  et 
ma  préoccupation  désormais  doit  être  de  meubla 


76  GALIBAN. 

ma  mémoire  des  objets  qui  la  rempliront  durant 
toute  l'éternité. 

On  entend  dans  l'air  des  sons  rauques  comme  d'une  harpe  dont 
plusieurs     cordes     seraient    cassées,     ou    d'un     violon    rapiécé   avec    des 

ficelles. Ariel     s'abat     dans     le    préau    du      cloître,     lourdement 

comme   un   oiseau  qui    a  traversé    la  mer.   Il    devient    peu  à  peu    visible 
et  te    montre  abattu,    éperdu,   couvert  de    poussière, 

ARIEL. 

0  mon  maître,  notre  art  est  vaincu  ;  il  est  im- 
puissant contre  le  peuple.  Il  y  a  sûrement  dans  le 
peuple  quelque  chose  de  mystérieux  et  de  profond. 
Il  dérange  toutes  les  fantasmagories.  Avec  lui, 
plus  de  prestiges  ;  les  esprits  qui  furent  si  puis- 
sants contre  la  flotte  d*Alonzo  ne  peuvent  rien 
contre  le  peuple.  En  vain,  chevauchant  sur  les 
nuages,  j'ai  flamboyé,  attisé  les  feux  cachés  en 
toute  chose  :  rien  n'a  répondu.  Figurez-vous  les 
cloches  du  beffroi  changées  tout  à  coup  en  plomb 
au  beau  milieu  du  carillon.  Et  d'abord,  ma  mu- 
sique n'a  pas  même  été  écoutée.  Je  chantais,  per- 
sonne ne  m'entendait.  Je    remplissais,   avec   la 


ACTE   QUATRIÈME.  77 

plénitude  de  ton  pouvoir,  mes  fonctions  d'esprit 
docile  ;  il  semblait  que  je  fusse  dans  le  vide.  Le 
vide,  voilà,  seigneur,  le  milieu  où  je  m'agitais. 
Il  faut  changer  notre  stratégie.  Là  où  Caliban  peut 
tout,  nous  ne  pouvons  rien.  Nos  armes  ne  portent 
plus,  Autant  vaut  parler  latin  à  une  pierre  que  de 
jouer  de  la  lyre  à  ces  endurcis, 

PROS-PKRO. 

Le  fait  que  tu  dis  est  si  étrange ,  que  le  con- 
naître vaut  un  trône  perdu. 

ÂRIEL. 

Voici  comme  je  Texplique.  D*où  vient  que,  par 
nos  charmes,  nous  eûmes  si  facilement  raison  de 
nos  adversaires  de  Tîle  enchantée  ?  C'est  qu' Alonzo 
et  les  siens  étaient  accessibles  à  nos  charmes 
Ils  s'y  prêtaient,  ils  y  croyaient.  Quand  Alonzo  vit 
la  tempête,  il  crut  que  les  vagues  parlaient,  que 
les  vents  grondaient,  que  la  tempête  murmurait, 


78  CALIBAN. 

que  le  tonnerre,  cet  orgue  profond  et  terrible,  lui 
reprochait  de  sa  voix  de  basse  le  crime  qu'il  avait 
commis  contre  toi.  Le  peuple  n'admet  rien  de  tout 
cela.  Maintenant,  les  vents  et  les  tempêtes  pourraient 
siffler  tous  ensemble,  cela  ne  ferait  pas  grand'chose. 
La  magie  ne  sert  plus  de  rien.  La  révolution,  c'est 
le  réalisme.  Tout  ce  qui  est  apparence  pour  les 
yeux,  tout  ce  qui  est  idéal,  non  substantiel,  n'existe 
pas  pour  le  peuple.  Il  n'admet  que  le  réel.  Quand 
il  a  dit  :  «  Gela  n'existe  pas  »,  tout  est  fini.  Je 
tremble  pour  le  jour  où  cette  terrible  façon  de 
raisonner  touchera  Dieu.  On  le  sommera  de  se 
montrer,  et,  si  rÉternel  y  met  de  la  dignité  et  reste 
fièrement  derrière  ses  nuages,  on  le  biffera  du 
catalogue  des  existences.  Quant  aux  droits  des 
rois  et  dés  ducs,  je  ne  sais  ce  qu'ils  vont  devenir. 
Le  peuple  est  positiviste.  Pour  être  accessible  à 
nos  terreurs,  il  faut  y  croire.  Que  faire  quand  le 
peuple  est  devenu  positiviste? 

PROSPERO. 

Il  faut  tâcher  que  ce  qui  a  été  imaginatif  de- 


ACTE   QUATRIÈME.  79 

vienne  réel;   il  faut  transformer  nos  esprits  en 
poudres,  en  gaz.  N'est-ce  pas^  Lionardo? 

LIONARDO.     , 

Oui,  mon  maître. 

SIMPLICON.  à  part. 

L'instruction  intégrale  et  obligatoire  remédierait 
à  tout. 

BEVILACQUA. 

Mais,  seigneur,  il  s'agit  pour  le  moment  de 
nous  défendre. 

ORLANDO. 

11  s'agit  de  défendre  les  droits  de  la  vie  noble 
et  de  la  beauté.  Voilà  Imperia,  par  exemple. 
L'état  social  légitime  est  celui  qui  met  aux  pieds 
d'Imperia,  les  perles,  les  diamants  et  l'or,  puisque 
ces  matières  précieuses  n'ont  d'autre  objet  que 
de  la  parer.  La  beauté  jouira-t-elle  de  tous  ses 
privilèges  sous  le  règne  de  Caliban  ? 


M  CALIBAN. 

PROSPERO. 

Fiez-vous  à  Imperia  pour  se  défendre.  Quant  à 
vous,  défendez- vous,  messieurs  ;  la  supériorité  de 
rhomme  sur  l'iiomme  est  finie,  en  attendant 
qu'elle  recommence.  Nos  vieux  prestiges  sont 
frappés  à  mort.  Ma  science,  c'est-à-dire  ma  force, 
n'atteint  pas  le  peuple.  Que  chacun  se  pourvoie. 
Avec  le  temps,  cela  changera.  Nos  moyens  de 
domination  sont  brisés  dans  nos  mains  ;  il  faut 
attendre  qu'on  en  ait  inventé  d'autres,  d'autres  que 
le  peuple  ne  puisse  appliquer. 

Arriyent  Bonaccorso  et  quolqaos  prud'hommes  de  Milan. 
BONACCORSO. 

Nos  respects  à  Votre  Altesse.  Elle  n'a  jamais 
voulu  que  le  bien  ;  elle  le  voudra  encore  aujour- 
d'hui. Qu'elle  cède.  Le  nouveau  gouvernement  pa- 
raît bien  intentionné  ;  Galiban  est  déjà  le  centre 
du  parti  modéré. 

PROSPERO. 

Je  céderai  tout,  excepté  le  droit  de  rire. 


ACTE   QUATRIÈME.  84 

BONAGGORSO. 

Oh!  gardcz-Ie,  monseigneur.  Dès  que  les  choses 
humaines  tombent  dans  le  peuple,  le  ridicule  sur- 
abonde et  le  rire  ne  prouve  plus  rien.  Le  rire,  en 
temps  de  démocratie,  est  un  argument  qui  n'a  plus 
de  tranchant. 

PROSPERO. 

J'ai  quelque  peine  à  vous  entendre  parler  de  la 
capacité  et  de  la  modération  de  Galiban. 

BONACCORSO. 

Mon  Dieu,  tout  est  relatif.  Les  hommes  valent 
par  leur  situation,  non  par  eux-mêmes.  Galiban  est 
l'homme  de  la  situation;  il  nous  sauve.  En  lui 
résistant,  on  l'exaspérerait. 

PROSPERO. 

Eh  bien,  soyez  sauvés. 

ORLANDO    ET    ERGOLE. 

Résistez  avec  nous,  monseigneur. 

Angiolino,  Jacomino,  Jaciuto  s'approchent. 
6 


82  CALIBAN. 

ANGIOLINO. 

Monseigneur  veut-il  écouter  ses  humbles  ser- 
viteurs? Qu'il  cède.  Pourquoi  se  sacrifierait-il 
pour  des  sots  qui,  après  tout,  sauf  la  mine,  ne 
valent  pas  mieux  que  Galiban?  Allez,  monsei- 
gneur, nous  les  connaissons. 

JACOMINO. 

Oui,  nous  les  connaissons.  Pas  un  seul  d'entre 
eux  n*a  voulu  me  nourrir  pour  les  jouissances  que 
je  lui  aurais  données.  Je  ne  demandais  que  la 
nourriture  et  le  logement,  et  de  quel  logement 
je  me  serais  contenté  ! 

ANGIOLINO, 

Ces  gens-là  vivent  de  nous.  Ils  n'auraient  pas 
une  pensée,  pas  un  sentiment  si  nous  n'étions  là 
pour  le  leur  exprimer.  Nous  leur  ouvrons  l'infini, 
nous  leur  vendons  l'idéal,  et  ils  nous  jettent  deux 
sous  d'un  air  de  supériorité.  Sans  nous,  ils  ne  savent 


ACTE    QUATRIÈME.  83 

ni  jouir,  ni  même  s'amuser;  nous  leur  apprenons  à 
vivre  et  ils  nous  méprisent.  Galiban  n'a  pas  fait 
autre  chose.  Galiban,  monseigneur ,  vaut  bien 
Gasti^lione  ou  del  Don  go. 

BONAGGORSO. 

Oui,  Galiban  a  du  talent  à  sa  manière. 

PROSPERO. 

J'use  de  ma  permission  de  rire  tout  mon  soûl, 
quand  je  vous  entends  parler  sérieusement  de  cet 
ivrogne. 

BONACCORSO. 

Ivrogne,  il  l'est,  monseigneur;  mais  cela  ne 
définit  pas  un  homme.  On  ne  réussit  pas  sans 
quelque  chose.  Il  est  trop  facile  de  gâter  une 
affaire  quelconque  pour  qu'il  n'y  ait  aucun  mérite 
k  ne  pas  la  rater. 

PROSPERO. 

Allons  !  passe  pour  la  capacité  de  Galiban,  pou:' 


84  CALIBAN. 

la  modération  de  Galiban,  pour  le  talent  de  Galiban» 
Bientôt  on  va  me  parler  de  la  générosité  de 
Galiban. 

BONACCORSO. 

Eh  !  c'est  justement  là  que  j'en  voulais  venir. 
Votre  Altesse  doit  choisir  entre  l'exil  et  le  paisible 
séjour  de  cette  chartreuse,  où  elle  travaille  pour 
l'éternité.  Le  peuple  est  toujours  désarmé  par  la 
victoire.  Votre  Altœse  n'a  pas  d'ennemis  per- 
sonnels. 

PROSPERO. 

Eh!  pardon,  j'ai  Galiban.  Ge  misérable  me  doit 
tout.  Quand  je  le  pris  à  mon  service,  je  lui  appris 
la  parole,  créée  par  Dieu;  il  ne  s'en  est  jamais 
servi  que  pour  m'outrager.  La  parole  aryenne 
n'est  pour  lui  qu'un  instrument  de  fraude  et  de 
faux  principes.  Il  haïssait  mes  livres,  où  il  savait 
qu'était  le  secret  de  ma  supériqrité.  11  alla  jusqu'à 
enseigner  à  mes  ennemis  la  manière  de  me  tuer. 
Élevé  peu  à  peu  dans  ma  maison,  il  est  arrivé  à 


ACTE    QUATRIÈME  85 

penser.  Toute  sa  pensée  a  été  employée  à  rêver 
ma  perte.  Il  ne  fut  jamais  chrétien  ;  il  pratiquait 
les  cérémonies  de  la  religion  comme  un  singe  ;  au 
fond,  il  resta  toujours  le  serviteur  de  Sétébos.  Or- 
dure, il  n'était  sensible  qu'aux  coups.  Les  fatigues 
que  je  me  suis  données  pour  faire  quelque  chose 
avec  de  la  boue,  pour  mettre  la  raison  dans  une 
lourde  fange,  il  ne  m'en  sait  aucun  gré.  Oh  !  que 
j'eus  tort  de  donner  l'éducation  à  la  brute  qui  de- 
vait se  faire  une  arme  contre  moi  de  ce  que  je  lui 
avais  appris. 

GONZALO. 

Caliban,  c'est  le  peuple.  Toute  civilisation  est 
d'origine  aristocratique.  Civilisé  par  les  nobles,  le 
peuple  se  tourne  d'ordinaire  contre  eux.  Quand  on 
regarde  de  trop  près  le  détail  du  progrès  de  la 
nature,  on  risque  de  voir  de  vilaines  choses. 

BONACCORSO. 

Il  ne  faut  jamais  dire:  «  cette  créature  a  été 


9%  CALIBAN. 

laide,  donc  elle  le  sera  toujours.  »  Les  jugements 
absolus  sont  faux,  Dfiême  quand  il  s'agit  de  Ga- 
liban.  Gàliban  est  vaniteux,  mais,  qui  sait?  sa  va- 
nité deviendra  peut-être  de  la  vertu.  Sa  victoire, 
qui  dépasse  ses  espérances,  doit  l'avoir  satisfait. 
Bas,  haineux,  jaloux  tant  qu'il  fut  humble,  main- 
tenant qu'il  est  maître,  il  sera  généreux.  11  ou- 
bliera sa  haine  contre  les  livres,  dès  que  les  livres 
seront  pour  lui  des  vaincus.  Il  n'y  pensera  guère 
dès  qu'il  ne  les  verra  plus  dans  les  mains  de  son 
maître  comme  des  instruments  de  domination. 

PROSPERO    reste  quelque  temps  pensif  et  silencieux. 

La  continuation  de  mes  recherches  sur  Veutha- 
nasie  me  tient  à  cœur,  je  l'avoue. 

La  porte  s'caTr». 
UN     VALET. 

Monseigneur,  un  de  ces  moines  noirs  et  blancs 
qui  brûlent  les  patarins  s'avance  pour  parler  à 
Votre  Altesse. 


ACTE   QUATRIÈME.  87 

SCÈNE    V. 

LES  MÊMES,  FRERE  AUGUSTIN  DE  FERRARE- 

FRÈRE  \UGUSTIN  DE  FERRARE  entre  portant  un 
rouleau  de  parchemim.  On  s'écarte  de  lui;  il  se  place  devant  !• 
doc  et  lit. 

«  La  très- sainte  inquisition,  pour  Tintégrité  de  la 
foi  et  la  poursuite  de  la  perversité  hérétique,  agis- 
sant par  délégation  spéciale  du  Saint-Siège  apos- 
tolique, informée  des  erreurs  que  tu  professes, 
insinues  et  sèmes  méchamment  contre  Dieu,  la 
création,  Tincarnation,  la  résurrection  de  la  chair 
et  autres  dogmes  fondamentaux  de  la  foi  chré- 
tienne, te  réclame  et  t'appelle  à  son  tribunal, 
auquel  tu  n'as  échappé  perfidement  jusqu'ici  que 
grâce  à  une  puissance  temporelle,  ou  plutôt  à  une 
tyrannie  que  Dieu  t'a  ôtée.  Tes  erreurs  sont  les 
plus  graves  qu'un  chrétien  puisse  commettre; 
elles  vont  même  jusqu'à  l'infidélité  :  erreurs  de 
physique   et  de   métaphysique,    de  morale  et  de 


88  CALil3AN. 

foi.  Tu  as  insinué,  en  effet,  par  les  voies  les  plus 
diverses  et  avec  une  perfidie  qui  ne  saurait  venir 
que  du  père  de  tout  mensonge,  que  l'homme  peut 
quelque  chose  sur  la  nature  et  par  la  nature,  ce 
qui  ferait  l'homme  participant  de  la  puissance 
créatrice,  puisque  modifier  ce  qui  a  été  créé  équi- 
vaut à  créer.  Or  il  est  écrit  :  «  Dieu  a  créé  le  ciel 
»  et  la  terre.  »  Dieu  seul,  entendez-vous  ?  Dieu,  par 
conséquent,  n'admet  personne  à  retoucher  son 
œuvre  ni  à  la  perfectionner.  Tu  as  donc  pensé  et 
parlé  méchamment  en  prétendant  changer  la  na- 
ture des  corps,  laquelle  est  fixe  et  limitée  par  Dieu 
en  la  mesure  et  quantité  qu'il  a  voulue.  Car,  s'il 
eût  jugé  à  propos  qu'il  y  eût  plus  de  corps  ou 
autrement  mixtures,  il  les  eût  faits.  D'où  il  suit 
que,  si  ta  damnée  science  de  la  composition  et  de 
la  décomposition  des  corps  était  vraie,  l'homme 
serait  Dieu  et  renouvellerait  le  crime  de  Satan, 
qui  voulut  s'égaler  à  Dieu. 

«  Et  ce  qui  prouve,  en  outre,  que  chaque  corps 
asa  nature,  qui  ne  peut  changer,  c'est  le  dogme  de 


ACTE    QUATRlflME.  89 

la  résurrection.  Car,  si  les  corps  se  décomposaient 
comme  tu  crois,  chaque  homme  n'aurait  pas  un 
corps  à  lui;  il  en  aurait  plusieurs  dans  le  cours 
de  sa  vie,  et  celui  qu'il  a  eu  disparaîtrait  entière- 
ment. Et  le  corps  de  -Notre-Seigneur  Jésus-Christ 
ne  serait  pas  au  ciel  à  la  droite  de  son  Père  ;  il 
serait  dispersé  à  l'heure  qu'il  est  dans  la  création, 
et  il  se  pourrait  qu'il  y  eût  dans  l'eau,  dans  la  mer, 
dans  les  fleuves,  dans  les  bois,  dans  l'air,  des  par- 
ties du  corps  conçu  dans  le  sein  de  la  Vierge  Marie 
par  l'opération  du  Saint-Esprit  et  auxquelles  la 
divinité  est  jointe. 

')  J'omets  ce  que  tu  dis,  d'après  des  témoins 
dignes  de  foi,  que  ton  impiété  a  révoltés,  savoir  que 
l'homme  peut  et  doit  mourir  sans  douleur,  ce  qui 
est  absolument  contraire  à  la  sentence  prononcée 
par  Dieu,  d'après  laquelle  l'homme  doit  souffrir. 
S'il  ne  souffrait  pas  en  effet,  c'est  qu'il  n'aurait 
pas  péché,  ce  qui  renverserait  les  dogmes  essen- 
tiels de  l'enfer,  du  purgatoire,  du  péché  originel. 
Mais,  comme,  cette  erreur,  tu  Tas  soutenue  moins 


90  GALIBAN. 

opiniâtrement  que  les  autres,  la  très-sainte  inqui- 
sition veut  bien  surseoir  à  te  poursuivre  de  ce  chef, 
te  requérant,  quant  aux  autres,  de  me  suivre  pour 
être  constitué  prisonnier  dans  les  prisons  du  Saint- 
Office,  afin  qu'il  soit  procédé  contre  toi  par  rigou- 
reux examen.  » 

PROSPERO,   après  un  moment  de  silence  général. 

C'est  à  présent  que  je  vois  bien  clairement  que 
je  suis  vaincu. 

BONACCORSO. 

Prince,  le  peuple  a  défait  ta  souveraineté; 
mais  il  t'a  fait  homme  libre.  Ce  moine  ne  peut 
rien  contre  toi.  (se  tournant  vers  le  moine.)  Tout  cc  que  tu 
as  dit,  moine,  est  nul  et  non  avenu.  La  république 
de  Milan  repousse  ton  tribunal  infdme.  Ce  sont  tes 
pareils  qui  brûlèrent  nos  mères,  nos  grand'mères. 
Fils  de  patarins,  nous  te  haïssons.  Ose  aller  à 
Milan,  si  tu  veux  augmenter  le  nombre  de  ceux 
que  vous  appelez  martyrs.  A  bas  l'inquisition  ! 


ACTE    QUATRIÈME.  9h 

TOUS     LES     MILANAIS,     ensemble. 

A  bas  l'inquisition  ! 

GONZALO. 

Eh  bien,  monseigneur,  vous  le  voyez.  Galiban 
a  encore  une  qualité  de  plus  :  il  est  anticlérical. 

PROSPERO. 
C'est   vrai.      (Après  une  minute  d'hésitation.)      DanS     l'exil, 

je  trouverai  partout  le  moine.  Ma  foi,  vive  Ga- 
liban ! 


ACTE     V. 


SCENE   PREMIERE. 

CAL1BAN,LE  LÉGAT,  GONZALO,  LE  PRIEUR 
DES    CHARTREUX,    ZITELLA,    hommes     du 

PEUPLE. 

Dans  l'église  de  la  Chartreuse  de  Pavie.  Grande  foule.  Au  loin, 
bruit  de  trompettes. 

HOMME    DU    PEUPLE. 

Qu'est-ce  donc  que  ce  tintamarre  ? 

AUTRE    HOMME    DU    PEUPLE. 

C'est  le  nouveau  duc  de  Milan,  protecteur  de 
l'abbaye,  qui  vient  la  visiter  et  y  célébrer  son 
joyeux  avènement. 

PREMIER    HOMME    DU    PEUPLE. 

C'était  comme  cela  pour  les  anciens  ducs  légi- 


ACTE    CINQUIÈME.  93 

times.  Mais  celui-ci...  Comment  l'Église  peut-elle 
se  réjouir  de  le  voir?  Et  lui,  il  avait  annoncé  qu'il 
ne  ressemblerait  pas  aux  autres. 

SECOND    HOMME    DU    PEUPLE. 

Allons  donc!  qu'est-ce  que  cela  fait? 

PREMIER  HOMME  DU  PEUPLE. 

On  croit  que  le  monde  change,  et  c'est  toujours 
la  même  chose. 

SECOND    HOMME    DU    PEUPLE. 

Eh  !  oui. 

Le  cortège  entre.  Le  son  des  trompettes  éclate  sous  les  voûtes. 
On  se  dirige  vers  le  chœur.  Caliban  s'assied  sur  un  siège  au- 
dessus  duquel  est  écrit  Sedes  ducis.  Les  trompettes  se  taisent.  L'orgu« 
éclate  comme  une  tempête.  Caliban  reçoit  les  hommages  de  l'assis- 
tance. L'orgue  seul  prie. 

PRIÈRE    DES    ORGUES. 

0  Éternel,  toi  que  rien  n'attriste  ni  ne  trouble, 
n'irrite  ni  ne  console,  être  pur  et  saint,  lumière 
cristalline  qui  traverses  sans  te  souiller  le  monde 
des  corps,  et  sers  de  base  immuable  à  la  mobilité 


94  CALIBAN 

sans  fin,  nous  te  louons  de  tout  notre  souffle,  nous 
te  proclamons  juste,  parfait  et  bon.  Ceux  qui 
croient,  ceux  qui  espèrent,  ceux  qui  aiment,  sont 
les  seuls  qui  ne  se  trompent  pas.  Les  apparences 
de  ce  monde  sont  vaines.  Tu  hais  le  mal,  et  c'est 
là  son  châtiment.  Tu  vois  les  pleurs  de  tes  servi- 
teurs, tu  les  comptes,  et  cela  suffit  ;  car  il  n'y  a 
rien  de  réel  que  le  sentiment  que  tu  as  des  choses. 
Dans  ton  vaste  sein,  ô  abîme,  tout  s'embrasse  et 
se  concilie.  Tu  es  harmonie,  joie,  paix,  raison, 
délices  durant  l'éternité.  Heureux  qui  chante  tes 
louanges  dans  la  longueur  des  jours  ! 

LE     LëGAT     du     pape,     s'approchant  de  C^iban 

Le  père  commun  de  tous  les  fidèles  compli- 
mente paternellement  Votre  Altesse.  Votre  Altesse 
sait  sûrement  que  la  sainte  Église  romaine,  tou- 
jours éprouvée  durant  les  jours  de  sa  milice,  et 
en  butte  aux  assauts  de  l'enfer,  souffre  beaucoup 
en  ce  moment  des  efforts  très-pervers  que  font  les 
Sarrasins  de  Lucera  pour  l'empêcher  de  chantcT 


j 


ACTE   GirvQUiEME.  95 

en  paix  l'hymne  du  Seigneur.  Cette  divine  épouse 
du  Christ  est  à  vos  genoux  et  réclame  le  concours 
de  votre  glorieuse  épée.  Le  premier  devoir  des 
princes  est  de  défendre  ce  Saint-Siège  apostolique 
contre  la  rage  abominable  de  ses  ennemis. 

CALIBAN. 

Oui.  Le  pape  est  prince.  Je  suis  son  protecteur 
naturel. 

LB    LÉ(iAi. 

Et  il  y  a  dans  vos  États  des  ennemis  de  Dieu 
très-obstinés,  qui  blasphèment  tous  les  jours, 
avec  un  incroyable  excès  d'audace,  celui  par  qui 
régnent  les  rois. 

L'orgue   cesse.   On   entonne  le  chant  Te  Deum  lauda^nus,   te    Dominum 
eonfitemur. 

Le  premier  devoir  de  ceux  qui  commandent  est 
de  venger  l'honneur  de  celui  par  qui  ils  com- 
mandent. 


»6  CALIBAN. 

CALIBAN. 

Oui,  j'espère  que  Dieu  sera  bon  pour  moi  après 
tout  ce  que  j'aurai  fait  pour  lui. 

LE    CHOEUR. 

Te  œternum  patrem  omnis  terra  veneratur. 

LE    LÉGAT. 

Parmi  ces  impies  très  scélérats,  il  en  est  un 
plus  coupable  que  les  autres,  et  dont  le  châtiment 
sera  une  bien  grande  joie  pour  Dieu,  pour  ses 
anges  et  pour  toutes  les  âmes  saintes  de  l'Église 
militante  et  triomphante.  C'est  Prospère.  Il  est 
d'ailleurs  l'ennemi  mortel  de  Votre  Altesse.  C'est 
un  homme  dangereux,  un  adversaire  de  l'ordre 
établi.  Permettez-nous  de  le  mettre  dans  les  pri- 
sons de  l'inquisition.  Il  n'y  pourra  plus  nuire. 
Dieu  veut  peut-être  procurer  le  salut  de  son  âme 
par  l'affliction  de  son  corps. 

CALIBAN. 

Ah  !  non.  Taisez-vous.  Ne  me  rappelez  pas  ces 


ACTE    CINQUIÈME.  97 

souvenirs...  Ce  qui  a  été  n'est  plus.  Je  suis  liéri- 
tier  des  droits  de  Prosperô;  je  dois  le  défendre. 
Prospero  est  mon  protégé.  Il  faut  qu'il  travaille  à 
son  aise,  avec  ses  philosophes  et  ses  artistes,  sous 
mon  patronage.  Ses  travaux  seront  la  gloire  de 
mon  règne.  J'en  aurai  ma  part.  Je  l'exploite;  c'est 
la  loi  de  ce  monde. 

U  aperçoit  Oonzalo. 

(A  part.)  Je  ne  peux  gouverner  ,  qu'en  ralliant 
autour  de  moi  ceux  qui  ont  la  tradition  du  gou- 
vernement. (Se  tournant  vers  Gonxalo.)  Seigneur  Gonzalo, 

salut.  Je  vous  nomme  membre  de  mon  conseil 
d'État. 

LE    GHGBUR. 

Te  prophclarum  laudahilis  numerus, 

GONZALO. 

Monseigneur,  j'ai  conseillé  toute  ma  vie;  je 
mourrai  en  conseillant.  Je  remercie  Votre  Altesse. 
(A  part.)  Ce  diable  d'homme  me  renverse.  Pour 
juger,  il  faut  attendre.  Ces  sortes  de  choses  peuvent 
aller  longtemps  avant  de  devenir  insupportables. 


^g  CALIBAN. 

LE    CHŒUR 

Te  martyrum  candidatus  laudat  exercitus. 

TRINCULO,    caché  dans  un  coin. 

Tout  le  monde  se  case.  Ciel  !  quelle  sottise  j'ai 
faite!  Voilà  Caliban,  que  j'ai  berné,  devenu  tout- 
puissant.  Désormais  il  ne  faut  plus  berner  per- 
sonne ;  on  ne  sait  pas  ce  qui  peut  arriver.  Partons. 
Mon  état  a  cela  de  bon  que  la  matière  première 
ne  manque  jamais.  Je  trouverai  du  service  ailleurs. 

zitëlla. 

Gomme  je  vais  bien  danser  sous  le  règne  de  ce 
délicieux  Caliban  ! 

LE    CHOEUR. 

Judex  crederis  esse  venturus. 

Réflexions  da    PRÏEIJR     DES     CHARTREUX,    assis  dans  sa 
stalle  et  récitant  son  bréviaire. 

Le  monde,  que  j'ai  bien  fait  de  quitter,  est  une 
illusion  éternelle,  une  comédie  composée  d'actes 
sans  fm.  Ce  qui  vient  d'arriver  prouve  ce  que  j'a- 
vais entrevu  et  ce  que  personne  ne  voulait  croire  : 


ACTE    CINQUIEME.  99 

c'est  que  Caliban  était  susceptible  de  faire  des 
progrès.  Oui,  toute  civilisation  est  l'œuvre  des 
aristocrates.  C'est  l'aristocratie  qui  a  créé  le  lan- 
gage gramniatical  (que  de  coups  de  bâton  il  â 
fallu  pour  rendre  la  grammaire  obligatoire!),  leâ 
lois,  la  morale,  la  raison.  C'est  elle  qui  a  discipliiié 
les  races  inférieures,  soit  en  les  assujettissant  aux 
traitements  les  plus  durs,  soit  en  les  terrorisant 
par  des  croyances  superstitieuses.  Les  races  infé- 
rieures, comme  le  nègre  émancipé,  montrent  d'a- 
bord une  monstrueuse  ingratitude  envers  leurs 
civilisateurs.  Quand  elles  réussissent  à  secouer 
leur  joug,  elles  les  traitent  de  tyrans,  d'exploi- 
teurs, d'imposteurs.  Les  conservateurs  étroits 
rêvent  des  tentatives  pour  ressaisir  le  pouvoir  qui 
leur  a  échappé.  Les  hommes  plus  éclairés  acceptent 
le  nouveau  régime,  sans  se  réserver  autre  chose 
que  le  droit  de  quelques  plaisanteries  sans  consé* 
quence. 

Au  fond,  l'éternelle  raison  se  fait  jour  par  les 
moyens  les  plus  opposés  en  apparence.  Le  budget 


100  CALIBAN, 

de  Caliban  vaudra  peut-être  mieux  pour  des  gens 
d'esprit  que  le  budget  de  Mécène.  Bien  peigné, 
bien  lavé,  Caliban  deviendra  fort  présentable.  Il 
y  aura  peut-être  un  jour  des  médailles  A  Caliban^ 
protecteur  des  sciences,  des  lettres  et  des  arts.  Pro- 
spero  peut  vivre,  au  moins  quelque  temps,  sous 
un  pareil  régime,  et  il  a  même  chance  d'en  res- 
saisir la  direction.  Il  faut  pour  cela  de  la  pru- 
dence; car  la  démocratie  est  jalouse  et  soupçon- 
neuse. Mais,  en  étant  modeste  et  en  cachant  son 
jeu,  on  fait  bien  des  choses.   Quant  à  l'extrême 
délicatesse  des  âmes  tendres ,  mues  par  un  senti- 
ment personnel  de  fidélité,  elle  n'a  plus  guère  de 
place  dans  un  tel  état  du  monde.  Ces  âmes-là  n'ont 
plus  qu'à  mourir.  «  J'ai  aimé  la  justice  et  j'ai  haï 
riniquité,  »  disait  un  grand  pape.  On  peut  tou- 
jours aimer  la  justice;  mais  haïr  l'iniquité  !...  c'est 
plus  facile  à  dire  qu'à  faire.  Où  est  l'iniquité  ?  Les 
meilleurs  esprits  s'exténuent  à  la  trouver  et,  en 
définitive,  sont  fort  embarrassés. 

Le  cortège  se  relire  au   bruit  des  trompettei. 


ACTE    CINQUIÈME.  101 

SCÈNE    IL 

Dans  le  cabinet  de  Prospero. 

PROSPERO,   ARIEL,  GONZALO 

GONZALO,   entrant. 

La  cérémonie  s'achève.  Votre  Altesse  a  bien  fait 
de  céder  sur  les  points  auxquels  elle  tient  le  moins, 
et,  pour  sauver  l'essentiel,  de  salir  un  peu  le  bord 
de  son  manteau.  Je  ne  vois  plus  ici  qu'Ariel  qui 
s'obstine  à  rester  dans  son  bleu  céleste. 

Une  sorte  de  mélodie  expirante  se  fait  entendre,  comme  un  bruit 
lointain  qui  meurt.  On  distingue  dans  la  mélodie  ces  mots  :  Prius 
mort  quam  fœdari,  prononcés  par  une  voix  de  femme,  sur  un  mode 
touchant   et  doux.  C'est  Ariel  qui  s'évanouit. 

PROSPERO. 

Ariel,  cher  Ariel,  reviens  à  toi.  Pour  le  coup^ 
tu  vas  être  libre.  La  liberté,  que  je  t'ai  tant  de  fois 
promise,  la  voilà. 


402  GALlBAN. 


ARIEL. 


C'est  ma  mort  que  tu  veux  dire,  mon  maître. 
Prius  mon  quant  fœdari.  Il  n'est  pas  dans  ma 
nature  de  concevoir  le  bien  de  deux  manières. 
Déjà  l'air  a  repris  en  moi  ce  qui  lui  appartenait. 
Uéther  léger  qui  se  combinait  avec  lui  aspire  à 
monter  et  à  s'unir  chastement  au  froid  absolu  de 
l'espace.  D'autres  parties  iront  se  perdre  dans  la 
chevelure  des  algues,  qui  se  mirent  sur  le  sable 
zébré  par  les  flots.  Tantôt  dans  l'infini,  tantôt 
sur  le  sommet  des  monts,  tantôt  au  fond  des  baies 
solitaires,  je  serai  l'esprit  intermittent  de  la  nature. 
Je  serai  l'azur  de  la  mer,  la  vie  de  la  plante,  le 
parfum  de  la  fleur,  la  neige  bleue  des  glaciers. 
Je  ferai  mon  deuil  de  ne  plus  participer  à  la  vie 
des  hommes.  Cette  vie  est  forte,  mais  impure.  Il 
me  faut  de  plus  chastes  baisers.  Tout  idéaliste 
sera  mon  amant  ;  toute  âme  pure  sera  ma  sœur  ; 
je  serai  la  neige  vierge  du  sein  des  jeunes  filles, 
le  blond  de  leurs  tresses  de  cheveux.  Je  fleurirai 


ACTE    CINOUIEME.  403 

avec  la  rose  ;  je  serai  vert  avec  le  myrte,  odorant 
avec  l'œillet,  pâle  avec  Folivier.  Adieu,  mon 
maître,  souviens-toi  de  ton  petit  Ariel. 

Ariel    disparaît  et   s'exhale    en   une     harmonie    fine,   juste    «t    pure 
Prospero  tombe  anéanti. 


J 


L'EAU  DE   JOUVENCE 

SUITE  DE  CALIBAN 
(i880) 


AU  LECTEUR 


Au  mois  d'août  de  Tannée  dernière,  j'allai 
pour  la  troisième  fois  demander  du  soleil  et 
de  la  vieille  chaleur  emmagasinée  à  mon  cher 
volcan  d'Ischia.  Je  trouvai  tout  comme  je  Ta- 
vais  laissé  deux  ans  auparavant.  L'excellent 
Zavota  m'avait  réservé  les  mêmes  chambres, 
la  même  terrasse.  Sous  mes  fenêtres,  les 
mêmes  orangers,  la  même  verdure  intense, 
sortant  d'un  sol  de  cendre,  les  mêmes  noyers, 
aussi  beaux  que  ceux  de  Normandie,  les 
mêmes  fleurs, les  mêmes  cigales.  Les  mêmes... 


408  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

hélas  !  les  pauvres  petites  bêtes,  il  ii*est  pas 
sûr  que  celles  qui  m'empêchaient  de  dormir 
il  y  a  deux  ans  ne  soient  pas  mortes  aujour- 
d'hui. Mais  celles  qui  les  avaient  remplacées 
jouaient  juste  le  même  air.  Une  pareille  iden- 
tité de  toutes  parts  me  rappela  aussi  mes  pen- 
sées d'il  y  a  deux  ans  ;  je  me  retrouvai  en  la 
compagnie  de  Shakespeare;  je  me  repris  à 
vivre  avec  Caliban,  Prospero,  Ariel.  Ces 
chères  images  se  mirent  à  causer  de  nouveau 
entre  elles  dans  mon  esprit;  leurs  dialogues 
me  firent  passer  un  mois  fort  agréable  ; 
joints  aux  étuves  de  l'Epomeo  et  à  l'air  pur 
d'Ischia,  ils  me  délivrèrent  à  peu  près  des 
douleurs  dont  chaque  hiver  a  coutume  de  ra- 
mener pour  moi  les  vives  étreintes. 

De  quoi  parlaient-ils  entre  eux,  ces  êtres 
éternels,  créés  par  le  génie?  Mon  Dieu  !  tou- 
jours d'une  seule  et  même  chose.  Mon  excel- 
lent ami  Charles  Duveyrier  rencontra  un 
jour  un  de  ses  confrères  en  Saint-Simon, 


L'EAU    DE   JOUVENCE.  409 

qu  il  n'avait  pas  vu  depuis  Ménilmontant. 
Après  les  premières  effusions  amicales  : 
«  Eh  bien,  que  fais-tu?  lui  demanda  Duvey- 
rier.  —  Je  suis  sous- préfet,  répondit  l'an- 
cien apôtre.  Et  toi,  que  fais-tu  ?  —  Moi,  mon 
cher,  je  pense  à  Dieu.  —  Bah  !  »  fit  le  sous- 
préfet.  Et  Duveyrier  lui  montra  que  ce 
monde  est,  d'un  bout  à  l'autre,  une  vision 
extraordinaire,  et  qu'il  faut  être  aveugle  pour 
n'en  être  pas  ébloui.  Il  avait  raison.  On 
revient  toujours  à  la  mer  où  il  est  doux  de 
faire  naufrage.  Le  plongeur  qui  a  cru  entre- 
voir la  perle  accomplie  plongera  éternelle- 
ment, dût-il  cent  fois  ne  ramener  du  lit  des 
mers  que  des  algues  et  de  la  nacre  vulgaire. 
J'avais  d'abord  songé  à  une  continuation 
de  Caliban,  dont  la  donnée  eût  certainement 
enchanté  les  conservateurs.  Prospero  eût  été 
rétabli  dans  son  duché  de  Milan  ;  Ariel,  res- 
suscité, se  fût  mis  à  la  tête  de  la  revanche 
des  purs.  Puis  j'ai  vu  ce  qu'un  lel  parti  pris 


140  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

avait  de  désavantageux.  J'aime  Prospero,  mais 
je  n'aime  guère  les  gens  qui  le  rétabliraient 
sur  son  trône.  Galiban,  amélioré  par  le  pou- 
voir, me  plaît  mieux.  Et  quant  :  ressusciter 
Ariel  pour  le  faire  entrer  à  Saint-Acheul  et 
mettre  l'idéal  au  service  du  P.  Ganaye,  ma  foi! 
je  n'en  ai  pas  eu  le  courage.  Prospero,  c'est 
la  raison  supérieure,  privée  momentanément 
de  son  autorité  sur  les  parties  inférieures  de 
l'humanité.  Ses  engins  magiques  et  surnatu- 
rels, autrefois  si  puissants,  sont  maintenant 
sans  force.  Prospero,  à  l'heure  présente,  doit 
renoncer  à  tout  rêve  de  restauration  au  moyen 
de  ses  anciennes  armes.  Gahban,  au  fond, 
nous  rend  plus  de  services  que  ne  le  ferait 
Prospero  restauré  par  les  jésuites  et  les 
zouaves  pontificaux.  Loin  d'être  une  renais- 
sance, le  gouvernement  de  Prospero,  dans  les 
circonstances  actuelles,  serait  un  écrasement. 
J'ai  donc  pensé  qu'il  valait  mieux  montrer 
réternel  magicien  poursuivant,  faible  et  dés- 


L'EAU   DE   JOUVENCE.  441 

armé,  son  problème  du  pouvoir  par  la  science, 
que  de  lui  rendre  son  ridicule  petit  duché  de 
Milan.  Je  crois  toujours  que  la  raison,  c'est- 
à-dire  la  science,  réussira  de  nouveau  à  créer 
la  force,  c'est-à-dire  le  gouvernement,  dans 
Thumanité.  Mais,  pour  le  moment,  ce  qu'on 
réussirait  à  restaurer,  ce  serait  la  négation 
même  de  la  science  et  de  la  raison.  Ce  n'est 
pas  la  peine  de  changer.  Gardons  Galiban  ; 
tâchons  de  trouver  un  moyen  d'enterrer  ho- 
norablement Prospère  et  d'attacher  Ariel  à 
la  vie,  de  telle  façon  qu'il  ne  soit  plus  tenté, 
pour  des  motifs  futiles,  de  mourir  à  tout 
propos. 


PERSONNAGES 


PROSPERO,  magicien,  duc  de  Milan  détrôné,  désigné  duiant  uns 
partie  du  drame  par  le  nom  d' ARNAUD. 

AKIE  L,  esprit  de  l'air,  ressuscité. 

CALIBAN,  chef  du  peuple  de  Milan. 

GONZALO,  vieux  conseiller  honnête. 

LE   PAPE    CLÉMENT. 

BRUNISSENDE   DE   TALLEYRAND,  maîtresse  du  pape. 

LA   BARONNE   DE   SAINT-GERBONET. 

FLORESTANO,  son  secrétaire. 

WALTHERUS,  bâtard  du  pape. 

LE  BARON    SKRVADIO, 

ORLANDO, 

ERGOLE,  )■  nobles  milanais. 

BALDUGGI, 

RINALDO, 

HILARIUS,  1 

GOTESGALG,      l  disciples  de  Prospère  ou  Arnaud. 

Autres,  i 

LÉO  LIN  DE  BRETAGNE,  aventurier  gallois,  barbe  grison- 
nante. 

SIFFROI,  seigneur  palatin,  ambassadeur  du  roi  de  Germanie. 

LE  GARDINAL  PHILIPPE   DE   GABASSOLE,  grand  inqui- 

siteur. 

GÉLESTINE,   i 

l  jeunes  religieuses. 
ÏUPIIEMIE,   i  ^ 


fU  PERSONNAGES. 

TROSSULUS,  membre  de  la  Société  des  gens  de  lettres. 

IB    SQUELETTE   DE    GAUTHIER   DE   BRUGES. 

Z  A  B  E  L  O  N,  viei  Ile  fille  dévote,     \ 

SOEUR  DOUCELINE, béguine,  f 

DONNA  ALBINA,  Avignonnaiso». 

NA   BRUNA,  I 

JOURDAIN  DE   L'ILE,  brigand. 
DURANT!,       \ 
AGRIGOL,       \  Avignonnais. 
MAIFFREDI,  J 
Dr  serviteur  de  Prospero, 
Clirc  de  l'Église  romaine. 
Sbreur  1ER,  personnage  muet. 


On  est  prié  de  se  rappeler  que  l'auteur  ne  montre 
nulle  part  aucun  souci  de  couleur  locale»  Il  ne 
connaît  Arnaud  de  Villeneuve  et  Clément  V  que 
par  des  légendes  populaires  ;  on  est  tenté  de  le 
soupçonner  d^avoir  confondu  Clément  V  et  Clé- 
ment VI y  et  de  ne  connaître  V Allemagne  que  par 
Geneviève  de  Brabant. 


ACTE    PREMIER. 

A  Milan,  dans  le  pa/ais  de  la  baronne  de  Saint-Cerbouet. 


SCENE    PREMIERE, 

LA  BARONNE   DE   SAINT-GERBONET 
FLORESTANO. 

LA     BARONNE     DE     SAINT-GERBONET. 

Le  pape  a-t-il  répondu  à  la  lettre  que  je  lui  ai 
écrite  ? 

FLORESTANO, 

Non,  pas  encore. 

LA     BARONNE. 

C'est  étrange.  Il  n'y  a  que  quatre  journées  d'ici 
Avignon,  et  voilà  dix  jours  que  je  lui  ai  écrit. 


ne  L'EAU    DF   JOUVENCE. 

FLORESTANO. 

Le  pape  est  très  occupé.  Vous  savez...  Brunis- 
sende,  un  vrai  miracle  de  beauté  ! 

LA    BARONNE. 

Taisez-vous,  impertinent.  Gomment  pouvez-vous 
supposer  que  Sa  Sainteté  se  laisse  un  moment  dis- 
traire des  sollicitudes  de  son  saint  ministère  par 
des  pensées  frivoles  ! 

FLORESTANO. 

Que  voulez-vous  !  aux  heures  où  il  n'exerce  pas 
son  saint  ministère,  le  pape  pense  et  sent  comme 
un  homme.  Pourquoi  voulez-vous  que  la  nature 
se  comporte  différemment  chez  les  ecclésiastiques 
et  chez  les  laïques  ? 

LA     BARONNE. 

C'est  votre  méchanceté  qui  vous  fait  parler 
ainsi.  Toujours  la  haine  des  libertins,  occupée  à 
calomnier  les  saints  hommes,  à  prêter  aux  ecclé- 


1 


ACTE    PREMIER.  -117 

siastiques  les  vices,  les  déportements  des  gens  du 
monde  ! 

FLORESTANO. 

Voyons.  Peut- on  prétendre  que  la  cour  d'Avi- 
gnon soit  pure  comme  un  paradis? 

LA    BARONNE. 

Le  pape  ne  peut  pas  avoir  la  prétention  que  sa 
maison  soit  plus  pure  que  l'arche  de  Noé,  où  il 
se  trouva  des  damnés,  ni  que  la  maison  des  pa- 
triarches, où  il  y  eut  des  réprouvés  aussi.  Le  chef 
est  saint  ;  ce  pavillon  suffit  à  couvrir  le  reste  de 
la  marchandise. 

FLORESTANO. 

Oh!  vraiment.  Et  Waltherus!  avez-vous  donc 
des  doutes  sur  son  père?  11  y  a  dix-huit  ans  qu'il 
vint  en  ce  bas  monde,  membre-né  de  la  confrérie 
des  écussons  barrés.  Ne  vous  souvient-il  pas  com* 
bien  à  cette  époque  Sa  Sainteté  actuelle  était  un 
jeune  et  beau  prélat? 


118  L'EAU   DE    JOUVEiNGE. 


LA    BARONNE 


Cessez,  je  vous  prie,  de  remuer  ces  choses  in- 
convenantes. Ce  Waltherus!...  encore  un  ami  di- 
gne de  vous  ! 

FLORESTANO. 

Je  l'avoue,  un  charmant  compagnon,  qui  fait 
mes  délices  chaque  fois  que  vous  me  dépêchez  à 
la  cour  pontificale.  Ma  foi,  vivent  les  bâtards  !  Ils 
ont  une  chance  ! . . .  Waltherus  sera  cardinal  à  vingt 
ans. 

LA     BARONNE. 

C'est  très  mai,  ce  que  vous  dites.  Pouvez-vous 
ériger  en  faveur  du  ciel  un  malheur,  un  crime? 

FLORESTANO. 

Ah!  cela,  par  exemple,  ce  n'est  pas  sa  faute. 

LA     BARONNE. 

Que  dites-vous,  mauvais  drôle? 


ACTE  PREMIER.  M? 

FLORESTANO. 

Je  dis  que  ce  n'est  pas  sa  faute  s'il  est  bâtard. 

LA     BARONNE. 

Mais  certainement  si. 

FLORESTANO. 

•Bah  ! 

LA    BARONNE. 

Eh  !  sans  doute.  Dès  le  ventre  de  sa  mère,  il  a 
péché,  il  a  agi  par  concupiscence.  11  est  hors  la 
loi.  11  est  venu  non  seulement  contre  la  règle  du 
sacrement  de  mariage,  mais  par  désir  déréglé, 
par  escalade,  bris  de  clôture. 

FLORESTANO. 

Ah  !  voyez  un  peu,  le  petit  coquin.  Il  a  été  trop 
pressé.  Au  lieu  d'aller  à  la  commune,  à  la  pa- 
roisse, consulter  les  registres,  voir  si  son  père  et 
sa  mère  étaient  en  règle  avec  le  greffier,  il  s'est 


MO  L'EAU    DE   JOUVENCE, 

rué  comme  un  étourdi  dans  la  venelle  de  la  vie. 
Oh  !  rimpudique  !  Est-ce  assez  révoltant  ! 

Bntre  le  baron  Servadio. 

SCÈNE    IL 

LA.  BARONNE  DE  SAINT-CERBONET,  LE  BARON 
SERVADIO,    FLORESTANO, 

LA    BARONNE. 

Eh  bien,  le  croiriez-vous  ?  pas  de  lettre  encore 
d'Avignon.  Voilà  comme  on  est  récompensé  de 
servir  la  bonne  cause.  Ah  !  je  me  fatigue  quelque- 
fois. —  Florestano,  retirez-vous  pour  expédier 
mes  ordres. 

Florestano  sort. 
LE     BARON. 

Et  moi  aussi,  chère  baronne,  parfois  je  trouve 
que  nous  sommes  bien  bons  de  nous  donner  tant 
de  mal  pour  une  Providence  qui  nous  laisse  défendre 
tout  seuls  ses  intérêts,  et  se  montre  si  peu  atten- 
tive à  ses  propres  affaires.  Que  la  bonne   cause 


j 


ACTE    PREMIER  m 

récompense  mal  ses  défenseurs  !  Je  l'avoue,  j'ar- 
rive à  me  fatiguer  de  si  peu  d'égards.  Toute  vanité 
mise  à  part,  tenez,  je  suis  humilié.  Voilà  cinq  ans, 
six  ans,  mes  plus  belles  années,  que  je  sacrifie  à 
une  cause  qui  ne  fait  rien  pour  nous,  disons  mieux, 
rien  pour  elle-même.  A  Milan,  un  prince  oublieux 
de  ses  devoirs,  qui  est  de  connivence  avec  ses 
ennemis,  et  décourage  ses  amis...  A  Avignon, 
quel  scandale,  madame  !... 

LA     BARONNE. 

Oui,  contez-moi  donc  cela. 

LE     BARON. 

La  comtesse  Brunissende  gouverne  l'Église  uni- 
verselle. L'empire  qu'elle  exerce  sur  Clément  est 
quelque  chose  de  surhumain.  Elle  le  tient  par  les 
sens  et  par  l'âme.  Pas  une  faveur  spirituelle  et 
temporelle  qui  ne  passe  par  sa  main. 

LA     BARONNE. 

L'éhontée  !  se  prostituer  à  un  vieillard  incapable 


<22  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

d'aimer.  Oh  !  que  je  la  reconnais  bien  là,  cette 
misérable.  Tenez,  baron,  je  ne  suis  pas  jalouse 
d'elle,  j'ai  eu  mieux,  moi.  Elle  a  le  vieillard,  pour 
extorquer  de  lui  des  bénéfices.  Me  permettez- vous 
de  tout  dire,  ici,  entre  nous,  mon  ami?  me  jurez- 
yous  que  cp  que  je  vous  dis  est  pour  vous  seul  ? 

(Signes  d'assentiment  du  baron.  La  baronne  continua.  Ses  yeux  pétillent.) 

Eh  bien,  je  l'ai  eu  jeune,  moi  ;  je  l'ai  aimé;  il  m'a 
aimée.  J'ai  eu  le  vrai  amour,  non  le  honteux  caprice 
du  vieillard.  La  voyez-vous,  à  son  âge,  sacrifiant 
l'amour  à  l'ambition,  à  l'avarice  !  Vile  catin  ! 

LE    BARON. 

Ne  croyez  pas  que  ses  complaisances  pour  le 
pape  la  privent  de  quelque  chose.  Toute  la  cour 
sait  que  Waltherus  est  son  amant. 

LA     BARONNE,   arec  rage. 

C'est  trop  fort.  Ah  !  prêtres,  cardinaux,  papes, 
vous  me  le  payerez  !  Ma  foi,  vivent  les  patarins  ! 
Pauvres  gens  !  étais-je  assez  folle  de  tant  me  don- 


ACTE    PREMIER.  423 

ner  de  peine  pour  les  faire  brûler  ?  Ils  n'avaient 
pas  tort  au  fond  de  dire  que  toute  TÉglise  militante 
n'est  qu'un  tas  de  réprouvés.  Définitivement,  le 
jeu  que  nous  jouons  est  immoral.  On  se  lasse  de 
soutenir  un  Dieu  qui  s'abandonne  et  rend  si  peu 
de  choses  à  ceux  qui  sacrifient  leur  popularité  pour 
lui. 

LE     fîARON. 

C'est  vrai  ;  prenons  garde  cependant  qu'on  ne 
nous  entende.  En  servant  la  bonne  cause,  nous 
servons  un  ladre  vert,  qui  nous  paye  mal;  mais, 
si  nous  quittons  son  service,  nous  ne  serons  plus 
payés  du  tout.  Adieu,  baronne,  silence  et  discrétion. 
Je  vais  voir  nos  amis  et  tâcher  de  trouver  avec  eux 
des  moyens  pour  faire  sortir  notre  Prospero  de  la 
compagnie  de  ses  cornues  et  de  ses  alambics.  Quel 
homme,  mon  Dieu!  Jamais  la  nature  n'avait  çr^é 
un  pareil  hirco-cerfl 


1-24  L'EAU    L>E   JOUVENCE. 

SCÈNE    III. 

A  la  chartreuse  de  Parme,  dans  le  laboratoire  de  Prospero. 
PROSPERO,    HILARIUS. 

PROSPERO. 

Oui,  mon  pauvre  Ariel  avait  mille  fois  raison. 
Le  règne  de  l'idéal  est  fini,  tout  ce  qui  ne  se  tra- 
duit pas  en  une  force  est  tenu  pour  chimérique. 
Un  savant  qui  n'a  pas  de  poudre  fulminante,  un 
pape  qui  n'a  pas  d'armée,  a  beau  dire  :  «  Je  re- 
présente l'idée  »  ;  on  ne  fait  pas  beaucoup  plus  de 
cas  de  lui  que  d'une  machine  crevée  ou  d'une  cita- 
delle démantelée.  Il  faut  que  de  notre  temps  l'idéal 
devienne  réalité.  La  poudre,  que  nous  cherchons, 
sans  l'avoir  trouvée  encore,  transportera  entière- 
ment le  centre  de  la  force.  Le  cheval,  l'épée,  l'ar- 
mure de  fer  seront  des  engins  mis  au  rebut. 
Quant  à  notre  eau,  j'en  rêve  toujours... 


j 


ACTE    PREMIEtt.  425 

HILARIUS. 

Dis-moi  donc  au  juste  ce  que  tu  as  fait  à  cet 
égard,  ce  que  tu  as  vu  ? 

PROSPERO. 

L*alambic  des  Arabes  est  connu  depuis  long- 
temps. Tu  sais  comment,  au  moyen  de  cet  instru- 
ment, ils  réussissent  à  séparer  des  choses  leur 
principe  essentiel.  On  extrait  l'odeur  de  la  plante 
odoriférante:  on  la  concentre.  Je  veux  de  même 
extraire  l'esprit  du  vin,  en  faire  une  substance  à 
part,  une  eau  ardente.  Trois  fois,  en  effet,  il  m'est 
arrivé  que  des  gouttes  de  cette  eau,  étant  tom- 
bées sur  le  feu,  ont  émis  une  flamme  vive,  pétil- 
lante, une  flamme  semblable  à  un  esprit. 

HILARIUS. 

Peut-être  l'esprit  d'Ariel? 

PROSPERO, 

Non,  il  n'y  avait  pas  de  feu  dans  Ariel.  Il  y  avait 
de  l'air,  de  la  lumière,  de  l'éclair.  Cette  fois,  c'eet 


126  t  TTAU    DE    JOUVENCE. 

la  flamme  même  de  la  vie  que  je  crois  manier. 
Ce  que  j*ai  vu  éclater,  c'est  le  feu  élémentaire,  le 
feu  qui,  déposé  en  la  matière,  fait  la  naissance, 
qui,  retiré  d'elle,  fait  la  mort.  Songe  donc  ! 
l'essence  de  la  vie  renfermée  dans  un  récipient  de 
verre,  pouvant  tenir  dans  le  creux  de  la  main  !  Mise 
sur  les  lèvres,  mon  eau  développe  une  chaleur 
étrange;  une  goutte  qu'on  en  prend  cause  l'ivresse; 
elle  tue  dix  fois  si  l'on  en  prend  une  quantité 
équivalente  à  ce  qu'il  faut  de  vin  pour  désaltérer. 

HILARIUS. 

Une  telle  eau  ne  peut  venir,  en  effet,  que  des 
forges  les  plus  profondes  où  la  nature  crée  la  vie. 

PROSPERO. 

Voilà  pourquoi  je  l'appelle  eau  de  vie.  Et  ce  n'est 
pas  tout  encore;  car  au  delà  est  Téther.  Cet  éther, 
je  l'ai  touché,  oui,  touché  un  moment  ;  car  à  peine 
Tas-tu  rendu  palpable  qu'il  s'envole.  C'est  par  lui 
que  j'espère  rendre  la  mort  douce  et  volontaire. 
Mais  que  dis-je!  ce  que  j'ai  fait  n'est  rien  auprès 


ACTE   PREMIER.  itl 

de  ce  que  je  veux  faire.  Il  faut  que  je  sache,  car  je 
l'ignore  encore,  dans  quelles  circonstances  préci- 
ses le  phénomène  a  lieu.  Et  puis,  quoique  le  pro- 
duit soit  précieux,  la  méthode  pour  le  trouver  l'est 
plus  selon  moi.  Qu'est-ce,  en  effet,  que  cette  dis- 
tillation que  je  sais  maintenant  pratiquer,  si  ce  n'est 
le  pouvoir  sur  les  forces  atomiques  de  la  nature?  Que 
fera  jaillir  ce  coup  de  sonde  donné  dans  l'inconnu? 
Heureux  qui  le  saura!  Pour  moi,  je  crois  que  le 
jour  où  tout  cela  sera  révélé,  la  mort  recevra  un 
grand  coup.  La  vieillesse  sera  vaincue,  le  vieillard 
connaîtra  les  joies  de  la  jeunesse,  la  vie  humaine 
sera  vraiment  tirée  de  son  ignominie  et  deviendra 
quelque  chose  de  noble,  d'acceptable  et  de  libéral. 

HILARIUS. 

Et  que  te  faut-il  pour  cela?  Ton  esprit  paraît 
comme  altéré  de  soif,  comme  séduit  par  une  vision 
qu'il  a  eue  et  ne  peut  retrouver. 

PROSPERO. 

Il  me  faut  le  temps  et  le  repoa. 


128  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

SCÈNE    IV. 

UN     SERVITEUR     entre. 

Seigneur,  des  cavaliers  en  grand  nombre  sol- 
licitent rhonneur  de  vous  présenter  leurs  hom- 
mages. Ce  sont  les  gentilshommes  qui  remplis- 
saient autrefois  votre  palais  de  Milan. 

PROSPERO. 

Qu'ils  entrent. 

SCÈNE    V. 

Entre  une  députation  de  seigneurs  milanais. 

PROSPERO,    HILARIUS,    SERVADIO,    BALDUCCl, 
ERGOLE,  ORLANDO,    RINALDO,    GONZALO. 

LE    BARON    SERVADIO. 

Votre  fidèle  noblesse  de  Milan,  monseigneur, 
vient  vous  assurer  de  sa  fidélité  et  recevoir  les 
ordres  de  son  légitime  souverain.  Nous  ne  sommes 
pas  de  ceux  pour  lesquels  le  droit  change;  nous 


ACTE    PREMIER.  429 

protestons  contre  le  fait  accompli,  et,  quoique 
notre  épée  soit  tenue  dans  le  fourreau  jusqu'au 
moment  où  vous  nous  ordonnerez  de  la  tirer,  il 
n'est  pas  de  jour  où  nous  ne  livrions  quelque  ba- 
taille contre  la  grande  félonie  du  siècle.  Sans  nous 
arrêter  à  des  considérations  de  fausse  humanité, 
nous  subordonnons  tout  à  l'intérêt  sacré  des  prin- 
cipes. 

Les  résultats  obtenus  sont  immenses.  Déjà  nous 
avons  à  peu  près  ruiné  l'industrie  de  Milan.  Les 
affaires  vont  au  plus  mal.  Le  peuple  affamé  va 
bientôt  se  révolter  contre  le  gouvernement,  qu'il 
accuse  avec  raison  d'être  la  cause  de  sa  misère. 
Dépositaires  de  la  masse  la  plus  considérable  de 
la  richesse  publique,  nous  pouvons,  en  ouvrant 
ou  en  fermant  nos  bourses,  faire,  dans  le  peuple, 
l'aisance  ou  la  misère.  Le  peuple  dépend  donc  de 
nous,  et,  s'il  est  sage,  il  verra  bientôt  qu'il  n'aura 
de  pain  que  s'il  se  soumet  au  gouvernement  loyal 
de  Votre  Altesse. 

La  république  a  cet  avantage  qu'elle  fournit 

9 


130  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

elle-même  des  moyens  pour  l'attaquer.  L'essentiel 
est  de  prouver  que  l'ordre  ne  s'établira  jamais 
avec  un  gouvernement  d'assemblées  populaires. 
La  tactique  est  facile.  Pour  montrer  que  l'ordre 
n'existe  pas,  nous  le  troublons.  Nous  faisons  dans 
les  assemblées  un  boucan  d'enfer;  l'un  de  nous 
imite  le  cornet  à  bouquin,  l'autre  le  lifre.  On  sort, 
les  gens  paisibles  crient  au  scandale;  alors  nous 
faisons  chorus  avec  eux,  nous  levons  les  bras  au 
ciel.  Mais  notre  principale  tactique  est  de  pousser 
aux  excès.  Caliban  nous  rend  ici  la  tâche  assez 
difficile.  Depuis  qu'il  est  au  pouvoir  (vit-on  jamais 
de  pareil  sapajou?),  il  se  comporte  avec  assez  de 
sagesse.  Nous  espérions  qu'il  n'allait  faire  que 
des  foUes,  et  il  n'en  est  rien.  Mais,  à  la  longue, 
les  excès  sont  inévitables;  dans  trois  mois,  si  Votre 
Altesse  le  permet,  elle  sera  rétablie  sur  son  trône 
de  Milan.  Nous  avons  seulement  besoin  que  Votre 
Altesse  prenne  la  direction  du  mouvement,  qu'elle 
donne  des  ordres.  Elle  peut  étrQ  sure  qu'ils  seront 
fidèlement  exécutés^ 


j 


ACTE  PREMIER.  131 

PROSPERO. 

Tout  fidèle  à  droit  que  je  lui  série  la  main. 
Les  devoirs  politiques  peuvent  changer,  les  de- 
voirs d*homDfie  à  homme  ne  changent  jamais. 
Vous  serez  toujours  reçus  dans  cette  retraite 
comme  vous  l'étiez  dans  mon  palais  de  Milan. 
Quant  à  des  ordres,  je  n'en  ai  plus  à  donner. 
Désirez-vous  réellement  savoir  comment  vous 
vous  conformerez  à  mes  intentions? 

TOUS    ëNSëMBLB» 

Oui,  seigneur. 

PROSPERO. 

Eh  bien,  je  vous  le  dis,  c'est  en  ne  faisant  rien 
du  tout. 

SERVADIO. 

Mais  vous  êtes  notre  chef  pour  combattre  Ga- 
liban.  Quoi!  vous  pactisez  avec  Caliban? 

PROSPERO. 

Moi?  nullement.  Je  sui$  le  eurvivs^nt,  ^  lu  vie 


08  L'EAU   DE  JOUVENCE. 

et  à  la  mort,  de  ceux  qui  fondèrent  par  leur  épée 
le  duché  de  Milan.  J'ai  maintenu  mon  droit  his- 
torique; le  peuple  Ta  brisé.  Vous  m'offrez  le 
irône  de  Milan;  mais,  vraiment,  Tavez-vous  à 
donner?  et  votre  don  serait-il  bien  solide?  J'at- 
tends donc.  Le  temps  a  pour  coutume  de  varier 
sans  cesse.  Il  est  peu  probable  que,  dans  vingt 
ans,  la  girouette  du  monde  n'ait  pas  changé  plus 
d'une  fois.  Mais  il  est  deux  choses  qui  ne  chan- 
gent pas  :  l'intérêt  du  peuple  et  mon  titre,  qui 
n'est  qu'une  forme  de  l'intérêt  du  peuple.  Si, 
comme  l'expérience  semble  le  prouver,  la  répu- 
blique de  Milan  a  besoin  d'un  prince  pour  sub- 
sister, moi  et  ma  race  nous  sommes  là.  Si  la  ré- 
publique de  Milan,  fondée  par  ma  race,  peut  se 
passer  de  nous,  eh  bien,  j'ai  d'autres  devoirs  et 
d'autres  plaisirs.  Le  duché  de  Milan  est  peu  de 
chose  dans  l'ensemble  de  l'humanité, 

BALDUGGI. 

Mais  nous  qui  combattons,  il  nous  faut  un  chef. 


I 


ACTE    PREMIER.  «33 

Notre  mission,  c'est  de  combattre  Caliban.  Vous 
devez  nous  conduire  dans  notre  lutte  contre  Ca- 
liban. 

PROSPERO. 

Pardon  ;  j'avais  cru  qu'un  fidèle  sujet  est  celui 
qui  obéit  à  son  souverain.  Vous  venez  de  me  dire 
que  j'étais  votre  souverain.  Eh  bien,  mon  ordre, 
sachez-le,  est  que  vous  vous  teniez  parfaitement 
tranquilles.  J*ai  été  chef  d'État,  je  le  serai  peut- 
être  encore  :  jamais  je  ne  serai  chef  de  conspira- 
tion contre  mon  peuple. 

ERGOLE,    àBalduccL 

Tu  vois  bien  que  c'est  un  partisan  déguisé  de 
Caliban. 

ORLANDO. 

On  n'est  jamais  sûr  de  ces  gens-là* 

BALDUCCI. 

Qu'attendre  autre  chose  d'un  tel  idéologue? 


134  L'EAU   DE   JOUVENCE. 

RINALDO. 

Son  fils  consentirait  peut-être  à   se  révolter 
contre  lui? 

ORLANDO. 

Attendez,  il  faut  d'abord  le  brouiller  avec  Ca- 
liban.  Ce  ne  sera  pas  difficile. 

Us  saliWDt  et  »e  retireot,  Goazalo  moI  rest*. 

SCÈNE    VI. 

PROSPERO,  GONZALO,   HILARIU& 
PROSPERO. 

Mauvaise  journée  que  celle-ci! 

60NZAL0. 

Oui,  mauvaise  journée,  mais  inévitable.  On  est 
toujours  perdu  par  son  propre  parti.  Se  taire  est 
d*or,  mais  ne  se  tait  pas  qui  veut.  Il  y  a  des  cir- 
constances oii  la  force  des  choses  parle  pour  vous. 
Le  séjour  de  Votre  Altesse  en  cette  chartreuse 
supposait  des  prodiges  de  sagesse.  Votre  Altesse 


ACTE   PHliMlKR.  435 

en  était  capable.  Mais  demander  de  la  sagesse  à 
tout  un  parti!... 

PROSPERÔ. 

11  ne  dépend  de  personne  de  me  faire  sortir  de 
mon  caractère. 

GONZALO. 

Oh  !  sans  doute.  Mais  il  dépend  de  vos  préten- 
dus amis  de  vous  compromettre,  et  ils  n*y  man- 
queront pas.  Votre  séjour  ici  va  devenir  impos- 
sible. Vous  vous  rappelez  cette  intrigante,  la  ba- 
ronne de  Saint-Gerbonet? 

PROSPERO. 

Quoi!  cette  vieille  folle,  qui  destitue  le  bon  Dieu 
quand  il  n'est  pas  de  son  avis.  Je  l'ai  connue;  oui, 
je  Tai  connue.  Est-il  possible  que  ce  soit  là  ce  qui 
mène  le  monde? 

GONZALO. 

Oui,  c'est  elle  qui  vous  perd;  car,  en  intriguant 


136  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

auprès  du  pape  pour  votre  restauration,  elle 
irrite  les  Milanais.  La  femme  est,  dans  les  choses 
de  ce  monde,  l'ennemi  de  la  raison. 

PROSPERO. 

Le  repos  ne  sera  donc  jamais  fait  pour  moi.  On 
ne  se  soustrait  pas  à  sa  destinée.  J'avais  rêvé 
d'échapper  par  mon  génie  à  la  fatalité  de  ma  nais- 
sance, mon  parti  me  tient  à  la  gorge,  et  de  temps 
en  temps  secoue  ma  chaîne  pour  me  faire  souve- 
nir que  je  suis  esclave.  Dire  que  je  courrai  peut- 
être  longtemps  le  monde  avant  de  trouver  une 
protection  qui  vaille  pour  moi  celle  de  Galiban  ! 

GONZALO. 

Grande  dérision  des  choses  humaines  !  A  notre 
âge,  on  cesse  d'en  rire. 

PROSPERO. 

Eh  bien,  Hilarius,  prenons  Thabit  de  notre 
profession,  allons  nous  escrimer  en  Garlande.  Je 
ne  m'appelle  plus   Prospero,  je  suis  un  maître 


ACTF    PRr:MIER.  137 

comme  tant  d'autres,  je  commence  une  nou- 
velle vie.  (A  Gonzaio.)  Adieu,  Gonzalo  ;  si  tu  entends 
parler  de  maître  Arnaud,  sache-le,  c'est  de  moi 
qu'il  s'agira. 


ACTE    II. 


SCENE    PREMIERE. 

Elle  se  passe  de  nuit,  à  Avignon,  dans  une  salle  de  la  résidence 
papale. 

LE  PAPE  CLÉMENT,  UN  CLERC. 
LE  PAPE. 

Ainsi,  tu  me  disais  hier  que  les  hérésies  sura- 
bondent, et  que  les  erreurs  les  plus  dangereuses 
se  produisent  chaque  jour. 

LE     CLERC,   tenant  de  nombreuses  pièces  de  parchemia. 

Oui.  De  nouveaux  averroïstes  nient  la  résur- 
rection des  corps,  la  vie  future.  Ils  prétendent 
que  Tesprit  général  de  l'univers  ne  s'occupe  pas 
des  choses  particulières,  qu'il  est  inutile  de  le 
prier,  que  le  monde  est  éternel  'et  n'aura  pas  de 

ÛD. 

Le  pape  so  tait. 


ACTE   DEUXIEME.  439 


LE     CLERC  continue. 


Ils  soutiennent  en  outre  follement  que  toutes 
les  religions  ont  été  fondées  par  des  imposteurs 
et  reposent  sur  des  fables  ;  que  la  théologie  n'est 
pas  la  science  des  sciences,  qu'elle  est  en  grande 
partie  chimérique,  que  la  faculté  des  arts  seule  a 
un  objet  sérieux. 

Le  pape  tousse  légèrement 
LE     CLERC  continue. 

D'autres  émettent  des  erreurs  contre  la  sainte 
Église  et  sa  divine  autorité.  Voici  les  fraticelles 
qui  soutiennent  que  les  sacrements  administrés 
par  des  clercs  fornicateurs  ne  sont  pas  valables, 
que  les  prélats  ne  doivent  pas  être  riches  et  que 
les  biens  de  l'Église  doivent  servir  à  une  fin  spi- 
rituelle. Voici  les  apostohques  qui  prétendent  te- 
nir directement  leurs  pouvoirs  de  Jésus-Christ. 
Les  bizoques  vont  jusqu'à  soutenir  qu'il  ne  devrait 
pas  y  avoir  de  riches.  Les  turlupins  prétendent 


UO  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

qu'il  ne  faudrait  donner  les  places  qu'à  des  hom- 
mes de  mérite. 

Le  pape  éclate  de  rire. 
LE     CLERC  continue. 

Les  pauvres  de  Lyon  sont  intolérables  :  ils  pré- 
tendent que  chaque  homme  doit  avoir  à  manger 
selon  sa  faim.  Les  humiliés  disent  que  tous  les 
gens  d'Eglise  devraient  observer  la  règle  des 
mœurs.  Ils  nient  le  purgatoire  et  les  indul- 
gences. 

LE    PAPE. 

Ceux-là  sont  les  plus  dangereux.  Qu'on  les 
brûle  sans  miséricorde  ! 

LE    CLERC. 

Peut-être  Votre  Sainteté  trouvera-t-elle  plus 
grave  encore  la  collection  d'erreurs  que  voici,  qui 
nous  est  arrivée  aujourd'hui.  Elle  vient  de  la 
grande  fontaine  de  foi,  la  sacrée  faculté  de  théo- 
losfie  de  Paris. 


j 


ACTE  DEUXIÈME.  Ui 

LE    PAPE,   inclinant  la  tôta. 

Lis-moi  ce  morceau. 

LE    CLERC. 

Collection  des  erreurs  professées  de  vive  voix  ou 
par  écrit  par  des  hommes  de  notre  temps^  entre 
lesquels  nous  ne  citerons  qu'un  seuly  vrai  fils  de 
Bélial,  Arnaud,  se  disant  de  Villeneuve  et  Catalan. 
Dieu  se  hâte  d'avoir  pitié  de  lui  pour  qu'il 
s'amende!  Sinon,  qu'il  périsse! 

«  Cet  insensé  ose  dire  que  la  médecine  vaut 
mieux  pour  les  hommes  que  les  sacrements,  et  que 
le  médecin  qui  s'expose  à  la  mort  pour  procurer  à 
ses  semblables  le  salut  du  corps  est  supérieur  au 
prêtre  qui  confère  le  salut  de  l'âme.  Mais  ce  blas- 
phème n'est  rien  auprès  de  ce  qu'il  annonce  comme 
devant  être  un  jour.  Dans  ses  accès  d'insanité,  il 
prétend  que  les  sciences  du  genre  de  celles  qu*Aris- 
tote  a  traitées  dans  ses  livres  de  la  Physique,  du 
Sens  et  du  Sensible,  de  la  Génération  des  animaux, 


14-2  L'EAU   DE   JOUVENCE 

de  la  Génération  et  de  la  Corruption,  seront  un 
jour  l'objet  principal  des  recherches  des  hommes 
et  qu'il  en  sortira  de  surprenantes  améliorations 
pour  le  sort  de  l'humanité.  Nuit  et  jour,  il  tra- 
vaille en  des  fourneaux  secrets,  d'où  il  s'imagine 
que  sortira  l'or.  Dieu  donne  l'or  à  qui  il  veut  ! 
Ne  fréquentant  pas  les  bons  docteurs,  se  plaisant 
au  contraire  à  des  entretiens  frivoles  avec  des 
laïcs  dénués  de  solides  connaissances,  il  leur  in- 
sulaue  de  folles  idées,  que  ceux-ci  répandent  hau- 
lement,  savoir  qu'il  existe  une  eau  ayant  les  pro- 
priétés du  feu,  capable  de  ranimer  les  forces  de 
l'homme  le  plus  épuisé.  Ils  assurent  que  cette  eau 
a  été  composée  par  leur  maître  au  moyen  d'évapo- 
rations  subtiles  faites  dans  un  vase  nommé  alam- 
bic. Ceux  qui  en  ont  goûté,  disent-ils,  sont  rede- 
venus jeunes;  la  joie  s'est  emparée  d'eux,  ils  ont 
eu  des  idées  plus  claires  et  plus  puissantes  ;  des 
vieillards  qui  en  ont  goûté  ont  eu  les  mêmes  désirs 
que  les  jeunes  gens.  » 


ACTE  DEUXIEME.  443 

LE     PAPE,  tout  bas. 

Si  pourtant  c'était  vrai  ! ... 

'  LE     CLERC,    reprenant. 

«...  Toutes  choses  qui,  si  elles  ne  sont  pas  men- 
songères et  ne  constituent  pas  ceux  qui  les  disent 
à  l'état  d'imposteurs,  marquent  l'intervention  cer- 
taine des  esprits  du  mal. 

«  Nous  omettons  de  vraies  folies,  des  contes  que 
de  vieilles  édeotées  peuvent  seules  accepter.  A  en- 
tendre ceux  que  cet  homme  dangereux  a  ensorce- 
lés, l'eau  en  question  serait  capable  de  prolonger 
indéfiniment  la  vie,  de  ressusciter  les  morts,  et  ils 
content  à  ce  sujet  des  fables  que  les  hommes  sim- 
ples répètent,  si  bien  que  ces  fables  sont  pour  les 
uns  un  objet  de  crainte,  pour  les  autres  un  objet 
d'espérances,  également  malsaines.  Il  est  écrit  : 
Statutum  est  homim  semel  mori,  et  aussi  Dissi^ 
pabitur  capparis.  S'il  vient  un  jour  o:\  la  câpre 

est  sans  effet,.,    (le pape  fut  uamattvtm«»ûtd'atteiUoD),   c'eSt 


444  L'EAU  DE  JOUVENCE. 

que  Dieu  a  voulu  que  le  vieillard  ne  fût  pas  dis- 
trait par  les  soucis  du  jeune  homme  et  n'eût  plus 
de  pensée  que  pour  ce  qui  doit  l'occuper  toute 
réternité.  /bit  homo  m  domum  œternitatis  suœ. 
Or  il  serait  absurde  et  téméraire  et  malsonnant 
de  dire  que  la  femme  est  destinée  à  occuper 
rhomme  de  toute  éternité.  » 

LE     PAPE. 

Arrête-toi.  De  pareilles  idées  sont  tristes  ;  ces 
sorbonnistes  n'ont  jamais  le  moindre  mot  pour 
rire.  Cet  Arnaud  m'est  connu  par  mon  cher  fils  le 
roi  de  Sicile,  sur  qui  il  pratique  des  médecines 
merveilleuses,  et  qu'il  sauva  de  la  mort.  Il  n'est, 
quoi  qu'on  en  dise,  ni  de  Villeneuve,  ni  Catalan. 
Continue. 

LE    CLERC. 

«...  Tel  est  cet  Arnaud  que  les  ignorants  admi- 
rent, et  ils  s'en  vont  racontant  qu'à  son  appel  les 
morts  s'éveillent  et  qu'on  n'a  qu'à  lui  dire  qui 
l'on  veut  revoir  pour  que  le  mort  reparaisse.  » 


ACTE   DEUXIEME.  U5 


LE    PAPE. 


Ceci    ebt    grave.    Qui    voudrais -je   revoir?.,. 

(Après  un  moment  de  réûexion.)  Ma  foi  !    perSOnDC,   jC  CroiS. 

Mais  je  suis  malade.  Il  est  commandé  à  l'homme 
d'arracher  les  âmes  à  la  mort  et  tout  d'abord  la 
sienne  ;  on  doit  donc  faire  le  possible  pour  sauver 
sa  vie,  sous  peine  d'être  homicide  envers  soi-même. 
(A«  clerc.)  Dit-on  OU  est  maintenant  cet  Arnaud  ? 

LE    CLERC. 

Il  est  dit  qu'après  avoir  quitté  Paris,  d'où  l'a 
chassé  l'indignation  des  docteurs  catholiques,  il 
s'est  dirigé  du  côté  de  Barcelone  et  de  Montpel- 
lier, où  il  se  plaît  surtout  à  dogmatiser. 

LE     PAPE,    à  part. 

Si  ce  sont  là  des  erreurs,  mes  théologiens  les 
condamneront;  si  ce  sont  des  vérités,  étant  le 
premier  dans  la  chrétienté,  je  dois  être  le  premier 
à  en  profiter.  Le  bénéfice  des  erreurs  comme  le 
bénéfice  des  vérités  du  monde  entier  m'appartient. 

10 


446  L'EAU   DE  JOUVENCE. 

(AU  ciOTc.)  Ecris  que  je  réserve  ces  coupables  à  ma 
juridiction  directe.  Qu'on  les  fasse  venir  ici  par 
douceur  et  par  persuasion. 

Le  clerc  se  retire 

SCÈNE    IL 

LE     PAPE,    seul.     . 

Je    garderai    cet    Arnaud.    Si    je    venais    à 

mourir,  il  pourrait  me  ressusciter...  (Après  un  mo- 
ment de  réflexion).  Non,  j'y  tiens  peu;  je  saurais  trop 
de  choses.  Et  puis,  pour  deux  ou  trois  heures 
durant  lesquelles  il  faudrait  faire  des  actes  de 
dévotion,  dresser  des  testaments  pieux!...  Ce 
n'est  pas  la  peine. 

Mais  si  je  faisais  ressusciter  quelqu'un  pour  le 
questionner  ?  Je  saurais  à  quoi  m'en  tenir  sur  l'im- 
mortalité de  l'âme.  L'idée  est  bonne.  Car,  enfin, 
peut-être  sommes-nous  dupes,  et,  si  ce  n'est  pas 
vrai,  tout  ce  qu'on  dit  des  supplices  des  simonia- 
ques  n'est  pas  vrai  non  plus.  Voilà  ce  qu'il  m'im- 
porte de  savoir.  Si  je  dois  changer  de  vie,  il  faut 


j 


ACTE   DEUXIÈME.  U7 

au  moins  que  ce  soit  à  bon  escient.  Je  tiens  la 
proie,  mes  confesseurs  voudraient  me  la  faire  lâ- 
cher pour  l'ombre.  Nous  verrons... 

Voilà,  par  exemple,  le  cardinal  de  Saint-Sil- 
vestre,  qui  est  mort  récemment.  Il  était  simo- 
niaque  avéré  ;  je  le  sais  mieux  que  personne.  Eh 
bien,  si  je  pouvais  savoir  ce  qu'il  éprouve!...  Mon 
sort  ne  différera  pas  beaucoup  du  sien.  Est-ce 
donc  aussi  terrible  que  l'on  dit?  Cet  endiablé 
Florentin  décrit,  dans  son  Enfer,  un  tas  de  choses 
qu'il  n'a  pas  vues.  Ce  supplice  des  pieds  rouges... 
Allons  donc,  qu'en  sait-il? 

Ce  qui  m'inquiète  davantage,  c'est  ce  Gauthier 
de  Bruges,  évêque  de  Poitiers,  que  j'ai  dépouillé 
de  ses  revenus.  La  cause  a  été  jugée  canonique- 
ment,  c'est  vrai  ;  ma  conscience  est  tranquille  ; 
mais  il  est  mort  de  misère.  On  dit  qu'il  s'est  fait 
enterrer  ayant  en  main  son  appel,  qui  me  cite  au 
jugement  de  Dieu.  C'était  un  saint  homme,  cet 
appel  est  capable  d'avoir  son  effet.  A-t-il  fixé  le 
délai  ?  C'est  ce  qu'il  faudrait  savoir.  Ah  !  les  saints, 


148  L'EAU  DE  JOUVENCE. 

ce  sont  encore  les  gens  les  plus  à  craindre  en  ce 
monde  ;  malheur  à  qui  les  trouve  sur  son  chemin  ! 

SCÈNE    IIL 

Un  petit  bruit  se  fait  entendre  à  une  porte  secrète.  Entr»^ 
Brunissende  de  Talleyrand. 

LE   PAPE,    BRUNISSENDE    DE   TALLEYRAND. 
LE    PAPE. 

Toujours  vous  arrivez,  belle  amie,  aux  heures 
où  mon  cœur  vous  désire.  Mon  Dieu!  où  va  le 
monde  ?  Que  d'aberrations  de  toutes  parts  !  Vous 
eussiez  frémi  tout  à  l'heure,  si  vous  aviez  entendu 
les  erreurs  auxquelles  notre  siècle  était  réservé. 

BRUNISSENDE. 

Qu'est-ce  encore  que  ce  grimoire  ?  Laissez  donc 
le  siècle  aller  comme  bon  lui  semble.  Vous  userez 
votre  santé  à  vouloir  le  corriger,  et  vous  n'y  réus- 
sirez pas.  Qu'il  y  ait  des  gens  pour  vouloir  réfor- 
mer l'Eglise  dans  son  chef  et  dans  ses  membres. 


j 


ACTE   DEUXIEME.  449 

c'est  leur  affaire  ;  ils  y  ont  intérêt.  Mais  vous,  qui 
êtes  le  chef,  y  a-t-il  le  moindre  sens  commun  à  ce 
que  vous  vous  tourmentiez  pour  vous  réformer 
vous-même  ?  Restez  donc  tranquille  ici  ou  dans  votre 
château  de  Malaucène.  Goûtez  les  biens  que  Dieu 
vous  a  faits,  et  tâchez  que  ce  soit  pour  le  plus  long- 
temps possible. 

LE     PAPE. 

Mais  tout  va  au  plus  mal  dans  la  chrétienté. 
Le  vol,  l'assassinat,  les  sept  péchés  capitaux  ron- 
flent comme  les  trombones  d'un  concert  infernal. 
Les  iiommes  commencent  à  croire  qu'il  faut  jouir 
autant  qu  on  peut  en  cette  vie. 

BftUNISSENDE. 

C'est  vrai.  Ils  n'ont  plus  peur  de  l'enfer.  Il  faut 
en  faire  des  descriptions  plus  terribles.  Il  faut  don- 
ner ordre  aux  peintres  de  dessiner  Satan  encore 
plus  laid  qu'ils  ne  le  font  et  de  représenter  dans 
les  diverses  bolgie  des  supplices  épouvantables, 
afin  que  ceux  qui  y  croient  aient  bien  peur.  Don- 


460  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

nez  ordre  aussi  aux  prédicateurs  d'inventer  des 
détails  nouveaux  très  affreux  sur  l'enfer, 

LE   PAPE. 

Le  revenu  de  Saint-Pierre  diminue  sensible- 
ment. 

BRUNISSENDE. 

Oui,  mais  le  capital  est  inépuisable.  C'est  le  be- 
soin que  les  hommes  ont  d'indulgences.  Faites 
payer  de  belles  sommes  aux  maris  et  aux  femmes 
qui  font  tout  à  coup  la  découverte  agréable  que  leur 
mariage  a  été  nul  et  qu'ils  ont  vécu  des  années  en 
concubinage.  Émettez  un  nouveau  paquet  d'indul- 
gences, vous  verrez  avec  quel  empressement  on  se 
précipitera  dessus. 

LE    PAPE. 

Mais  on  dit  des  choses  si  affreuses  des  supplices 
des  simoniaques. 

BRUNISSENDE. 

Vous  savez  bien  que  rien  de  tout  cela  n'est  cer- 
tain, Voilèi  de  ces  choses  que  l'on  dit  sans  en  être 


I 


ACTE  DEUXIEME.  ^^* 

sûr  le  moins  du  monde.  Personne  n'est  venu  le  ra- 
conter. 

LE     PAPE,    hochaut  la  tA»«. 

Si  c'était  vrai,  pourtant! 

BRUNISSENDE. 

Non  ;  c'est  impossible.  Je  ne  crois  pas  à  Timmor- 
talité  des  âmes  ;  il  y  en  a  trop.  Où  voulez- vous 
caser  des  milliards  d'êtres,  dont  chacun  a  son  sys- 
tème de  bonheur  ?  Si  le  mort  n*a  plus  sa  person- 
nalité, si  le  même  bonheur  est  imposé  à  tous,  con- 
sistant par  exemple  à  chanter  des  psaumes  en 
commun,  assis  sur  des  bancs,  ma  foi  !  je  ne  tiens 
pas  à  cette  immortalité-là.  Je  ne  serais  plus  moi- 
même;  bonsoir.  Jaserais  sans  défauts  !...  Ah!  par 
exemple,  c'est  à  mes  défauts  que  je  tiens. 

LE     PAPE,    à  part. 

Charmante  enfant  !  elle  ne  doute  de  rien  !  (Toui 
haut.)  Mais  l'Église  murmure.  Elle  murmure  contre 
moi,  m'accuse  de  népotisme.  Elle  murmure  contre 
vous  aussi. 


iôi  L'HAU    DE   JOUVENCE. 

BRUNISSENDE. 

Laissez-la  Mre,  Il  est  impossible  que,  l'Église 
et  moi,  nous  soyons  très  bien  ensemble.  Elle  est 
répouse  de  Jésus-Christ;  je  suis  la  maîtresse  du 
vicaire  de  Jésus-Christ.  Comment  voulez-vous  que 
cela  s'arrange?  Dans  notre  famille,  nous  avons 
pour  principe  de  reculer  jusqu'au  dernier  moment 
les  formalités  nécessaires  au  salut.  Si  on  se  con- 
vertit trop  tôt  et  puis  qu'on  guérisse,  on  peut,  par 
sa  sottise,  se  priver  de  bien  des  plaisirs. 

LE    PAPE. 

Je  VOUS  assure  que,  si  je  désire  rester  jeune,  c'est 
pour  vous  aimer.  Mais  figurez-vous  que,  parmi  les 
erreurs  qui  viennent  de  se  produire,  il  y  en  a  une 
qui  pourrait  tourner  à  notre  profit. 

BRUNISSENDE. 

Qu'elle  soit  la  bienvenue  !  Ne  brûlez  qu'en  effi- 
gie le  pauvre  homme  qui  l'a  mise  en  avant.  De 
quoi  s'agit-il  ? 


j 


ACTE  DEUXIÈME.  453 

LE     PAPE. 

D'Arnaud  de  Villeneuve,  le  premier  docteur  de 
notre  temps.  On  dit  qu'il  fait  de  l'or. 

BRUNISSENDE. 

Cela  doit  vous  toucher  peu.  Vous  avez  les  indul- 
gences. 

LE     PAPE. 

L*or  est  assurément  la  première  chose  de  ce 
monde,  puisque  l'or  est  le  moyen  pour  avoir  tout 
ce  que  l'on  désire.  L'or  ne  suffit  pas  cependant.  Il 
faut  la  vie  et  l'amour  pour  en  jouir.  Si  l'on  est 
vieux,  à  quoi  sert  l'or  ?  C'est  comme  posséder  un 
tonneau  de  vin,  sans  soif  pour  le  boire.  Il  importe 
donc  que  la  vie  des  riches  soit  allongée  et  assurée. 
Pour  les  pauvres,  c'est  bien  inutile,  puisque  leur 
vie  n'a  pas  de  valeur.  Mais  les  riches,  les  arrivés, 
tout  ne  leur  sert  à  rien  s'ils  ne  vivent  pas,  s'ils 
ne  sont  pas  bien  portants.  Un  moyen  de  conserver 
la  vie  et  la  jeunesse  est  donc  au  moins  aussi  pré- 
cieux qu'un  moyen  de  faire  de  l'or. 


154  L'EAU  DE  JOUVENCE. 

BRUNISSENDE. 

Ne  pensez  pas  à  cela.  On  a  Tâge  qu'on  croit 
avoir. 

LE    PAPE. 

Gela  vous  est  facile  à  dire.  Croyez- vous  que  je 
ne  remarque  pas  quelquefois  les  coups  d*œil  que 
vous  avez  pour  le  bachelier  Waltherus?  Avoir 
vingt  ans,  c'est  plus  que  d'être  pape. 

BRUNISSENDB. 

Allons  donc!  voilà  vos  idées  qui  vous  reviennent. 
Qui  a  tiré  un  billet  comme  vous  dans  la  loterie  du 
monde?  Être  pape  à  une  époque  de  totale  corrup- 
tion. Et  maintenant,  maître  de  tout,  vous  allez 
vous  casser  la  tête  contre  une  porte  fermée  ? 

LE    PAPE. 

Peut-être  pas  fermée,  si  Arnaud  a  raison. 

BRUNISSBNDfi. 

Que  dit-il  donc? 


ACTE   DEUXIÈME.  45.-. 

LE    PAPE. 

Il  fait  mieux  que  de  dire.  A  force  de  chauffer  et 
de  réchauffer  ses  alambics,  il  a  trouvé  le  vrai  or, 
je  veux  dire  une  eau  de  Jouvence,  une  eau  de  feu 
dont  une  goutte  rend  les  forces  perdues,  et  qui 
du  même  coup  prolonge  la  vie,  assure  des  années 
de  santé  et  de  plaisir. 

BRUNISSBNDB. 

Fi  donc!  la  médecine  et  Tamour  n'ont  rien  à 
faire  ensemble.  Tristes  soucis  de  vieillard,  jamais 
vous  ne  m'apparùtes  plus  honteux  qu'aujourd'hui. 
Quand  on  est  vraiment  jeune,  on  ne  pense  pas  à 
la  mort.  Ah!  vous  me  demandez  si  notre  tour 
viendra  ?  Sotte  question  !  cela  est  trop  clair  ;  c'est 
comme  demander  si  le  jour  d'aujourd'hui  aura  un 
soir.  La  certitude  que  l'on  possède  à  cet  égard 
empêche-t-elle  de  jouir  du  soleil?  Oui,  nous  les 
jeunes,  nous  détesterons  toujours  ces  arts  honteux 
de  prolonger  avec  du  lacet  le  ruban  de  soie  de  la 
vie.  Le  coup  de  ciseau  de  Lachésis  est  sans  appel. 


456  L'EAU  DE   JOUVENCE. 

Béni  soit-il  à  sa  manière,  puisqu'il  nous  préserve 
de  mendier  dans  le  palais  dont  nous  avons  été  les 
maîtres,  de  traîner  péniblement  en  esclaves  le 
char  qui  nous  porta. 

LE    PAPE. 

Goûtez  votre  ivresse  tant  qu'elle  durera.  Votre 
eau  de  Jouvence  est  en  vous-même  ;  c'est  votre 
jeunesse,  votre  beauté. 

BRUNISSENDE. 

Cela  nous  suffit.  0  vanité  des  pensées  dites  sé- 
rieuses !  Vous  avez  besoin  de  croire  que  votre  plai- 
sir durera  toujours.  Nous  autres,  nous  ne  pensons 
jamais  à  la  fin.  Je  vous  l'assure,  la  joie  de  vie  qui 
est  en  moi  ne  gagnerait  rien  à  ce  que  je  la  crusse 
éternelle.  Qu'importe  !  Le  plaisir  éternel  est  celui 
qui  a  eu,  à  un  moment  donné,  toute  l'intensité 
dont  il  est  susceptible. 

Le  t>ape  m  tait. 

Il  lui  donne  un  baiser.  Tous  deux  se  làyent,  font  quelques  pas  ensemble. 
Brunissende  sort  par  la  porte  secrète;  le  pape,  après  quelque  hés;'tation« 
rett*. 


J 


ACTE  DEUXIÈME.  457 

SCÈNE    IV. 

Le  pape  sonne  un  clerc.  Le  clerc  se  présente  sur-le-champ. 
LE     PAPE. 

Prenez  un  ouvrier  dont  vous  soyez  sûr.  Qu'il 
sache  manier  le  marteau.  Prenez  les  clefs  du  ca- 
veau neuf  situé  sous  la  salle  capitulaire  de  l'aile 
droite,  et  descendons. 

SCÈNE    V. 

Dans  le  caveau. 
LE   PAPE,   LE  CLERC,    L'OUVRIER. 

Tous  les  trois  regardent  en  silence  le  cercueil  debout  sur  lequel  est  fixée 
«ne  plaque  do  plomb  portant  ces  mots  :  GwUiherus  Brngensis. 

.  LE    PAPE,     àrouvrîer. 

Ouvre,  emploie  tes  tenailles,  ôte  les  clous,  je 
veux  voir. 

L'ouvrier  force  le  couvercle.  Le   squelette  de  Gauthier  de  Bruges  apparaît 
■enaçant.  Clément  recule  de  plusieurs  pat. 


458  L'EAU   DE  JOUVENCE. 


LE     PAPE,  en  lui-même. 


La  cause  a  été  jugée.  Ce  qui  est  jugé  est  tou- 
jours bien.  L'arrêt  a  dû  être  juste. 

Il  s'approche  lentement  du  squelette,  qui  le  regarde  de  ses  yeux  vides.  Un 
bras  s'avance.  Autour  des  doigts,  sous  l'anneau  pastoral,  s'enroule  une  petite 
bande  de  parchemin.  Le  pape  regarde  ce  rouleau,  effrayé  ;  il  le  touche,  puis 
recule,  le  touche  encore,  puis  tire  le  parchemin.  La  main  crispée  du  cadavre 
retient  la  cédule. 

LE     PAPE. 

Quoi  !  tu  résistes?  Mais  j*ai  le  droit  d'ordonner 
Ne  sais-tu  pas  que  mon  pouvoir  s'étend  à  tout 
chrétien,  mort  ou  vivant.  L'obéissance  n'est-elle 
pas  le  premier  devoir  de  l'homme  d'église?  Nous 
allons  voir  si  tu  es  vraiment  un  saint,  comme  on 
le  dit.  Obéis,  cadavre,  obéis  ! 

Le  pape  tire  le  parchemin  ;  tous  les  os  de  la  main  se  répandent  à  terre. 
LE     PAPE    lit  rapidement. 

«  Dépouillé  indignement,  mourant  :?.*î  faim, 
pendant  que  mes  spoliateurs  dépensent  les  biens 
de  mon  Église  en  orgies,  je  t'assigne,  pape  Clé- 
ment, avant  une  année  révolue,  au  trône  de  celui 


j 


ACTE  DEUXIÈME.  459 

qui  connaît  mon  innocence  et  ton  avarice.  Au  re- 
voir. » 

LE     PAPE,  pâle,  reste  longtemps  immobile.  11  murmure  tout  'aan^ 

Avant  un  an  !.. . 

Puis  il  remet  lentement  les  phalanges  des  doigts  à  leur   place,  rajuste 
anneau  pastoral.  Il  relit  le  parchemin,  en  répétant  tout  bas: 

Avant  un  an  !...  avant  un  an  !... 

Il  le  met  dans  sa  poche. 
LE     PAPE,  à  l'ouvrier. 

Remets  les  clous  maintenant...  Remontons. 
(Au  clerc.)  Le  parchemin  pourrit  beaucoup  plus  len- 
tement que  la  main  qui  le  tient.  Voilà  pourquoi 
je  l'ai  pris.  Cette  pièce-là  du  moins  ne  me  sera 
pas  opposée  au  jour  de  la  résurrection. 


«60  L'EAU  DE   JOUVENCE. 

SCÈNE    VI. 

Le  pape,  en  se  retournant,  se  trouve  face  à  face  avec  Brunissende, 
qu*  est  descendue  par  derrière  et  a  suivi  toute  la  scène  san": 
être  vue. 

LE    PAPE,    LE     CLERC,     L'OUVRIER,    BRUNIS- 
SENDE. 

BRUNISSENDE. 

Pour  Dieu!  laissez  donc  les  morts  en  repos.  Ce 
pauvre  Gauthier  est  maintenant  votre  moins  dan- 
gereux ennemi.  Contentez-vous  de  lavoir  volé, 
laissez-le  tranquille.  C'était  un  saint,  mais  évidem- 
ment un  sot.  Que  ne  se  contentait-il  de  l'état  de 
pauvreté  évangélique  où  vous  l'aviez  mis  et  qui 
convient  si  bien  à  un  saint? 

LE    PAPE. 

L'acte  qui  l'a  dépouillé  est  parfaitement  régu- 
lier. 

BRUNISSENDE,    riant. 

Eh  bien,  alors,  soyez  en  paix.  Que  craignez- 
vous?  Venez,  venez. 

Us  remontent  tous  ensemble,  le  pape  pensiC 


1 


ACTE    III. 


Il  33  D&6se  sur  le  pont  d'Avignon,  le  soir  après  le  coucher  da 
soleil.  Toute  la  population  d'Avignon  assise  sur  les  parapets  du 
pont.  Danses,  gens  qui  vont  et  qui  viennent. 


SCENE    PREMIERE. 

LES  DANSEURS,  ZABELON,  SŒUR  DOUCELINE, 
DONNA  ALBINA,  NA  BRUNA,  JOURDAIN  DE 
L'ILE,    DURANTI,   AGRICOL,   MAIFFREDI. 

LES    DANSEURS. 

Sur  le  pont 

D'Avignon, 
C'est  là  que  l'on  danse  ; 

Sur  le  pont 

D'Avignon, 
Que  l'on  danse  en  rond. 

ZABELON. 

Jésus,  Marie  !  Gomment  le  pape  peut-il  proté- 
ger de  telles  gens?  C'est  les  brûler  qu'il  devrait! 
J'ai  toujours  dit  qu'on  n'aurait  la  paix  que  quand 

le  feu  nous  aurait  débarrassés  de  tous  ces  mé- 

11 


462  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

créants.  Mais  les  bons  usages  s'en  vont.  Dans 
mon  enfance,  j'ai  Dorté  du  bois  au  bûcher  de 
plus  de  vingt  hérétiques.  Et  voilà  bien  dix  ans 
oue  nous  n'avons  pas  eu  un  seul  de  ces  actes  si 
édifiants  pour  la  foi. 

SOEUR     DOUCELINE. 

Cette  eau  ne  peut  venir  que  de  l'enfer.  Il  n'est 
pas  étonnant  qu'elle  brûle.  De  l'eau  qui  brûle  !... 
Gomment  voulez-vous  que  ce  soit  naturel?  Et  l'on 
prétend  qu'elle  peut  rendre  jeune  et  jolie.  Ah! 
cela  prouve  ce  que  j'ai  toujours  pensé,  c'est  que 
ces  tristes  dons-là  viennent  de  l'enfer. 

DONNA    ALBINA. 

Avez- vous  entendu  ce  qui  s'est  passé  au  châ- 
teau de  Courthezon?  Le  seigneur  Faustin  était 
mort  depuis  quelques  heures.  Mais  cet  Arnaud, 
qui  dispose  de  la  vie  et  de  la  mort,  l'a  ressuscité 
par  son  élixir.  Faustin  a  fait  un  testament  nouveau 
et  a  changé,  d'après  ce  qu'il  a  pu  apprendre  dans 
l'autre  monde,  ses  premières  dispositions. 


j 


ACTE    TROISIEME.  463 

NA    BRUNA. 

0  ciel!  quel  abus!  Mais  cela  ne  devrait  pas 
être  permis,  de  ressusciter  les  morts.  Leur  âme  est 
en  paradis,  ou  en  purgatoire,  ou  en  enfer.  Il  faut 
l'y  laisser.  On  a  vu,  on  a  entendu  là-bas  un  tas 
de  choses  !  11  n'est  pas  permis  de  venir  les  redire, 
ni  de  profiter  de  ce  que  l'on  sait. 

JOURDAIN     DE    l'iLE. 

Gela  est  vrai.  Que  deviendront  les  vivants,  si  les 
morts  se  mettent  à  ressusciter?  Le  premier  devoir 
d'un  gouvernement  conservateur  et  honnête  doit 
être  d'empêcher  les  défunts  de  revenir  sur  terre. 
Si  le  couvercle  du  tombeau  peut  se  lever,  il  n'y  a 
plus  d'ordre.  Il  faut  faire  une  requête  au  pape 
pour  que  les  ressuscites  soient  sévèrement  réprimés 
et  que  les  intéressés  soient  autorisés  à  exiger  qu'ils 
meurent  de  nouveau.  Par  exemple,  si  les  morts 
ressuscitent,  celui  dont  on  a  pris  légitimement 
les  biens  et  qu'on  a  tué  pourrait  revenir  réclamer! 
Tout  bien  pesé,  l'état  du  ressuscité  est  délictueux. 


464  L'EAU  DE  JOUVENCE. 

Lazare  a  vécu  toute  sa  seconde  vie  en  contrebande, 
sans  titres  de  propriété,  sans  état  civil. 

NA     BRUNA. 

Certainement.  Où  allons-nous,  s'il  est  permis 
aux  morts  de  revenir?  Vous  avez  eu,  par  exemple, 
un  mauvais  mari;  vous  avez  réussi  à  vous  en  déli- 
vrer, et  vous  seriez  exposée  à  le  voir  reparaître  ! . . . 
Il  ne  servirait  donc  à  rien  de  vous  en  être  débar- 
rassée? 

DONNA    ALBINA. 

C'est  clair.  Il  n'y  a  de  sécurité  que  si  les  morts 
sont  bien  morts. 

LE&    DANSEURS. 

Sur  1©  pont 

D'Avignon, 
C'est  là  que  l'on  danse  ; 

Sur  le  pont 

D'Avignon, 
Que  l'on  danse  en  rond. 

Un  groupe  d'hommes  s'approche. 
DURANTI. 

Je  n'y  comprends  rien,  Agricoi.  Voilà  le  progrès 


1 


ACTE    TROISIÈME.  465 

qui  se  fait  maintenant  par  les  prêtres  !  L'aurais- tu 
jamais  pensé?  Autrefois,  les  papes  n'étaient  entou- 
rés que  de  moines  et  de  saintes  personnes  ;  main- 
tenant, on  va  voir  leur  oour  formée  de  nécroman- 
ciens, d'alchimistes,  de  e:ens  suspects  de  toutes 
les  nouveautés. 

AGRICOL. 

Ajoute  :  et  de  femmes  charmantes.  La  cause  de 
tout  cela,  c'est  que  le  pape  est  un  homme  comme 
un  autre.  Le  pape  est  malade,  il  veut  guérir,  il 
s'adresse  au  médecin  le  plus  célèbre  par  ses  cures. 
Il  n'y  a  rien  là  que  de  très  naturel.  Grois-tu  donc 
qu'il  va  s'enquérir  si  ce  médecin  est  hérétique  ou 
catholique?  Il  le  prendrait  mahométan,  au  besoin. 
La  maladie  égalise  tous  les  hommes,  toutes  les 
rehgions. 

MAIFFREDI. 

G  est  pour  cela  que  je  pense  quelquefois  qu'il 
n'y  aura  pas  toujours  de  pape.  Il  faudrait  pour 
cette  institution  des  anges  et  une  ville  dans   les 


166  L'EAU    1)1-:   JOUVRNCE. 

nuages.  Un  ange  n'aurait  pas  tant  de  faiblesses 
pour  Brunissende. 

DURANTI. 

Ma  foi,  tant  pis  pour  les  anges!  G*est  un  bijou 
d'or  et  de  diamant  que  cette  femme  !  Vit-on  jamais 
un  pareil  miracle  d'élégance,  d'amabilité  et  de 
grâce.  Elle  réunit  les  dons  extrêmes,  les  deux 
charmes  de  la  femme,  la  force  et  la  langueur.  Par 
moment,  c'est  un  souffle  ;  elle  a  toutes  les  faiblesses. 
Puis  elle  éclate  ;  sa  raillerie  est  comme  une  prise 
de  possession  de  l'univers. 

AGRICOL. 

Je  l'ai  vue  l'autre  jour  en  sa  toilette  du  matin. 
Un  léger  col  plissé  embrassait  son  menton  et  ses 
joues  comme  le  calice  d'une  fleur.  On  entrevoyait 
son  cou,  entouré  d'un  rang  de  perles,  et  la  nais- 
sance de  son  sein,  d'une  blancheur  de  lait.  Un 
simple  ruban  d'écarlate,  s'élargissant  un  peu  sur 
son  front,  retenait  ses  cheveux. 


ACTE    TROISIÈME.  167 

DURANTI. 

Jusqu'ici,  nous  n'avons  pas  encore  vu  de  telles 
femmes,  et  certes  il  faut  qu'il  y  en  ait.  On  dit 
qu'elle  dispose  des  bénéfices;  ma  foi,  il  n'en  fut 
jamais  fait  meilleur  usage.  La  beauté  de  la  femme 
est  un  art,  un  art  qui  coûte  cher;  il  faut  bien  en 
payer  les  frais.  Ne  croyez- vous  pas  qu'il  vaut 
mieux  réaliser  un  tel  prodige  que  d'avoir  la  con- 
solation de  penser  qu'il  y  a  quelques  moines  de 
plus  à  la  portion  congrue,  assommant  le  ciel  de 
leurs  patenôtres? 

AGRICOL. 

Oui,  les  revenus  ecclésiastiques  devraient  tous 
être  employés  à  défrayer  la  toilette  de  jolies 
femmes  et  à  pensionner  des  gens  d'esprit. 

MAIFFREDI. 

Mais  cet  Arnaud,  que  fait-il  en  tout  cela? 

AGRICOL. 

Dieu  sait.  On  dit  qu'il  sert  au  pape  pour  ses 
expériences  sur  l'immortalité  de  l'âme. 


468  L'EAU    DE   JOUVENCE. 

MAIFFREDI. 

11  n'y  croit  donc  pas? 

AGRICOL. 

Oh!  c'est  comme  toutes  les  choses  qu'on  croit; 
un  n'en  est  pas  bien  sûr. 

MAIFFREDI. 

Je  vous  demande  ce  que  cela  lui  fait. 

AGRICOL. 

Pardon!  s'il  y  a  un  enfer,  comme  il  est  simo- 
niaque  au  premier  degré,  gare  à  lui! 

MAIFFREDI. 

Voilà  des  choses  qu'il  ne  faut  pas  savoir.  Moi, 
je  n'y  pense  jamais.  Les  prêtres  sont  chargés  de 
cela. 

Les  deux  groupes  se  rapprochenL 
SOEUR     DOUCELINE. 

C'est  un  scandale  comme  on  n'en  vit  jamais. 
Cette  femme  perdra  la  chrétienté.  Les  évêchés  se 


ACTE    THOISIÈME.  169 

donnent  à  sa  recommandation.  Le  bachelier  Wal- 
therus  seraévêque  un  de  ces  jours. 

ZABELON. 

Oui,  c'est  un  scandale  affreux!  Définitivement, 
ma  sœur,  tous  les  hommes  sont  des  polissons! 
Ah!  s'ils  voulaient  tous  se  faire  moines! 

LES   DANSEURS. 

Sur  le  pont 

D'Avignon, 
C'est  là  que  l'on  danse; 

Sur  le  pont 

D'Avignon, 
Que  l'on  danse  en  rond. 

SCÈNE    IL 

LES  MÊMES,  PROSPEtlO,  sous  le  nom  d'ARNAUD, 
HILARIUS,  GOTESGALC. 

Prospero  et  ses  deux  disciples  circulent  inconnus  dans  la  foule 
et  causent  entre  eux  à  voix  basse. 

PROSPERO. 

Nous  sommes  ici  peu  populaires;  mais  ces 
bourgeois  sont  gens  tranquilles,  évitons  de  les 


470  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

émouvoir.  Plus  on  remue  d'idées  fortes  et  neuves, 
plus  il  faut  de  précautions  pour  ne  pas  troubler 
le  peuple.  L'ambition  perd  tout.  On  eût  proposé  à 
Platon  d'être  le  président  de  sa  république  qu'il 
se  fût  récusé.  Il  eut  bien  plus  de  plaisir  à  l'écrire 
qu'il  n'en  aurait  eu  à  la  gouverner. 

HILARIUS. 

Vous  ne  voulez  donc  pas  de  la  vérité  pour  le 
peuple? 

PROSPERO. 

Pardon!  mais  la  vérité  du  peuple,  c'est  celle 
qu'il  se  fait  à  lui-même.  Le  peuple  a  besoin  à  la 
fois  d'illusions  religieuses  et  de  beaucoup  d'amu- 
sements. 

GOTESCALC. 

Mais  ces  danses,  ces  privautés  sont  d'une  mo- 
ralité douteuse.  Il  faudrait  pourtant  songer  à  mo 
raliserles  masses.  Il  n'y  a  que  cela  de  sérieux. 

PROSPERO. 

A  notre  âge,  Gotesc'alc,  peut-on  dire  de  pareils 


I 


ACTE    TROISIÈME.  17< 

enfantillages?  Si  nous  ne  sommes  pas  désabusés, 
quand  le  serons-nous,  mon  cher?  Gomment  n'as- 
tu  pas  encore  vu  la  vanité  de  tout  cela?  Tous  les 
trois,  nous  avons  mené  une  jeunesse  sage;  car 
nous  avions  une  œuvre  à  faire.  En  conscience, 
voyant  le  peu  que  cela  rapporte,  pouvons-nous 
songer  à  conseiller  aux  autres,  qui  n'ont  pas 
d'œuvre  à  faire,  les  mêmes  maximes  de  vie?  La 
moralité  doit  être  réservée  pour  ceux  qui  ont  une 
mission  comme  nous.  Celui  qui  occupe  un  rang  à 
part  dans  l'humanité  doit  s'imposer,  en  retour  de 
ses  privilèges,  des  devoirs  austères,  un  genre  de 
vie  astreint  à  des  règles  difficiles.  Mais  les  pau- 
vres gens,  les  gens  ordinaires,  allez  donc!  Ils 
sont  pauvres,  et  vous  voulez  que,  par-dessus  le 
marché,  ils  soient  vertueux!  C'est  trop  exiger.  Eh 
mon  Dieu!  leur  part  n'est  pas  la  plus  mauvaise. 
Il  n'y  a  que  les  simples  qui  s'amusent.  Or  s'amu- 
ser est  une  manière  inférieure,  une  manière  réelle 
pourtant  de  toucher  le  but  de  la  vie.  Si  Thomme 
n'existait  pas,  les  formes  les  plus  élevées  de  l'ado- 


172  L'EAU    DM    JOUVENCE. 

ration  sur  notre  planète  eussent  été  les  jeux  des 
dauphins,  le  tourbillonnement  folâtre  des  papil- 
lons, le  chant  des  oiseaux.  L'amour  est  la  perle 
pour  laquelle  on  donne  tout  le  reste;  or  Famour 
n'existe  guère  que  pour  le  peuple.  Le  plus  grand 
prince,  avec  tous  ses  trésors,  ne  saurait  acheter 
l'amour  que  Tartisane,  la  villageoise  donne  gra- 
tis au  jeune  artisan  ou  au  jeune  villageois.  Les 
gueux  ne  s'aiment  qu'entre  eux.  Le  peuple  doit 
s'amuser;  c'est  là  sa  grande  compensation.  Un 
peuple  gai  est  le  meilleur  des  peuples.  Ce  qu'un 
peuple  donne  à  la  gaieté,  il  le  prend  presque  tou- 
jours sur  la  méchanceté. 

GOTESCALC. 

Vous  ne  croyez  donc  pas  que  des  sociétés  de 
tempérance  sauveraient  le  monde  des  dangers  qui 
le  menacent? 

PROSPERO. 

Mais  c'est  là  une  véritable  indignité.  Priver  les 


I 


ACTE  TROISIÈME.  -173 

simples  gens  de  la  seule  joie  qu'ils  ont,  en  leur 
promettant  un  paradis  qu'ils  n'auront  pas!... 
Allons  donc!  Pauvres  vies  déflorées!...  Pourquoi 
voulez- vous  empêcher  ces  malheureux  de  se  plon- 
ger un  moment  dans  l'idéal?...  Ce  sont  peut-être 
les  heures  où  ils  valent  quelque  chose. 

GOTESGALC. 

Nos  maîtres  d'école,  en  Poméranie,  disent  tout 
le  contraire.  Ils  prétendent  que  notre  race  est  la 
première  de  toutes,  parce  qu'elle  ne  sait  pas  rire 
et  qu'elle  n'a  pas  besoin  de  s'amuser. 

PROSPERO. 

Attendez  un  peu.  Quand  souillera  le  vent  des 
réclamations  individuelles,  on  verra  quel  aimable 
peuple  vous  aurez  là.  Vous  les  tenez  maintenant, 
en  leur  distribuant,  en  retour  de  leur  vertu,  des 
billets  pour  une  loge  plus  ou  moins  bonne  dans  un 
paradis  chimérique.  Mais,  quand  on  verra  que  ces 
billets  n'ont  pas  plus  de  sohdité  que  les  actions 


r74  L'EAU    DE   JOUVENCE. 

des  mines  d  argent  de  la  lune,  personne  ne  voudra 
en  être  payé,  et  il  ne  restera  plus  alors  pour  main- 
tenu le  peuple  que  sa  bonne  humeur  et  sa  gaieté. 
L'État  doit  chercher  à  être  juste;  il  doit  surtout 
chercher  à  être  aimable.  Dans  l'hypothèse,  qui 
devient  de  plus  en  plus  probable,  où  l'univers 
n'est  qu'une  tautologie  dans  laquelle  la  somme  de 
mouvement  se  retrouve  exactement  dans  la  balance 
finale,  sans  perte  ni  gain,  tâchons  que  la  plaisan- 
terie ait  été  douce.  Si  tout  ce  qu'on  dit  de  l'autre 
monde  doit  aboutir  à  une  banqueroute,  c'est  vrai- 
ment dur  d'avoir  fait  mener  aux  pauvres  gens  une 
rie  de  cheval  pour  rien  du  tout.  Vu  l'incertitude 
où  nous  sommes  de  la  destinée  humaine,  ce  qu'il 
y  a  encore  de  plus  sage,  c'est  de  s'arranger  pour 
que,  dans  toutes  les  hypothèses,  on  se  trouve 
n'avoir  pas  été  trop  absurde.  De  la  sorte,  nous 
ne  serons  pas  des  saints,  mais,  non  plus,  nous  ne 
serons  pas  des  dupes.  De  toute  façon,  nous  n'au- 
rons pas  de  surprise  trop  forte. 


ACTE    TROISIÈME.  475 

HILARIUS. 

Vous  m'expliquez  comment,  dans  beaucoup  de 
circonstances,  je  vous  ai  entendu  parler,  comme 
tout  le  monde,  des  rémunérations  dues  aux  déshé- 
rités et  aux  hommes  vertueux.  Vous  en  parliez 
avec  assurance.  En  êtes-vous  sûr  pourtant? 

PROSPERO. 

Pas  du  tout,  je  suis  presque  sûr  du  contraire. 

HILARIDS. 

Alors,  si  la  vie  était  à  recommencer,  avec  la 
vue  claire  que  vous  avez  maintenant  de  bien  des 
choses,  vous  la  recommenceriez  sur  de  tout  autres 
bases? 

PROSPERO. 

Non,  je  referais  juste  ce  que  j'ai  fait. 

HILARIUS. 

Je  ne  vous  comprends  pas.  Une  de  vos  déhca- 
tesses  est  de  ne  pas  vouloir  paraître  payer  des 
services  réels  en  fausses  lettres  de  change  sur  un 


176  L'EAU   DE    JOUVENCE, 

royaume  de  Dieu  problématique.  Mais  alors  pour- 
quoi en  parlez- vous?  Et  si  l'on  vous  prenait  au  mot? 

PROSPERO. 

C'est  peu  à  craindre.  Quand  je  dis  ces  choses- 
là,  je  sens  bien  que  nul  de  mes  auditeurs  ne  sera 
tellement  frappé  de  mes  preuves,  que  cela  le  porte 
à  se  priver  d'aucune  sensation  douce.  Sans  cela, 
j'aurais  des  scrupules  d'avoir  été  cause  que  quelque 
brave  homme  ait  diminué,  pour  avoir  pris  trop  au 
sérieux  mes  raisonnements,  la  somme  de  jouis- 
sance qu'il  aurait  pu  goûter.  Ce  sont  là  des  vérités 
sur  lesquelles,  quand  on  n'a  pas  pour  profession 
de  les  enseigner,  on  a  trois  ou  quatre  opinions 
par  jour.  Et  pourtant,  ces  probabilités,  qui  sont 
si  faibles  qu'on  ne  ferait  pas  un  placement  d'un 
franc  sur  des  garanties  aussi  chétives,  suffisent  à 
l'homme  pour  sacrifier  sa  vie.  Nous  sommes  ainsi 
faits.  Une  sorte  d'instinct  nous  dit  :  «  Courage! 
Trompe  au  profit  de  l'Éternel  ;  maintiens  la  raison 
d'être  du  sacrifice  et  de  la  vertu.  » 


ACTE    TROISIÈME.  477 

HILARIUS. 

V^otre  vie  tout  entière,  en  effet,  a  été  conduite 
par  la  foi  en  quelque  chose  d'absolu.  La  science 
ne  peut  être  sérieuse  si  le  monde,  qui  en  est  l'ob- 
jet, est  frivole.  Or  vous  avez  pris  la  science  émi- 
nemment au  sérieux.  Vous  y  avez  sacrifié  les  récom- 
penses et  les  joies  les  plus  légitimes. 

PROSPERO. 

C'est  justement  pour  cela  que  je  mets  la  plus 
grande  réserve  à  recommander  aux  autres  la  voie 
que  j'ai  suivie.  La  vertu  est  une  gageure,  une  sa- 
tisfaction personnelle,  qu'on  peut  embrasser  comme 
un  généreux  parti;  mais  la  conseiller  à  autrui! 
qui  Toserait?  On  hésite,  en  pareil  cas,  comme  si 
l'on  mettait  dans  la  main  de  quelqu'un  une  pièce 
d'un  aloi  douteux.  M'étant  peu  amusé  quand  j'étais 
jeune,  j'aime  à  voir  s'amuser  les  autres.  Ceux 
qui  prennent  ainsi  la  vie  sont  peut-être  les  vrais 
philosophes.  Qui  sait  si  le  dernier  résultat  du 
grand  effort  qui  se  fait  en  ce  moment  pour  percer 

12 


I7S  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

l'infini  n'est  pas  que  tout  est  vide,  si  bien  que  le 
dernier  mot  de  la  sagesse  serait  de  s'étourdir? 
Pour  nous,  l'âge  est  passé;  nous  sommes  trop 
vieux.  Laissons  au  moins  faire  les  autres  et  jouis- 
sons de"  leur  plaisir.  Maintenant,  mon  idéal  serait 
un  vieux  château  patriarcal,  rempli  d'enfants  qui 
chantent,  de  filles*  et  de  garçons  qui  folâtrent,  où 
tout  le  monde  mangerait,  boirait,  danserait,  vivrait 
de  moi.  Après  tout,  le  monde  ne  serait  pas  sérieux, 
que  la  science  pourrait  être  sérieuse  encore.  De 
grandes  sommes  de  vertu  ont  été  dépensées  pour 
des  chimères.  Il  faut  toujours  prendre  le  parti  le 
plus  vertueux,  sans  être  sûr  que  la  vertu  soit 
autre  chose  qu'un  mot. 

Gotescalc  donne  quelques  marques  d'étonnement. 
HILARIUS  lui  dit  à  part. 

Habitue-toi  donc  au  langage  de  notre  école.  Au 
fond,  notre  maître  ne  pèche  que  par  excès  de  gen- 
tilhommerie.  Il  a  peur  qu'il  ne  se  mêle  aux  sacri- 
fices qu'il  fait  pour  le  vrai  quelque  apparence  de 


I 


ACTE    TKOÏSIÈME.  479 

pot-de-vin  ou,  comme  on  dit  en  Orient,  de  bakh- 
schîsch, 

PROSPERO. 

Il  y  a,  sur  Tensembledes  choses,  des  vingtaines 
d'hypothèses  possibles.  La  philosophie  consolante 
n'est  qu'une  hypothèse  entre  beaucoup  d'autres; 
mais,  après  tout,  c  est  une  hypothèse,  et,  dans  le 
cas  où  elle  imphquerait  quelque  chose  de  vrai, 
il  ne  faut  pas  que  nous  soyons  pris  au  dépourvu. 
On  doit  avoir  réponse  à  tout. 

LES    CHANTEURS^ 

Sur  le  pont 

D'Avignon, 
C'est  là  que  l'on  danse  ; 

Sur  le  pont 

D'Avignon, 
Que  l'on  danse  en  lond. 


480  L'EAU    DE   JOUVENCE. 


SCENE    III. 

LES   MÊMES 

Les  chants  s'éloignent.  Peu  à  peu  le  pont  devient  désert.  Prospère  et  sei 
disciples  restent  seuls  silencieux.  Les  derniers  chants  des  danseurs  se  perdent 
dans  le  lointain.  Une  vision  fantastique  se  dessine  alors  dans  le  ciel.  Deux 
poteaux  s'élèvent  à  l'entrée  du  pont  ;  entre  eux  un  couperet  énorme  brille 
au  clair  de  lune.  —  Un  nouveau  chant  se  fait  entendre. 

Dansons  la  carmagnole, 

Vive  le  son, 

Vive  le  son, 
Dansons  la  carmagnole, 

Vive  le  son 

Du  canon  I 

GOTESCALC. 

Voilà  ce  qui  alterne  avec  vos  danses  et  vos  bai- 
sers. Chez  nous,  grâce  au  respect,  cela  n'arrive 
jamais. 

PROSPERO, 


Attendez  donc  un  peu. 


Une  longue  danse  macabre  se  déroule  sur  les  remparts  crénelés  d'Avignon, 
Chaque  couple,  après  avoir  exécuté  une  contredanse,  vient  se  placer  sous  le 
couperet,  qui  tombe  avec  un  bruit  sourd,  puis  so  relève  lentement  pour 
tomber  encore. 

Lo  premier  groupe  est  composé  du  roi  ot  du  pape.  Ces  deux  grands  per- 


ACTE    TROISIÈME.  181 

sonnages  se  font  de  profondes  salutations,  entremêlées  de  pirouettes,  où  il» 
se  tournent  le  dos.  Viennent  ensuite  le  duc  de  Bourgogne,  avec  les  insigne» 
de  la  Toison  d'or,  et  un  cardinal  en  robe  rouge  ;  ils  se  pavanent  gravement; 
puis  Mg'  le  duc  de  Bourbon  et  M.  le  comte  d'Armagnac  ;  puis  les  douze 
preux  et  les  douze  preuses,  qui  se  donnent  le  bras  deux  à  deux  et  paraissent 
avoir  entre  eux  des  conversations  fort  intimes.  Puis  vient  Jacques  de  Lalain, 
le  bon  chevalier,  ayant  enfin  délivré  la  Dame  de  Pleurs,  et  la  consolant. 
Pétrarque  et  Laure  apparaissent  seuls  sur  un  char  traîné  par  de  petits  Amours, 
ayant  les  mains  attachées  derrière  le  dos  par  des  cordons  de  soie.  Anne  de 
Bretagne,  entourée  de  dames  vertueuses,  défile  après  Genièvre  et  toute  son 
école  d'amour. 

Deux  géants  se  dessinent  sur  le  ciel  :  c'est  Roland  et  Olivier,  se  donnan 
la  main  en  souvenir  de  la  belle  Aude.  Leur  cou  est  trop  fort  pour  entrer  dam 
la  lunette.  Le  bourreau  fait  venir  un  charpentier,  qui,  en  deux  ou  trois  coups 
de  hache,  adapte  l'appareil. 

Pendant  que  Roland  et  Olivier  attendent,  une  foule  énorme,  évoques, 
abbés  mitres,  pénitents  de  toutes  les  couleurs,  avec  leurs  croix  procession- 
nelles et  leurs  disciplines,  corps  de  métier,  gentilshommes,  grandes  dames  en' 
tous  leurs  atours,  bourgeois  en  chaperon,  présidents  à  mortier,  juges  en 
toque,  docteurs  avec  leurs  hermines,  se  pressent  attendant  leur  tour.  Des 
huissiers  à  verge  président  au  défilé  et  font  garder  les  rangs. 

La  danse  est  close  par  un  élégant  menuet  exécuté  par  le  dernier  légat  et 
la  dernière  abbesse.  On  entend  à  la  fois  l'air  simple,  aimable  et  galant  du 
menuet  et  le  chant  : 

Dansons  la  carmagnole, 

Vive  le  son, 

Vive  le  son, 
Dansons  la  carmagnole, 

Vive  le  sob 

Du  canon  ! 


ACTE    IV 


Fl  se  passe  tout  entier  dans  le  laboratoire  de  Prospero,  situé  ao 
fond  de  la  résidence  papale. 


SCENE    PREMIERE. 

PROSPERO,  sous  LK   NOM   D'ARNAUD,    HILARIUS, 
GOTKSGALG. 

HILARIUS. 

Qui  jamais  aurait  cru  que  le  pape  lui-même  se 
ferait  notre  protecteur  et  nous  donnerait  dans  son 
propre  palais  ce  laboratoire  grand  et  commode,  où 
vous  allez  enfin  avoir  les  moyens  de  perfectionner 
vos  découvertes  ? 

PROSPERO. 

Oui  ;  depuis  que  j*ai  quitté  ma  retraite  de  Pavie, 
je  suis  comme  l'apode  qui  ne  peut  pondre  ni  cou- 
ver, faute  de  pieds  pour  poser  à  terre.  On  ne  fait 
pas  de  découvertes  à  Tauberge  ni  sur  les  grandes 


1 


ACTE    QUATRIEME.  183 

routes.  Les  trois  fois  où,  dans  ces  derniers  temps, 
j'ai  vu  l'éclair  du  buisson  ardent,  c'a  été  comme 
par  hasard,  à  la  dérobée.  Une  fois,  c'était  dans 
une  hôtellerie  de  Catalogne  ;  à  la  vue  de  la 
flamme,  mes  hôtes  faillirent  m'assommer  ;  l'autre 
fois,  c'était  chez  des  moines,  qui  me  prirent  pour 
un  démoniaque  ;  une  troisième  fois,  je  produisis 
l'extrait  de  vie  en  compagnie  d'une  bande  d'étu- 
diants vivant  de  leur  mandoline.  Us  burent  tout 
le  godet  que  j'avais  rempU  ;  deux  en  moururent. 

HILARIUS. 

Gomment  se  fait-il  que  toi,  qui  as  su  faire  voir  à 
tant  d'autres  des  choses  merveilleuses,  aies  été  le 
S'ul  à  ne  point  les  voir  ? 

PROSPERO. 

Il  convenait  que  je  fusse  sobre  dans  la  salle 
du  festin  que  je  présidais. 

HILARIUS. 

Votre  eau  est  assurément  la  découverte  la  plus 


184  L  EAU   DE    JOnVENGE. 

étonnante  qu'on  ait  jamais  faite.  Une  force  énorme 
entre  avec  vous  dans  l'atelier  humain.  Vous  mé- 
prisez avec  raison  le  vulgaire  qui,  incapable  de 
comprendre  la  grandeur  réelle  de  votre  découverte, 
vous  prête  des  chimères  et  transforme  en  recettes 
de  bonne  femme  vos  plus  étonnants  procédés. 

PROSPERO. 

Ces  chimères  me  perdront;  mais  nul  n'est  maître 
de  sa  renommée.  Elle  court  devant  vous,  se  fait 
sans  vous.  Peu  m'importe.  Je  me  survivrai  en 
vous,  mes  disciples  fidèles.  Mes  vérités  sont  de 
l'ordre  de  celles  qui  ne  périssent  pas.  Quiconque 
voudra  refaire  mes  expériences  arrivera  au  même 
résultat  que  moi.  L'ordre  d'investigation  que  j'ai 
ouvert  peut  être  élargi  indéfiniment.  La  distilla- 
tion, que  nous  avons  créée,  amènera  des  analyses 
plus  intimes  encore.  L'apparente  variété  de  la 
matière  sera  ramenée  à  l'unité.  On  fera  mieux 
alors  que  faire  de  l'or,  insipide  rêve  de  ceux  qui 
ne  conçoivent  la  science  que  comme  un  moyen  de 


ACTE    QUATRIEME.  485 

satisfaire  leurs  penchants  grossiers.  Les  sots  !  ils 
ne  voient  pas  que  changer  tout  en  plomb  serait 
la  même  chose  que  changer  tout  en  or.  Pour  moi, 
j'aimerais   autant   savoir  faire  l'un   que   l'autre. 
Mais  j'aimerais  encore  mieux  savoir  faire  de  la 
lumière  avec  de  la  boue,  de  l'esprit  avec  la  ma- 
tière. On  y  viendra;    on  comprendra  la  vie,  et 
sans  pouvoir  modifier  ce  qu'elle  a  d'essentielle- 
ment fragile,  on  rectifiera  les  voies  souvent  inuti- 
lement compliquées  de  la  nature;    on   corrigera 
des  abus,  restes  d'un  développement  historique, 
que  l'instinct  n'a  pas  eu  de  motifs  suffisants  pour 
réformer.  Une  plus  haute  raison  gouvernera  le 
monde  ;  peut-être  même  un  peu  de  justice  finira 
par  y  pénétrer.  On  corrigera,  du  moins  en  détail, 
ce  qu'il  y  a  d'inique  et  de  cruel  dans  les  partis 
pris  généraux  de  la  création. 

GOTESCALC. 

Nos  maîtres  d'école  de  Poméranie  nous  disent, 
au  contraire,  que  l'homme  doit  souffrir,  que  le 


486  L'EAU    DK    JOUVENCE. 

grand  crime  est  de  vouloir  faire  les  choses  autre- 
ment que  Dieu  ne  les  a  faites.  La  réforme  du 
monde  n'est-elle  pas  la  grande  hérésie?  Si  le 
monde,  comme  le  rêvent  les  réformateurs,  était 
mieux  que  le  monde  tel  qu'il  existe,  Dieu  l'eût  fait 
tout  d'abord  ainsi.  On  ne  commande  pas  à  Dieu  ; 
on  ne  guérit  pas  malgré  lui,  on  ne  s'enrichit  pas 
malgré  lui. 

PROSPERO. 

Réformons  toujours.  Si,  comme  le  veulent  vos 
docteurs,  le  mal  incorrigible  est  la  dernière  part 
de  Dieu  dans  la  nature,  cette  part  sera  toujours 
assez  large. 

HILARIUS. 

Ainsi  la  légende  populaire,  en  vous  prêtant  des 
miracles,  ne  fait  en  somme  que  matérialiser  vos 
inspirations,  donner  une  forme  grossière  à  vos 
idées. 

PROSPERO. 

Sans  contredit,  t^ar  la  science,  l'homme  ne  pro- 


ACTE    OUATIUÊME.  187 

longera  pas  considérablement  le  nombre  de  ses 
années;  mais,  en  quarante  ans,  il  vivra  cent  fois 
plus  qu'autrefois  en  quatre-vingts.  Il  mourra 
dignement,  au  moment  qu'il  aura  fixé.  Dans 
chaque  ville,  de  nombreux  petits  palais,  ornés  de 
rubans  et  de  fleurs,  offriront  à  Thomme  épuisé  ce 
que  l'État  lui  doit  avant  tout,  le  moyen  de  se 
procurer  une  mort  douce,  accompagnée  de  sen- 
sations exquises.  Ceux  qui  souffriront  alors,  ce 
sera  parce  qu'ils  y  auront  consenti.  L'homme  saura 
le  monde,  il  pénétrera  le  ciel.  Gela  vaudra  mieux 
que  de  ressusciter  pour  deux  jours,  et,  quelque 
doux  qu'il  fût  de  voir  en  rêve  ceux  qu'on  a  aimés, 
il  y  aura,  dans  la  communauté  d'une  grande  hu- 
manité éclairée,  tant  de  paix  et  de  joie,  que  tout 
amour  particulier  sera  sacrifié,  comme  un  égoïsme 
blâmable,  à  l'amour  de  l'ensemble. 

HILARIUS. 

Ne  comptez- vous  pas,  d'ailleurs,  sur  le  progrès 
politique  et  social  ? 


188  L'EAU    DE   JOUVENCE. 


PROSPERO. 


C'est  la  science  qui  fait  le  progrès  social,  et 
non  le  progrès  social  qui  fait  la  science.  La  science 
ne  demande  à  la  société  que  de  lui  laisser  les  con- 
ditions nécessaires  à  sa  vie  et  de  produire  un 
nombre  suffisant  d'esprits  capables  de  la  com- 
prendre. Certes  la  science,  absolument  parlant, 
pourrait  se  passer  d'être  comprise  ;  car  elle  est. 
Les  œuvres  d'Archimède,  d'Euclide,  ont  dormi 
mille  ans  dans  les  manuscrits,  sans  que  personne 
les  comprît.  Mais  cela  est  fort  dangereux,  et  c'est 
merveille  que  ces  découvertes  admirables  de  la 
science  antique  n'aient  pas  disparu  de  la  tradition 
de  l'humanité.  Il  faut  tâcher  que  cela  n'arrive  plus. 
Le  monde  est  gouverné  presque  tout  entier  par  la 
brutalité.  Les  paysans  indépendants  de  Schwit? 
et  de  Glaris  ne  sont  guère  plus  éclairés  que  les 
seigneurs.  Les  empereurs  et  les  rois  pourraient 
plus  pour  nous;  car  ils  représentent  un  principe 
supérieur  au  canton  et  à  la   seigneurie  féodale. 


1 


ACTE    QUATRIÈME.  i89 

Ah!  si  ÎGS  républiques  italiennes  voulaient!... 
Mais  elles  comprennent  peu  la  science;  elles  ne 
vont  que  jusqu'à  l'art.  Usons  donc  de  notre  pape, 
tandis  qu'il  est  malade  et  qu'il  fonde  sur  mon 
eau  de  vie  des  espérances  illimitées.  Il  accomplit 
une  bonne  œuvre,  après  tout,  cet  excellent  pape. 
Il  force  de  bons  rustiques  à  faire  notre  part  de 
travail  pendant  que  nous  spéculons.  Rien  n'est 
assurément  plus  légitime.  Rappelez-vous  ce  saint 
dont  un  ange  laboure  le  champ,  afin  qu'il  n'ait 
pas  à  interrompre  sa  prière.  La  prière,  ou,  pour 
mieux  dire,  la  spéculation  rationnelle,  est  le  but 
du  monde  ;  le  travail  matériel  est  le  serf  du  tra- 
vail spirituel.  Tout  doit  aider  celui  qui  prie,  c'est- 
à-dire  qui  pense.  Les  démocrates,  qui  n'admettent 
pas  la  subordination  des  individus  à  l'œuvre  gé- 
nérale, trouvent  cela  monstrueux,  et,  quand  le 
sage  et  libéral  Galiban  ne  sera  plus,  je  ne  sais 
pas  bien  ce  qui  arrivera. 


490  L'EAU    DE   JOUVENCE. 

SCÈNE    II. 

Les  disciples  entrent  les  uns  après  les  autres,  allument  les  (oirneaui, 
ajustent  les  alambics. 

LES    MÊMES,    DISCIPLES   NOUVEAUX, 
TROSSULUS 

HILÀRIUS. 

On  ne  vit  jamais  pareille  chose.  Depuis  qu'on 
sait  que  vous  êtes  à  Avignon,  Avignon  est  la  ca- 
pitale du  monde.  On  y  vient  de  toutes  parts  pour 
vous  consulter. 

DISCIPLES     NOUVEAUX. 

Maître,  prenez-nous  pour  vous  aider  dans 
l'œuvre  sainte  que  vous  accomplissez.  Nous  vou- 
lons servir  la  science. 

PROSPERO. 

Venez,  étudiez,  comprenez.  Si  vous  êtes  de  bons 
serviteurs,  votre  joie  sera  immense;  ce  sera  là 
toute  votre  récompense. 


ACTE    QUATRIÈME.  494 

TR0S8ULUS. 

Maître,  j'ai  une  idée  secrète  à  vous  communi- 
quer.   (Prospère  le  prend  à  part.)    La    Société    deS    gCnS    dC 

lettres,  dont  j'ai  l'honneur  de  faire  partie,  prépare 
un  projet  de  loi  pour  que  l'homme  de  génie 
garde  éternellement  la  propriété  de  ses  idées.  C'est 
le  seul  moyen  pour  que  les  hommes  de  génie 
soient  riches  comme  les  bourgeois  et  estimés 
comme  ceux-ci.  Or  nous  avons  remarqué  que  les 
hommes  de  génie  sont,  en  général,  déplorablement 
insoucieux  de  leurs  intérêts.  Voilà  Jésus -Christ, 
par  exemple.  S'il  avait  voulu  prendre  la  propriété 
de  son  Evangile,  figurez-vous  quelle  fortune  cela 
ferait  pour  ses  héritiers  !  Car,  d'après  nos  idées, 
il  ne  s'agit  pas  seulement  de  garantir  le  droit  de 
copie  sur  les  œuvres  des  écrivains  :  il  faut  que 
partout  où  on  les  récite,,  où  on  les  lit,  où  on  les 
chante,  il  faut,  dis-je,  qu'il  leur  soit  payé  un  tant 
pour  cent.  Pour  Jésus-Christ  en  particulier,  quel- 
ques-uns d'entre  nous  pensent  que  tous  ceux  qui 


492  L'EAU   DE  JOUVENCE. 

observent  une  des  maximes,  qui  pratiquent  une 
des  vertus  qu'il  a  prêchées,  sont  redevables  de 
quelque  chose  à  ses  ayants  droit.  Mais  il  est  clair 
que  Jésus-Christ  fut  un  pauvre  spéculateur.  Nous 
élaborons  également  une  loi  pour  assurer  la  pro- 
priété des  inventions,  des  idées.  Quel  capital  re- 
présenterait maintenant  l'invention  du  rouet,  du 
fuseau?  Or,  maître,  votre  alcool  rapportera  un 
jour  des  milliards.  Associez- vous  avec  nous,  et 
nous  trouverons  moyen  de  faire  que  tout  homme 
qui  boira  de  votre  eau  de  vie  la  quantité  que  con- 
tient un  dé  à  coudre  payera  une  petite  somme,  si 
petite  que  vous  voudrez.  Ce  sera  une  superbe  af- 
faire, et  notre  société  en  bénéficiera. 

PROSPERO. 

Ah  !  votre  société  a  pour  objet  de  protéger  les 
droits  de  ceux  qui  battent  monnaie  avec  leur  pen- 
sée ?  Je  n'appartiens  pas  à  cette  engeance-là,  et  je 
ne  lui  veux  aucun  bien.  Le  vrai  penseur  doit  dé- 
sirer que  ceux  qui  embrassent  vénalement  la  pro- 


ACTE    QUATRIÈME.  193 

fession  de  lettrés  soient  découragés  par  la  per- 
spective de  mourir  de  faim.  La  prétention  de  faire 
régner  dans  la  distribution  des  bénéfices  de  ce 
monde  une  trop  grande  justice  est  la  pire  erreur 
qu'il  y  ait.  L'injustice  est  le  principe  même  de  la 
marche  de  cet  univers.  Jéhovah  fut,  dit-on,  le  Dieu 
juste  par  excellence.  Or  rappelez-vous  ce  qui 
arriva  pour  les  bœufs  qui,  poussés  par  un  mou- 
vement divin,  ramenèrent  d'eux-mêmes  l'arche  de 
chez  les  Philistins.  D'après  nos  idées,  il  aurait 
fallu  leur  faire  une  pension  alimentaire,  les  pla- 
cer dans  une  belle  prairie,  où  ils  auraient  été  au 
vert  le  reste  de  leurs  jours.  Fi  donc!  On  construi- 
sit un  bûcher  avec  les  bois  du  char  mystérieux 
qui  avait  ramené  le  coffre  sacré,  et,  sur  ce  bûcher, 
on  offrit  les  bœufs  en  sacrifice.  Ils  furent  consu- 
més en  holocauste  à  Jéhovah,  et  l'auteur  de  ce 
beau  récit  biblique  a  l'air  de  trouver  que  ce  fut 
tout  à  fait  convenable,  et  que  ces  bonnes  bêtes 
durent  s'en  trouver  les  très  heureuses  et  très  hono- 
rées.  Ayant   rempli   par   leur   instinct    profond 

13 


m  L'EAU    DE   JOUVENCE. 

une  mission  providentielle  de  premier  ordre,  elles 
devaient  disparaître  avec  leur  mission.  Voilà  la 
récompense  de  tous  les  bienfaiteurs  de  l'humanité. 
On  les  brûle  avec  le  bois  dé  leur  découverte  et 
d'autres  profitent  pour  eux.  Jéhovah  ne  conçut 
jamais  que  les  choses  pussent  et  dussent  se  passer 
autrement. 

TROSSULUS,    à  lui-même. 

Un  sot  de  cette  espèce  est  fait  pour  être  toute  sa 
vie  exploité. 

Il  tourne  le  dos. 

SCÈNE    III. 

LES   MÊMES,    LÈOLIN. 
HILARiUS. 

Maître,  de  tous  ceux  qui  se  présentent  pour 
vous  voir,  voici  le  plus  singulier.  Il  a  l'air  d'un 
vieux  fou  sans  conséquence. 

Bntre  Léolia  de  Bretagne,  eu  çostuiqd  de  çb^YAlier  erraot  et  de  poètti 
lA  Ijrre  irliad^i^o  sur  V^pAuie. 


1 


ACTE    QUATRIÈME.  495 

PROSPEKO. 

Que  venez-vous  faire  ici  ? 

LÉOLIN. 

Ce  que  je  fais  partout  :  regarder  et  jouir.  Par- 
tout je  vais,  partout  j'entre,  partout  je  comprends- 
quelque  chose.  Voilà  ma  profession.  Je  poursuis 
la  beauté  d'une  soif  qui  n'est  jamais  assouvie.  La 
vérité  aime  plus  de  suite  que  je  n'en  ai  ;  elle  me 
fuit   peut-être.  Je  ne  sais  qu'aimer  et  chanter. 
Gomme  la  caille  à  qui  on  crève  les  yeux,  je  ne 
fais  plus  la  différence  des  jours  et  des  nuits  ;  je 
chante  sans  cesse.  J'ai  entendu  parler  de  ton  eau 
de  vie.  Il  paraît  que  c'est  du  feu.  Je  sais  que  tu  la 
donnes  gratis.  J'en  voudrais  deux  ou  trois  gouttes; 
car  j'ai  eu  des  visions  que  je  voudrais  revoir. 
Est-il  vrai  que  tu  es  assez  puissant  pour  faire 
qu'on  revoie  une  personne  qu'on  a  aimée  ? 

PROSPERO. 

Assieds-toi.  L'alambic  chauffe.  Je  crois  que  nous 
pourrons  contenter  ton  désir^ 


196  L'EAU   DE   JOUVENCE. 

SCÈNE    IV. 

LES  MÊMES,   SIFFROL 
HILARIUS. 

Maître,  voici  un  visiteur  qui,  d'après  les  appa- 
rences, doit  être  un  puissant  seigneur. 

SIFFBOI,     en  pompeux  équipage. 

Vous  voyez  en  moi  Siffroi,  seigneur  palatin, 
chargé  par  Sa  Majesté  le  roi  de  Germanie  de  ses 
afïaires  en  ces  parages. 

Arnaud,  Sa  Majesté  l'empereur,  mon  maître, 
sait  que  tu  es  puissant  en  toute  sorte  d'oeuvres, 
dont  quelques-unes  dépassent  la  force  de  l'homme. 
Dès  qu'il  a  entendu  le  bruit  de  la  renommée  et 
qu'il  a  su  que  Sa  Sainteté  le  bienheureux  Clément 
t'accueille  et  te  garde,  il  a  résolu  de  te  faire 
diverses  propositions  dont  j'ai  à  t' entretenir.  Ne 
crains  de  ma  part  aucun  ridicule,  aucune  trace  de 
sentimentalité,  ai  éclate  de  me.)  J'étais  autrefois  idéaliste 


ACTE    QUATRIÈME.  197 

rêveur  ;  maintenant,  je  vois  le  ridicule  de  la  géné- 
rosité; sois  tranquille,  je  suis  un  homme  positif, 
un  homme  sérieux.  Les  diplomates  mes  confrères 
sont  tous  des  bêtes.  Chacun  d'eux  est  l'homme  le 
plus  sot  de  l'Europe,  (u  nt.)  J'ai  de  l'esprit,  n'est-ce 
pas? 

Prospero  le  prend  à  part  ;  ils  s'assoient. 

Arnaud,  les  hommes  de  ta  sorte  ne  peuvent  ap- 
partenir qu'aux  papes,  aux  empereurs  ou  aux  plus 
puissants  rois  de  la  chrétienté.  Le  pape  Clément 
te  couvre  maintenant  de  sa  protection  ;  mais  tu 
sais  qu'Avignon  est  une  mer  trompeuse.  Ce  n'est 
pas  toi  qui  peux  céder  au  ridicule  d'être  sentimen- 
tal. Sache  qu'au  delà  des  monts,  on  sait  aussi  ce 
que  tu  peux.  Nos  nécromanciens  ont  avoué  qu'ils 
ne  sauraient  faire  ce  qu'on  dit  de  toi.  Ce  qu'on 
nous  a  raconté  du  seigneur  Faustin,  en  particulier, 
dépasse  tout  ce  qui  s'est  vu  jusqu'ici.  Pourrais-tu 
le  refaire  ?  Écoute  ce  dont  il  s'agit. 

Sa  Majesté  l'empereur,  roi  des  Germains,  mon 
maître,  n'agit  jamais  que  par  les  principes  de  la 


<98  L'EAU   DE   JOUVENCE. 

plus  pure  légitimité.  Mais  les  nécessités  d'État  ont 
leurs  exigences.  Le  château  de  Kniphausen  lui  est 
nécessaire  pour  exercer  sa  souveraineté.  Tu  com- 
prends bien  que  nous  ne  nous  arrêtons  pas  aux 
petitesses  où  s'embrouille  l'homme  sentimental. 
Pour  déposséder  le  châtelain  actuel,  qui  est  du 
reste  son  ami,  le  roi  mon  maître  a  besoin  d'un 
titre.  Un  testament,  par  exemple,  ou  un  traité,  ou 
un  acte  de  mariage  serait  nécessaire.  Les  légistes 
de  Sa  Majesté  le  roi  mon  maître  en  déduiraient 
tout  de  suite  les  droits  de  l'Empire  sur  ledit  châ- 
teau. Mais  les  pièces  manquent.  Le  vieux  Gunibert, 
décédé  récemment,  devait  tester  pour  l'Empire  :  il 
n'a  pas  accompli  son  intention.  Si  tu  pouvais  faire 
ce  que  tu  as  fait  pour  Faustin,  Gunibert  signerait 
le  testament  qu'il  aurait  dû  rédiger  de  son  vivant, 
et  Sa  Majesté  lé  roi  mon  maître  serait  en  règle  II 
est  vrai  que  le  propriétaire  est  un  de  ses  alliés  les 
plus  loyaux;  l'empereur  mon  maître  pleurera 
beaucoup  d'être  obligé  de  le  déposséder.  Mais  il  se 
fera  violence,  il  connaît  ses  devoirs. 


1 


ACTE    QUATRIÈME.  499 

PROSPERO. 

Peux-tu  croire  des  fables  répandues  par  un  pu- 
blic illettré  ?  L'arrêt  de  la  mort  est  sans  appel  ;  ce 
que  je  fais  est  plus  humble,  mais  plus  vrai. 

SI  F  F  ROI,     à  part. 

Il  cherche  à  m'échapper.  (Tout  haut.)  Quoi  !  tu  veux 
me  faire  croire  que  ces  fournaises  ardentes,  ces 
chaudières,  ces  cylindres  aux  immenses  bras  d'ai- 
rain servent  seulement  à  produire  quelques  gouttes 
de  vin  concentré  !  Non,  tu  brasses  la  vie  et  la 
mort.  La  vie  et  la  mort  appartiennent  à  l'empe- 
reur mon  maître.  Gomme  roi  d'Arles,  il  est  ici 
ton  souverain  :  réfléchis.  Tout  ce  qui  peut  s'ap- 
peler sentimentalité  est  sévèrement  banni  de  notre 
politique.  Tout  dernièrement,  nous  avons  donné 
une  bonne  leçon  aux  Souabes.  Nos  diplomates  et 
les  leurs  dînaient  ensemble  ;  tous,  vers  la  fm  du 
repas,  roulèrent  sous  la  table.  Mais  notre  supé- 
riorité est  que  nous  ne  perdons  jamais  entière- 
ment la  tête.  Sous  la  table,  les  nôtres  tirèrent  des 


200  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

Souabes  des  confidences  et  leur  firent  signer  des 
conditions  que  ces  imbéciles  ne  purent  s'expliquer 
quand  ils  furent  dégrisés. 

Urit. 
PROSPERO. 

Attends,  tu  verras  ce  que  je  fais,  et  prendras 
ainsi  la  mesure  de  ce  que  je  ne  fais  pas. 

Siffroi  va  s'asseoir  à  côté  de  Léolin.  Us  se  regardent  beaucoup  l'un  l'autre* 
UN    DISCIPLE. 

Voilà  deux  oiseaux  qui  ne  tarderaient  pas  à  se 
prendre  de  bec,  s'ils  restaient  longtemps  perchés 
sur  la  même  branche. 

Grand  mouvement  dans  le  laboratoire. 
LÉS    DISCIPLES. 

Attention  !  Venez,  maître  !  l'heure  est  mûre. 

PROSPERO. 

Oui,  c'est  l'heure  de  voir  si  nos  expériences  pré- 
cédentes ont  été  une  illusion.  Ce  qui  prouve  qu'une 
expérience  est  bonne,  c'est  que,  refaite  dans  les 


ACTE    QUATRIÈME.  201 

mêmes  circonstances,  elle  donne  le  même  résul- 
tat. Regardez. 

Il  ouvre  le  robinet.  Une  liqueur  claire  et  ambrée  s'en  échappe.  Il  la 
recueille  dans  une  grande  fiole  en  verre. 

PROSPERO. 

Victoire!  Jamais  nous  n'avons  eu  un  si  beau 
résultat.  La  quantité  de  liquide  est  en  proportion 
des  forces  employées  :  il  y  a  parfaite  équivalence 
dans  l'équation.  Nous  tenons  la  nature;  elle  se 
livre,  elle  travaille  avec  nous. 

Tous  regardent  ayidement  le  bocal  qui  contient  l'eau  de  vie. 
LÉOLIN. 

Celui  qui  la  boit  retrouve  tous  ses  rêves;  j'en 
boirai,  dût-il  m'en  coûter  la  vie. 

TROSSULUS. 

L'imprudent  !  il  montre  son  procédé  à  tous, 
sans  avoir  pris  de  brevet  d'invention. 

SIFFROI' 

Cette  eau  de  feu  appartient  à  l'empereur,  mon 
maître.  Sur  toute  invention,  il  a  un  droit  primer- 


202  L'EAtJ   DE   JOUVENCE. 

dial.  (Ses  yeux  s'enHamment.)  Mais  je  voudrais  bieii  d'a- 
bord en  boire. 

Il  tire  son  épée,  s'empare  de  la  fiole,  en  boit  les  trois  quarts  d'un  seul  trait. 
Léolin  s'élance  en  même  temps,  lui  arrache  la  fiole,  boit  le  reste.  Tou!«  deuj 
tombent  à  terre  comme  anéantis.  On  fait  cercle  autour  d'eux. 

RÊVE   DE  LÉOLIN. 

LEOLINj   ouvrant  un  peu  les  yeux. 

Temps  aimable,  où  je  jouais  enfant  sur  ses  ge- 
noux! Voici  la  cicatrice  que  je  lui  fis  au  bras, 
un  jour  qu'elle  me  menaça  de  mourir  si  je  n'étais 
point  sage.  Je  la  mordis  jusqu'au  sang. 

Silence,  sa  figure  s'illumine  de  plus  en  plus. 

Quels  bords  as-tu  visités  depuis  que  tu  nous  as 
quittés?  Où  vont  les  morts?  Ont-ik  un  cœur  qui 
batte  encore?  Sont-ils  capables  d'aimer?   . 

Oh!  voilà  que  ses  yeux  s'entr'ouvrent.  Sa  main 
longue  et  blanche  sort  du  cercueil;  sa  figure  est 
pâle  comme  autrefois,  ses  yeux  nagent  dans  les 
larmes.  Viens,  embrasse-moi.  Je  vais  te  dire,  te 

conter  tout,    (n  luj  parie  à  voix  basse,  en  sons  inintelligibles).  Qu'il 

y  a  longtemps  depuis  ta  fièvre  fatale!  Oh!  que  tu 


1 


ACTE    QUATRIÈME.  203 

dois  être  fatiguée  de  ce  long  voyage  d'outre-tombe. 

al  verse    d'abondantes  lames.)  RepOSe-toi    SUr  CO  fautCUlI  ; 

cette  maison  t'est  connue,  c'est  la  tienne;  accepte 
nos  caresses  comme  autrefois.  Oh  !  pourquoi  tes 
yeux  sont-ils  toujours  ternes  et  vagues?  C'est 
Léolin,  c'est  ton  frère!...  Elle  n'entend  pas  ma 
voix  !  0  désespoir  ! 

Il  verse  des  torrents  de  larmes. 

Non,  ce  n'est  pas  possible;  elle  vit;  ses  yeux 
pleurent;  c'est  qu'elle  rêve.  Me  tiendras-tu  ri- 
gueur? Diras-tu  encore  que  je  t'ai  trahie?  Ah! 
Dieu  sait  que,  dans  toutes  mes  joies,  je  t'ai  dési- 
rée ;  je  n'ai  pas  eu  un  moment  de  douceur  sans 
que  je  t'aie  appelée  au  partage. 

Voici  les  objets  que  tu  connus.  Ils  ont  été  sa- 
crés pour  nous  ;  nul  n'a  été  tiré  de  sa  place  !  Voici 
l'enfant  que  tu  aimas,  comme  tu  m'avais  aimé  il 
y  a  cinquante  ans.  Il  est  maintenant  jeune  et  plein 
de  courage;  il  veut  vivre. 

Celle-ci,  tu  ne  l'as  jamais  vue.  C'est  d'elle  que 
ïu  me  dis  un  jour  :  «  Cette  petite  vient  pour  me 


204  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

remplacer.  »  Eh  bien,  figure-toi  que  c'est  toi- 
même.  Oui,  tu  m'as  été  rendue.  Regarde,  la  voici. 
Elle  est  douce,  chaste,  timide  et  réservée  comme 
toi.  Comme  toi,  elle  a  besoin  d'être  aimée;  elle 
veut  suffire  à  quelqu'un.  Elle  aura  dans  le  cœur 
tes  susceptibilités  infinies,  la  flèche  de  tes  chères 
subtilités.  Déjà  elle  me  parle  comme  tu  faisais; 
une  herbe  l'enchante.  «  0  papa  !  me  dit-elle, 
écoute  le  bruit  de  ce  ruisseau  ;  comme  il  est  déli- 
cieux! Vois-tu  ce  charmant  clocher,  là-bas,  à 
l'horizon?  Regarde  ce  roseau,  comme  il  est  vert  et 
heureux  !  »  Reste,  reste  une  heure  avec  nous  ! 
Accepte-la  pour  ta  petite  servante;  elle  va  te  soi- 
gner, passer  un  linge  mouillé  sur  ton  front. 

Vois  sa  candeur.  Prends  sa  main,  sa  petite  taille 
d'enfant.  Gomme  elle  t'aime  !  comme  elle  t'em- 
brasse! Ah!  tu  ne  me  pardonnes  pas  peut-être; 
tu  ne  veux  pas  rouvrir  les  yeux.  'Mais  elle!... 
qu'a-t-elle  fait?  C'est  toi-même.  Ombre  blanche, 
ouvre  les  yeux,  ne  fût-ce  qu'un  quart  d'heure,  un 
quart  d'heure  pour  que  je  pleure  avec  toi,  pour 


ACTE    QUATRIEME.  205 

que  je  puisse  expier  mes  torts,  subir  tes  pieux  re- 
proches. Cœur  transverbéré,  que  tu  m'as  fait 
souffrir  !  Pour  tant  d'heures  douces  et  cruelles,  au 
moins  un  regard.  Quoi!  dans  Téternité,  ton  œil 
sera-t-il  ainsi  comme  celui  d'une  statue  de  marbre? 
Si  ta  prunelle  pouvait  me  répondre  ! . . . 

Oh  !  j'entends  sa  voix,  sa  voix,  comme  si  elle 
venait  de  l'infini  :  «  Ami,  les  yeux  ne  serviraient 
aux  morts  qu'à  verser  des  larmes.  Autrefois,  ils. 
nous  servaient  à  voir  ceux  que  nous  aimions; 
maintenant,  ils  ne  feraient  que  pleurer.  »  (u  tombe 
épuisé.)  Elle  disparaît  ;  adieu!  0  fin  amère!  Mais 
qu'importe  ?  je  l'ai  vue. 

Il  se  xÔYeille. 
LÉO  LIN,   éveillé. 

Nos  rêves  sont  la  meilleure  et  la  plus  douce 
partie  de  notre  vie.  C'est  le  moment  où  chacun  de 
nous  est  le  plus  lui-même.  Ah!  maintenant,  j'ai 
de  la  force  pour  vivre  vingt  ans  encore. 


206  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

RÊVE   DE   SIFFROI. 

s  I F  F  H  0 1 ,   qui  a  ronflé  tout  ce  temps,  se  réveille. 

Victoire  !  victoire  !  Pendez,  brûlez,  fusillez  ! 
Nous  sommes  les  maîtres;  tout  nous  est  permis 
pour  leur  faire  signer  ce  que  nous  voulons.  Géné- 
rosité! sentimentalité!  pure  sottise! 

Désolation!  Les  militaires  sont  trop  doux;  nos 
hommes  savent  tuer,  mais  non  fusiller.  Il  faudrait 
brûler  tous  les  villages,  pendre  tous  les  habitants 
mâles  ;  cela  les  empêcherait  de  se  défendre.  Ah  !  ah! 

Il  éclate  de  rire. 

Des  prisonniers!...  Comprenez-vous  qu'on  fasse 
prisonniers  des  gens  qui  se  défendent?  On  aurait 
dû  les  fusiller. 

«  Grâce,  mon  bon  sire,  pour  mon  homme  qui 
a  menacé  de  sa  bêche  un  hussard.  —  Très  bien, 
ma  bonne  femme,  vous  pouvez  être  parfaitement 
assurée  que  votre  mari  (u  passe  le  doigt  autour  du  cou)  sera 
pendu.  » 

n  éeidte  de  rire. 

Ce  qui  me  plaît  dans  le  Bavarois,  c'est  la  facilité 


ACTE    QUATRIEME.  207 

avec  laquelle  il  fusille!  Il  rencontre  quelqu'un,  il 
n'attend  pas  qu'on  tire  sur  lui,  il  fait  feu  le  pretriier. 

Il  faut  être  plein  de  politesse  jusqu'au  dernier 
échelon  de  la  potence  (u  rit  de  plaisir)  ;  mais  il  faut 
pendre. 

0  mollesse  des  militaires!  Si  j'exerçais  un  com- 
mandement, je  sais  ce  que  je  ferais.  Si  je  parve- 
nais à  m'emparer  des  fuyards,  je  leur  enlèverais 
leur  vache  et  tout  ce  qu'ils  auraient  emporté,  en 
les  accusant  de  l'avoir  volé  et  de  le  cacher  dans 
les  bois. 

Il  faut  rendre  la  guerre  aussi  cruelle  que  pos- 
sible. La  sensibilité!  Voilà  une  chose  ridicule  ! 

On  fusillera,  on  pendra,  on  brûlera.  Quand  cela 
sera  arrivé  quelquefois,  les  habitants  se  montre- 
ront plus  raisonnables,  surtout  si  nos  obus  les  ont 
déjà  convenablement  disposés. 

Ah  !  la  bonne  odeur  !  cela  sent  l'oignon  brûlé  ! 
Des  paysans  viennent  d'être  rôtis  dans  leurs  mai- 
sons. 

Sur  cent  soixante-dix,  il  y  en  a  cent  vingt  de 


208  L'EAU   DE   JOUVENCE. 

sabrés.  —  Coquins,  pourquoi  avez-vous  épargné 
le  reste?  Ne  savez- vous  pas  que  la  sentimentalité 
est  un  ridicule? 

Une  lettre  de  mon  cher  ange!... 

Mouvement  d'attention  dans  l'auditoire. 
PROSPERO. 

Ecoutons!  son  ange  va  lui  parler.  Nous  allons 
le  voir  par  le  côté  aimant. 

SIFFROI. 

Ah!  les  bons  conseils,  chère  et  douce  amie! 
«  Tous  les  Gaulois  fusillés,  écharpés,  jusqu'aux 
petits  enfants.  Je  crains  qu'il  n'y  ait  pas  de  Bible 
en  France.  Voici  le  livre  des  Psaumes,  que  je 
t'envoie,  afin  que  tu  puisses  y  lire  cette  pro- 
phétie contre  les  Français  :  «  Je  te  dis,  les  impies 
«  doivent  être  exterminés.  »  —  Merci,  tendre 
épouse  ;  merci  ! 

Pourquoi  retarde-t-on  le  bombardement?  On 
manquera  le  moment  psychologique.  Oh!  les  âmes 
sensibles  !    les    femmes  î   Dire   que,   sans    deux 


ACTE    QUATRIÈME.  209 

femmes,  le  bombardement  serait  déjà  commencé  ! 
Ah  !  que  ne  suis-je  le  maître  !  Je  ne  craindrais  pas 
d'être  dur.  Deux  millions  d'hommes  mourant  de 
faim  ;  eh  bien,  ils  l'ont  voulu  ! 

Voilà  des  gens  qui  ramassent  des  pommes  de 
terre.  On  ne  tire  pas  dessus!...  Oh!  les  militaires 
humains  !  Il  y  a  des  gens  qui  gâtent  tout,  parce 
qu'ils  veulent  être  loués  pour  leur  humanité. 

Et  dire  que  ces  farceurs,  en  nous  voyant  chez 
eux,  n'ont  pas  l'air  content!  Ah!  les  poseurs! 

Les  Français  sont  une  nation  de  barbares,  avec 
un  vernis  insuffisant  de  civilisation.  Nous  sommes 
les  hommes;  ils  sont  les  femmes.  Des  femmes! 
ah  !  fi  donc  !  «  La  bienveillance  envers  tout  le 
monde,  c'est  la  justice  »,  a  dit  un  de  leurs  ni 
gauds.  Oui-da  !  Dans  le  monde  que  j'ai  vu,  la 
malveillance,  c'est  la  justice.  Hermann  de...,  un 
bas  intrigant!  Henri  de...,  un  méchant  homme! 
Gauthier  de...,  un  ignorant,  un  sot,  un  drôle! 
et  l'empereur,  mon  maître?...  Vieux...;  mais 
non,  chut  !  J'ai  trop  d'esprit. 


SI^O  L'EAU   DE   JOUVENCE. 


PROSPERO 


Le  sang  lui  monte  terriblement  à  la  tête.  Les 
veines  de  son  cou  et  de  ses  tempes  se  gonflent. 
Mettez-le  un  peu  à  l'air,  (oniemporte.) 

Chacun  puise  en  cette  eau  ce  qu'il  porte  en  lui- 
même.  La  source  de  Jouvence  est  dans  notre  cœur; 
c'est  l'idéal  qui  ne  laisse  pas  vieillir.  La  force 
qui  ressuscite,  c'est  la  pureté  de  notre  âme. 

GOTESCALG,  rentrant  effaré. 

Chers  seigneurs  !  voilà  une  triste  nouvelle  !  Le 
seigneur  SifTroi...;  eh  bien,  oui,  le  seigneur  Sif- 
froi,  comme  il  est  dit  dans  TEcriture,  crepuit  mé- 
dius. Cela  devait  arriver;  le  quart  de  ce  qu'il 
avait  bu  tue  un  homme. 

I  PROSPERO. 

Nos  fins  et  dangereux  produits  doivent  être  pris 
du  bout  des  lèvres.  Est-ce  notre  faute  si,  en  se  les 
ingurgitant  avec  le  goulot,  certaines  gens  crèvent 
tandis  que  nous  vivons  ? 


1 


ACTE    QUATRIEME.  2f1 

HILARIUS. 

Quelle  lourde  race  ! 

PROSPERO. 

Prenez  garde  ;  ces  inductions  sont  téméraires 
Gotescalc  est  son  compatriote,  et  c'est  le  meilleur 
de  nous. 


ACTE    V. 


SCENE    PREMIERE. 

Dans  une  salle  de  la  résidence  papale  à  Avignon. 

LE  PAPE,    BRUNISSENDE,    WALTHERUS. 

LE    PAPE. 

Son  eau  ne  ressuscite  pas,  elle  ne  fait  voir  les 
morts  qu'à  ceux  qui  portent  vivant  en  eux  le  sou- 
venir des  morts  ;  elle  ne  donne  ni  la  jeunesse  ni 
rimjnortdité.  Mais  cette  eau  n'en  est  pas  moins 
riche  de  vie;  elle  relève  mes  forces  et  m'a  fait 
éprouver  des  jouissances  d'imagination  que  je 
croyais  perdues  pour  moi. 

BRUNISSENDE. 

Je  vous  le  disais.  Il  n'y  a  que  Waltherus  et  moi 
qui  ayons  vu  clair  dans  cette  affaire;  car  nous 
sommes  jeunes.  Quand  on  est  jeune,  on  ne  se  sou- 


A 


ACTE    CINQUIÈME.  213 

cie  ni  des  fontaines  de  Jouvence  ni  de  résurrec- 
tion. 

LE     PAPE. 

Belle  amie  a  toujours  raison.  Mais  que  dites- 
vous  d'Arnaud? 

BRUNISSENDE. 

C'est  un  très  grand  homme,  quoiqu'il  ne  m'ait 
pas  une  fois  regardée.  Nous  comprenons  ces 
hommes-là,  allez,  mieux  que  vos  docteurs  bourrés 
de  saint  Thomas  d'Aquin.  C'est  un  très  grand 
homme,  je  vous  le  dis.  Il  m'aimerait,  s'il  en  avait 
le  temps.  Les  hommes  de  la  sorte  ont  un  défaut 
et  un  ridicule.  Au  fond,  ils  aiment  les  femmes, 
mais  ils  ne  le  leur  disent  jamais.  Ils  voudraient 
que  les  femmes  leur  sautassent  au  cou,  leur  fissent 
des  avances.  Ils  consentent  à  être  aimés  d'elles. 

WALTHERDS. 

Vous  oubliez  que,  l'un  des  confrères  de  saint 
Thomas  d'Aquin  ayant  introduit  dans  la  cellule 
du  saint  une  belle  fille  parée,  celui-ci  ne  détourna 


Vi  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

pas  les  yeux  et,  je  crois  même,  lui  jeta  son  écritoire 
à  la  tête. 

BRUNISSENDE. 

Le  pédant  !  Arnaud  ne  ferait  pas  cela.  Mais  il 
faudra  que  la  tentatrice  s'approche  fort  de  lui  et 
lui  caresse  la  barbe  ou  le  menton. 

LE     PAPE. 

Je  voudrais  le  faire  cardinal,  mais  je  suis  fort 
embarrassé.  L'inquisition  me  le  réclame  tous  les 
jours  ;  sa  science  est  en  effet  hérétique,  puisqu'elle 
change  la  nature  des  choses.  Les  docteurs  de 
Paris  l'ont  formellement  condamné. 

BRUNISSENDE. 

Gardez- VOUS  de  le  livrer.  Soyez  mauvais  pape, 
s'il  le  faut,  mais  toujours  galant  homme. 


A 


ACTE    CINQUIÈME.  îlo 

SCÈNE    IL 

LES   MÊMES,    UN   CLERC. 
Un  clerc  entre. 

LE     CLERC. 

Une  lettre  du  roi  de  Germanie  pour  Sa  Sainteté, 

LE     PAPE.  N 

Lis-la-moi. 

LE     CLERC  lit. 

«  Qu'il  soit  connu  de  Votre  Sainteté  que  le  lâche 
assassinat  commis  dans  le  sacré  palais  par  l'em- 
poisonneur Arnaud  de  Villeneuve  sur  la  personne 
de  mon  fidèle  serviteur  Siffroi,  seigneur  palatin, 
mon  envoyé,  m'a  rempli  d'une  grande  et  juste 
colère.  Ce  qui  augmente  l'atrocité  d'un  tel  crime, 
c'est  qu'il  est  notoire  que  les  empoisonneurs  ont 
été  conduits  par  la  haine  féroce,  par  la  vile  et 
basse  jalousie  des  peuples  gaulois  contre  les 
peuples  germaniques,  qu'ils  cherchent  mécham- 


246  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

ment  tous  les  moyens  de  diminuer  et  d'anéantir. 
En  conséquence,  sans  préjudice  des  indemnités  à. 
réclamer  et  représailles  qu'il  nous  conviendra 
d'exercer  pour  ce  crime,  si  notoirement  empreint 
de  passion  nationale  et  d'envie  impuissante,  dans 
notre  prochaine  guerre  contre  l'ennemi  héréditaire, 
nous  exigeons  que  ledit  Arnaud  nous  soit  livré, 
pour  être  puni  de  son  crime  selon  toute  la  rigueur 
des  lois  impériales.  Faute  de  quoi,  j'agirai  en 
toute  rigueur  par  mes  agents  du  royaume  d'Arles, 
pour  que  justice  soit  faite.  » 

LE    PAPE. 

C'est  un  peu  fort  !  Quoi  !  parce  qu'il  plaît  à  un 
grossier  glouton  d'avaler  à  plein  gosier  ce  qui  doit 
être  pris  à  petites  gorgées,  nous  sommes  ses  em- 
poisonneurs ! 

BRUNTSSENDE. 

Gardez-vous  de  donner  cette  bonne  raison  à  des 
butors  qui  ne  cherchent  qu'une  mauvaise  que- 
relle.  Dites  qu'Arnaud  appartient  à  l'inquisition 


ji 


ACTE    CINQUIÈME.  217 

comme  hérétique,  que  les  crimes  contre  la  foi 
priment  tous  les  autres  qu'il  peut  avoir  commis. 
Je  suis  bien  avec  l'inquisition;  il  n'aura  nul  sévice 
à  craindre. 

UN    CLERC. 

Deux  lettres,  venant  toutes  deux  de  Milan,  pour 
Sa  Sainteté. 

LE    PAPE. 

Lis. 

LE     CLERC. 

«  Les  soussignés,  nobles  de  la  cité  de  Milan, 
informés  par  des  nouvelles  certaines,  se  permettent 
de  remontrer  humblement  à  Votre  Sainteté  le  péril 
qu'elle  fait  courir  au  bon  droit  et  à  la  justice  en 
couvrant  de  sa  protection  l'imposteur  Prospero, 
dit  Arnaud,  lequel,  suivant  son  naturel  ambitieux, 
n'a  près  de  Votre  Sainteté  qu'une  occupation,  c'est 
d'obtenir  une  bulle  qui  le  rétablisse  sur  son  trône 
de  Milan.  Faisons  savoir  à  Votre  Sainteté  que  ledit 
Prospero  a  perdu  tous  droits  au  duché  de  Milan 


Î818  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

par  son  refus  absolu  de  suivre  sa  noblesse  et  de 
défendre  sa  prérogative,  si  bien  que  tous  ses  arti- 
fices pour  remonter  sur  le  trône  de  Milan  ne  sont 
plus  que  manœuvres  de  séditieux.  Votre  Sainteté, 
gardienne  du  droit  des  princes,  doit  le  traiter 
comme  un  des  pires  fauteurs  de  l'hérésie  dange- 
reuse qui  met  l'origine  de  la  souveraineté  dans  le 
peuple.  Et,  pour  l'empêcher  de  nuire  au  peuple 
chrétien.  Votre  Sainteté  remplira  son  devoir  en  le 
faisant  renfermer  dans  une  étroite  prison.  »> 

Suivent  les  noms. 

«  La  cité  libre  de  Milan  est  informée  par  des 
messages  certains  qu'en  ce  moment  se  trouve  près 
de  Votre  Sainteté  un  homme  de  naturel  ambitieux 
et  remuant,  nommé  Prospero,  qui  cherche  par 
tous  les  moyens  à  regagner  le  trône  de  Milan, 
qu'il  a  justement  perdu. 

«  Considérant  que  ses  partisans  cherchent  ici 
par  tous  moyens  à  troubler  l'ordre  établi,  et  que 
certainement  son  séjour  près  de  Votre  Sainteté  n'a 


AGTR  CINQUIEME.  219 

d'autre  but  que  d'obtenir  une  bulle  qui  le  réta- 
blisse en  ses  droits  et  prérogatives,  nous  croyons 
devoir  avertir  Votre  Sainteté,  gardienne  du  droit 
des  peuples,  que  ledit  Prospero,  coupable  d'ailleurs 
de  plusieurs  hérésies,  ne  peut  plus  être  considéré 
que  comme  un  ennemi  du  peuple  chrétien,  et  que 
Votre  Sainteté  n'a  qu'un  moyen  de  l'empêcher  de 
nuire,  c'est  de  le  chasser  de  son  sacré  palais,  où 
cet  imposteur  s'est  introduit  par  fraude  et  sortilège, 
et  de  le  faire  enfermer  dans  une  étroite  prison.  » 

Suivent  les  noms. 
LE    CLERC. 

Il  y  a  encore  un  billet,  qui  ne  peut  être  ouvert 
que  par  Votre  Sainteté. 

LE    PAPE. 

Donne-moi. 

Erunissende  et  Waltherus  chuchotent  entre  eux,  pendant  que  le  pape 
ht  tout  bas. 

ERUNISSENDE. 

Ne  Hsez  pas.  Le  père  commun  des  fidèles  a  tant 
de  secrets. 


«20  L'EAU    DE   JOUVENCE. 


LE   PAPE,  lisant. 


«  Si  les  souvenirs  ont  sur  vous  quelque  empire, 
emprisonnez  Arnaud.  Je  le  hais.  Sa  fatuité  scien- 
tifique est  une  injure  pour  notre  sexe;  toute  la 
philosophie  ainsi  conçue  n'est  qu'un  larcin  fait  à 
l'amour.  Notre  empire  est  fini,  si  de  pareilles 
idées  prévalent.  Veillez-y;  car  enfin  vous  avez 
aimé  autrefois,  quoique  maintenant  vous  parais- 
siez l'oublier. 

«  BARONNE    DE  SAINT-CERBONET.   » 
Le  pape,  Brunissende,  Waltherus  éclatent  de  rire 

BRUNISSENDE. 

Faites  donc  venir  Arnaud,  et  tirez  de  lui  l'éclair- 
cissement de  quelques-uns  de  ces  mystères. 


ACTE   CINQUIÈME.  Î24 

SCÈNE    III. 

LES  MÊMES,  PROSPERO,  sous  le  nom  d'ARNAUD. 

Arnaud  entre,  Brunissende  lui  tend  la  main. 

LE    PAPE. 

Arnaud,  l'Empire  et  l'inquisition,  les  nobles  de 
Milan  et  le  peuple  de  Milan,  sans  parler  de  la  ba- 
ronne de  Saint-Gerbonet,  demandent  en  même 
temps  votre  tête.  Pourquoi  donc  le  monde  entier 
est-il  ainsi  soulevé  contre  vous?  Tous  les  autres 
docteurs  ensemble  ne  me  donnent  pas  autant  de 
souci  que  vous. 

PROSPERO. 

C'est  qu'ils  travaillent  sur  des  abstractions 
vides,  et,  moi,  je  travaille  sur  des  réalités.  Je  n'étu- 
die que  des  faits,  et  j'en  tire  des  manipulations, 
des  pratiques,  et  c'est  ainsi  que  j'ai  pu  ajouter  un 
ordre  d'opérations  à  celles  de  l'antiquité.  La  na- 
ture ne  distille  pas;  moi,  je  distille.  D'autres  feront 


222  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

bien  plus  après  moi.  De  siècle  en  siècle,  la  nature 
sera  mieux  connue,  et  on  trouvera  pour  agir  sur 
elle  des  moyens  plus  puissants. 

LE    PAPE. 

Mais  les  autres  docteurs  n'entreront  pas  dans 
tes  idées  ;  la  foule  ne  les  comprendra  pas,  elle  les 
transformera  en  fable.  Tu  n'auras  ni  l'Église,  ni 
rÉcole.  Le  peuple  t'est  refusé  à  jamais.  De  quoi 
vivras-tu? 

PROSPERO. 

D'abord  des  miettes  qui  tombent  de  ces  deux 
grandes  tables  bien  servies.  Gomme  nous  sommes 
sûrs  d'avoir  raison,  nous  sommes  facilement 
humbles.  Nous  laisserons  aux  docteurs  scolastiques 
leurs  prébendes  et  leurs  aumusses  fourrées  d'her- 
mine. Puis,  dans  des  siècles  peut-être,  l'École  nou? 
appartiendra. 

LE   PAPE. 

Et  l'Eglise? 


ACTE    CINQUIÈME  223 


PROSPERO. 


Ah  !  c'est  tout  différent  !  L'Église  et  nous,  nous 
partons  de  principes  absolument  contraires.  Nous 
concevons  la  nature  comme  une  série  de  phéno- 
mènes, si  bien  liés  entre  eux,  que  l'homme,  au 
bout  d'études  suffisantes,  doit  pouvoir  arriver  à 
reproduire  chacun  d'eux.  L'Église,  au  contraire, 
repose  sur  une  révélation  censée  faite  successive- 
ment aux  juifs,  aux  chrétiens,  à  la  communauté 
des  fidèles,  tout  le  long  des  siècles.  Nous  ne  savons 
pas  ce  que  c'est  qu'une  révélation,  n'en  ayant 
jamais  vu,  et,  si  nous  en  avions  vu  quelqu'une, 
nous  renoncerions  sur-le-champ  à  notre  philosophie 
de  la  nature.  Le  mir|cle,  la  révélation,  en  effet, 
supposent  entre  Dieu  et  l'homme  des  rapports  sur- 
naturels où  Dieu  agirait  comme  quelqu'un  de  dé- 
terminé. Or  une  telle  hypothèse  est  entièrement 
gratuite;  il  n'y  a  pas  un  seul  fait  prouvé  qui  y 
mène.  C'est  une  fiction,  et  non  pas  une  hypo- 
thèse. 


224  L'EAU    DE   JOUVENCE. 

LE   PAPE. 

Vous  ne  différez  pas  alors  des  païens,  des  philo- 
sophes anciens,  éclairés  par  la  seule  raison. 

PROSPERO. 

C'est  cela  même.  Nous  sommes  des  anciens,  nous 
revenons  à  la  tradition  des  savants  grecs  ;  nous 
cherchons  avidement  leurs  livres,  nous  continuons 
la  science,  en  la  prenant  au  point  où  ils  l'ont 
laissée. 

LE    PAPE. 

Vous  n'admettez  pas  que  l'Église  ait  fait  faire  à 
la  science  aucun  progrès? 

PROSPERO. 

Non,  aucun.  Le  christianisme  a  sensiblement 
amélioré  la  masse  humaine;  mais  il  n'a  rien 
appris  à  l'humanité;  il  n'a  pas  fait  une  seule  expé- 
rience, et  il  a  plus  nui  que  servi  à  la  conservation 
de  l'ancienne  tradition  scientifique.  Depuis  le 
réveil   intellectuel  inauguré  par  la  parole  vive, 


ACTE    CINQUIEME.  225 

ardente  et  légère  de  ce  prodigieux  Abélard,  l'É- 
glise a  eu  sa  philosophie.  Votre  Sainteté  me  laisse 
tout  dire:  cette  philosophie,  je  l'avoue,  me  paraît 
sans  valeur.  L'Église  ne  pouvait  favoriser  le  dé- 
veloppement que  d'une  métaphysique  abstraite  et 
creuse.  Si  quelque  progrès  a  été  fait  depuis  les 
anciens,  c'est  par  les  savants  musulmans,  non 
que  l'islamisme  les  ait  aidés  le  moins  du  monde  ; 
l'islamisme  les  a  persécutés  comme  le  christianisme 
nous  persécute  ;  mais,  malgré  l'islam,  ils  ont  pos- 
sédé par  moments  l'esprit  de  la  Grèce;  en  parti- 
culier, dans  l'ordre  de  faits  que  j'étudie,  ils  ont 
beaucoup  ajouté  au  domaine  de  l'esprit  humain. 

LE     PAPE. 

Alors,  vous  tenez  l'ÉgHse  pour  une  ennemie 
dans  l'œuvre  de  retour  à  l'antiquité  que  vous 
venez  d'exposer? 

PROSPERO. 

Non  pas  absolument.  La  contradiction  est  l'es- 
sence des  choses  humaines.  Les  institutions  ont 

16 


226  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

l'air  d'être  faites  de  bronze  ;  mais  les  institutions  sont 
servies  par  des  hommes,  et  les  hommes  sont  des 
roseaux.  Il  faut  distinguer  dans  l'Église  le  chef  et 
les  membres.  Les  membres  résisteront  toujours  à 
une  transformation  qui  entraînerait  un  change- 
ment complet  dans  leurs  habitudes.  Mais  le  chef!*., 
le  chef  se  sépare  quelquefois  avec  une  étrange 
facilité  du  corps  qu'il  est  censé  animer.  On  a  vu 
l'islam  présidé  par  des  khalifes  incrédules  et  ama- 
teurs passionnés  de  la  raison  grecque.  J'imagine 
de  même  une  série  de  papes,  formés  sur  votre 
modèle,  très  Saint-Père,  qui  prendraient  la  tête 
de  la  renaissance  intellectuelle  de  l'humanité. 

LE    PAPE. 

Ainsi,  tu  rêves  le  christianisme  détruit  par  la 
papauté? 

PROSPERO. 

Oui.  Le  pape,  devenu  tout-puissant,  peut,  cou- 
vert par  le  respect  qu'il  inspire,  supprimer  presque 


1 


ACTE   CINQUIÈME.  217 

Tensemble  de  superstitions  et  d'erreurs  auquel  il 
préside. 

BRUNISSENDE. 

J'ai  peur  qu'il  ne  soit  toujours  tenté  d'en  pro- 
fiter. 

PROSPERO. 

Brunissende  voit  clair.  Le  prêtre  détruit  rare- 
ment l'autel  dont  il  vit.  11  est  probable,  en  effet, 
qu'après  avoir  servi  la  renaissance,  la  papauté 
l'entravera.  Effrayée  de  sa  propre  hardiesse,  elle 
repliera  ses  voiles  et  essayera  de  retenir  le  mou- 
vement qu'elle  aura  commencé. 

Le  pape  reste  quelque  temps  pensif. 
BRUNISSENDE. 

Nous  autres  femmes,  nous  arrivons  souvent  par 
d'autres  voies  à  des  pensées  analogues.  La  su- 
perstition a  diminué  la  vie;  nous  la  voulons  en- 
tière. On  déchirera  les  sottes  bandelettes  dont  les 
siècles  barbares  nous  ont  affublées;  nous  aurons 
notre  place  dans  le  monde  de  l'esprit. 


828  L'EAU   DE  JOUVENCE. 


PROSPERO. 


Sans  contredit,  la  part  de  la  femme  dans 
l'œuvre  de  la  civilisation  sera  grande  et  illustre. 
C'est  peut-être  dans  le  cœur  de  quelques  femmes 
que  r unité  de  la  renaissance  sera  le  mieux  réali- 
sée. Les  femmes  nous  tiendront  pour  des  ennemis 
jusqu'au  jour  où  elles  verront  que  leur  intérêt  dans 
l'humanité  n'est  pas  un  intérêt  à  part. 

BRUNISSENDE. 

Arnaud,  ne  sauriez-vous  pas  écrire  un  livre 
pour  nous  ? 

PROSPERO. 

D'autres  le  feront,  belle  Brunissende.  Moi,  je 
suis  vieux,  ma  fin  approche,  je  deviens  un  em- 
barras. Je  peux  mourir  quand  je  veux  :  c'est  là 
ma  Jouvence.  J'ai  toujours  eu  pour  principe, 
qu'une  vie  disposée  selon  les  règles  d'une  belle 
eurythmie  ne  doit  pas  laisser  au  hasard  une  pièce 
aussi  importante   que   le  dénouement.  Tout  est 


I 


ACTE   CINQUIÈME.  229 

V 

bonheur  dans  la  vie,  quand  on  peut  à  son  gré 
disposer  de  la  mort. 

BRUNISSENDE. 

Que  dites-vous!  Le  suicide  implique  des  idées 
repoussantes,  une  mare  de  sang,  des  souil- 
lures. La  propreté  l'interdit.  Cette  belle  tête 
m'appartient,  Arnaud.  Ne  la  souille  pas;  jeté  le 
défends. 

PROSPERO. 

Non,  soyez  tranquille,  chère  Brunissende.  Je 
n'aurai  que  des  sensations  douces,  et  mes  traits 
conserveront  leur  beauté.  Mourir  n'est  rien.  L'es- 
sentiel est  de  mourir  avant  le  premier  affaiblisse- 
ment et  d'éviter  l'ennui  d'être  plaint. 

BRUNISSENDE,    se  tournant  vers  Waltherug. 

Waltherus,  que  dit-il? 

WALTHERUS. 

Ce  sont  des  pensées  tristes;  ne  les  laissez  pas 
s'inscrire  sur  votre  front. 

Ils  restent  tous  les  quatre  silencieux  regardant  les  belles  teintes  du  sou 


230  L'EAU  DE   JOUVENCE. 

sur  les  Alpines  et  le  mont  Ventoux.  Waltherus  lit  un  passage  du  Saint» 
Graal,  celui  où  il  est  dit  que  Perceval,  s'étant  voué  à  la  recherche  du  vase 
divin,  se  voua  par  là  même  à  la  chasteté,  si  bien  qu'à  partir  de  ce  moment, 
les  femmes  ne  l'aimèrent  plus,  n'attendant  rien  de  lui. 


SCÈNE    IV. 

Elle  se  passe  dans  une  chambre  des  bâtiments  de  l'inquisition, 
attenante  à  la  résidence  papale. 

PROSPERO,  LE  CARDINAL  PHILIPPE  DE  GA- 
BASSOLE,  PUIS  CÉLESTINE  et  ëUPHÉMIE, 
PUIS    ARIEL. 

LE     CARDINAL     PHILIPPE,   à  Prospero. 

Ad  evitandum  scandalum.  Voilà  notre  règle. 
Notre  institution  doit  être  maintenue  ;  elle  ne  peut 
l'être  si  nous  contredisons  tout  à  fait  les  opinions 
du  peuple.  Mais,  dans  la  pratique,  nous  avons  des 
adoucissements.  Retirez  deux  ou  trois  des  hérésies 
notoires  qu'on  vous  reproche.  Dès  lors,  le  procès 
étant  engagé  à  votre  avantage,  il  nous  sera  loi- 
sible de  ne  le  terminer  que  quand  il  vous  sera  utile 
de  sortir  des  prisons  de  l'inquisition,  c'est-à-dire 
quand  le  roi  de  Germanie  et  les  Milanais  ne  pen- 
seront plus  à  vous. 


ACTE    CINQUIÈME.  231 

PROSPERO. 

Vous  êtes  bien  bon  de  ne  parler  que  de  quelques 
hérésies.  Chez  moi,  c'est  l'esprit  même,  c'est  tout 
qui  est  hérétique.  Tout  ce  que  je  fais  depuis  un 
bout  jusqu'à  l'autre  n'est  qu'une  hérésie. 

LE     CARDINAL. 

Justement;  c'est  bien  moins  grave.  Il  importe 
peu  d'être  hérétique  quant  à  l'esprit,  si  on  ne 
Test  pas  quant  à  la  lettre.  Et  puis  vous  enseignez 
en  langue  vulgaire.  Il  n'y  a  d'hérésies  qu'en  latin. 
En  langue  romane,  on  peut  tout  dire.  Il  y  a  pour 
tout  des  palliatifs.  Cédez-nous  une  palme,  nous 
lâcherons  des  coudées. 

PROSPERO. 

Non,  cardinal  Phihppe.  La  vie  est  pour  moi 
comme  bloquée  de  toutes  parts.  C'est  le  signe  de 
la  fin.  Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  se  font  inviter 
deux  fois  à  quitter  la  salle  du  festin.  La  vie  n'est 
chose  digne  que  quand  on  peut  la  finir  à  volonté. 


232  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

Pourquoi  voulez-vous  qu'il  y  ait  quelque  chose 
qui  vaille  la  peine  de  mentir  à  Thumanité?  J'ai 
tout  vu,  tout  essayé.  Qu'est-ce  que  la  vie?  Un  court 
rayon  de  lumière  dans  une  nuit  profonde,  un  mo- 
ment qu'on  passe  à  la  table  d'un  banquet  sans 
qu'on  sache  qui  vous  y  a  invité,  une  lueur  de 
clairvoyance  dans  une  longue  cécité.  Je  n'ai  pas 
besoin  de  mourir  pour  mes  découvertes  ;  car  elles 
sont  certaines,  et  on  ne  meurt  que  pour  ce  qui  est 
douteux.  Celui  qui  a  trouvé  un  théorème  ou  créé 
une  expérience  n'a  pas  à  se  faire  martyriser  pour 
ce  théorème  ou  cette  expérience.  Gela  n'ajouterait 
rien  à  la  force  des  preuves.  Il  écrit  sa  découverte 
sur  un  morceau  de  parchemin  ;  l'essentiel  est  que 
le  bout  de  parchemin  ne  se  perde  pas.  Quiconque 
sera  capable  de  comprendre  ce  dont  il  s'agit 
verra  que  c'est  vrai.  Mon  théorème,  c'est  l'alcool 
et  réther.  Quiconque  voudra  les  refaire  le  pourra. 
J'ai  trop  rêvé  peut-être  ;  mais  c'est  en  rêvant  que 
j*ai  trouvé.  Quand  j'étais  duc  de  Milan,  j'aurais 
voulu  que  le  monde  fût  à  moi  pour  l'explorer,  pour 


ACTE    CINQUIÈME.  233 

recueillir  tous  les  atomes  de  beauté  qu'il  renferme, 
pour  relever  les  temples  écroulés,  pour  détruire 
la  Mecque,  pour  résoudre  le  problème  des  races 
inférieures,  qui  ne  peuvent  pas  être  libres  et  ne 
doivent  pas  être  esclaves.  J'imaginais  la  solidarité 
d'une  humanité  centralisée,  sachant  tout,  pouvant 
tout,  jouissant  de  tout,  par  la  division  du  travail. 
Il  y  a,  me  disais-je,  une  foule  de  choses  que  je 
ne  saurai  jamais,  mais  je  les  saurais  si  je  voulais  ; 
d'autres  les  savent  pour  moi.  J'admettais  de  même 
qu'un  homme  peut  jouir  pour  un  autre,  aimer  pour 
un  autre,  haïr  pour  un  autre  ;  si  bien  qu'au  cœur 
de  l'humanité  je  voyais  une  grande  conscience 
centrale,  goûtant  toutes  les  joies,  savourant  les 
plaisirs  du  mondain,  la  science  du  savant,  les 
triomphes  de  l'ambitieux,  les  austérités  de  l'ascète. 
Je  ne  comprenais  pas  assez  que  la  science  est  chose 
séculaire,  que  l'homme  de  génie  ajoute  une  muille 
à  ce  tissu  sans  fin,  mais  qu'il  lui  est  défendu 
d'entrevoir  la  maille  qui  viendra  ensuite.  Ce  que 
je  rêvais  comme  possible  pour  demain  sera  réalisé 


234  L'EAU  DE   JOUVENCE 

dans  cinq  cents  ans,  après  vingt  oscillations  en 
sens  contraire.  Mon  eau  de  vie  tuera  autant 
d'hommes  qu'elle  en  fera  vivre.  La  poudre,  par 
laquelle  j'espérais  armer  la  raison  d'un  engin  que 
ni  la  sottise  ni  la  foule  aveugle  ne  pourraient 
manier,  deviendra,  je  le  crains,  une  arme  à  deux 
tranchants  ;  la  raison  n'en  aura  pas  le  monopole. 
Viens  donc,  mon  eau  de  mort,  c'est  ton  heure! 
Cher  tissu  imprégné  d'éther,  qui  possèdes  dans 
tes  plis  le  trésor  de  l'anesthésie,  donne-moi  le 
repos.  Ah  !  je  crois  que  tu  seras  en  définitive  mon 
invention  la  plus  bienfaisante. 

Prospero  se  revêt  d'un  linceul  de  gaze  légère;  la  bordure  du  cou  est 
relevée  par  une  élégante  broderie  d'or. 

LE     CARDINAL,   àpart. 

Cette  âme  est  trop  grande  pour  la  laisser  ainsi 
périr.  Il  faut  essayer  sur  elle  la  réaction  de  notre 
eau  de  Jouvence,  à  nous.  (Tout  haut.)  Il  ne  faut  pas 
désespérer.  La  vie  a  toujours  des  retours  heu- 
reux. La  nature  est  comme  les  orangers  de  Sor- 
rente,  qui  portent  à  la  fois  des  fleurs  et  des  fruits. 


ACTE   CINQUIÈME.  Î35 

Tout  suicidé  se  repent  de  son  acte,  au  moment  de 
mourir.  Ne  veux-tu  pas  causer  encore  une  fois 
avec  Brunissende?  Nous  avons  des  jeunes  filles 
charmantes,  qu'une  abbesse  forme  exprès  pour 
nos  plaisirs.  Attends,  pour  renoncer  à  la  vie,  que 
tu  aies  vu  si  elle  n*a  pas  encore  quelques  jouis- 
sances que  tu  ignores. 

Il  fait  un  signe.  Un  instant  après,  apparaissent  deux  jeunes  religieuses. 
Euphémie  et  Célestine,  qui,  en  entrant,  rejettent  leur  voile  et  laissent  flotter 
leurs  longs  cheveux. 

LE     CARDINAL     PHILIPPE  ,  les  tenant  par  la  main. 

Ne  craignez  rien,  Arnaud  ;  elles  sont  très  bien 
élevées  par  leur  abbesse.  La  théologie  est  une 
science  austère.  Le  théologien  a  besoin  que  son 
gosier  brûlant  soit  de  temps  en  temps  rafraîchi  par 
un  sirop  exquis.  Des  femmes  comme  Brunissende 
sont  des  portions  élevées  de  l'humanité.  Mais  il  y 
a  des  femmes  qui,  comme  racontent  les  Arabes  en 
leurs  récits  des  mers  lointaines,  ne  sont  guère  que 
la  pousse  tendre  du  roseau,  l'épanouissement  delà 
belladone.  Ce  n'est  point  par  elles  que  se  fera  la 


236  L'EAU    DE    JOUVENCE. 

métaphysique  de  la  beauté  ;  mais  tout  ce  qui  dans 
la  philosophie  est  à  l'état  d'analyse,  est  chez  elles 
à  l'état  d'instinct  léger.  Elles  sont  belles  comme 
la  nature  est  belle,  sans  le  savoir.  Elles  sont  comme 
un  lis  qui  parlerait,  comme  une  rose  qui  chante- 
rait. N'aimez-vous  pas  comme  nous  ce  charmant 
petit  gazouillement  de  la  raison,  ce  bégayement  en 
une  bouche  d'enfant  des  pensées  qui,  par  leur  sé- 
cheresse, déchirent  notre  cerveau?  Ce  qui  est  ai- 
mable ou  haïssable  chez  l'homme,  transporté  chez 
la  femme,  devient  à  l'inverse  haïssable,  aimable. 
Un  homme  superstitieux  nous  agace;  la  femme 
pieuse,  ignorante,  faible  d'esprit,  n'en  est  que 
plus  femme;  ces  fautes  de  raisonnement,  les  er- 
reurs de  son  cœur  et  de  ses  sens  nous  font  sourire 
et  nous  enchantent.  Qui  sondera,  le  mystère  de  la 
connexion  que  la  nature  a  établie  entre  la  vie  et  la 
beauté,  la  pudeur  et  l'amour?  Honte  sacrée  qui 
devient  si  vite  triomphe  et  fierté  !  Celui  qui  aurait 
approfondi  la  femme,  Arnaud,  aurait  le  mot  de 
l'univers.  Pour  moi,   je  la  trouve  adorable  dans 


ACTE    CINQUIÈME.  237 

tous  ses  emplois,  depuis  la  fille  de  joie  des  quais 
de  Marseille,  héritière  de  l'obscénité  primitive, 
venue  en  droite  ligne  de  Babylone,  avec  sa  grosse 
lèvre  et  son  rire  libertin,  jusqu'à  la  mère  vénérable 
de  la  primitive  tribu  aryenne,  à  laquelle  nous 
devons  le  sérieux  séculaire  qui  nous  a  valu  le 
droit  de  prendre  maintenant  quelques  licences. 

Venez,  chère  Euphémie,  me  dire  tout  ce  que 
vous  avez  fait  depuis  hier.  Et  vous,  Célestine, 
donnez  la  main  à  ce  grand  docteur  Arnaud,  dont 
l'eau  de  Jouvence  fait  les  miracles  que  vous  savez, 

CÉLESTINE. 

Vous  nous  faites  concurrence,  Arnaud;  car,  nous 
aussi,  nous  avons  la  prétention  de  faire  revivre  et 
de  rajeunir.  Mais  ne  craignez  pas  de  ma  part  la 
raillerie;  notre  abbesse  nous  dit  toujours  que,  chez 
les  filles  de  notre  règle,  c'est  le  pire  défaut.  La 
moquerie  de  la  femme  blesse  le  cœur  de  l'homme. 
Ce  qu'il  faut  témoigner  à  l'homme,  c'est  la  con- 
fiance et  l'amour. 


238  L  EAU    DE   JOUVEiNGE. 

PROSPERO,   déjàunpeuaffaibU. 

C'est  la  vérité  même.  Quand  j'étais  étudiant  à 
Parme,  j'eus  une  maîtresse  très  belle  et  très  ver- 
tueuse. «Arnaud,  me  disait-elle,  quand  je  serai 
morte,  tu  iras  pour  moi  à  la  Portioncule  d'Assise. 
Cette  indulgence  sans  pareille  effacera  les  péchés 
que  nous  avons  pu  commettre  ensemble.  »  Je  n'ai 
jamais  aimé  qu'elle  î  Le  croiras-tu,  Gélestine  ?  Je 
ne  pense  à  elle  que  comme  à  une  petite  sœur 
qu'on  a  eue  dans  son  enfance  et  avec  laquelle  on 
a  joué. 

GÉLESTINE. 

Ces  sortes  de  souvenirs  embaument  la  vie.  Notre 
mission  à  nous,  c'est  de  rafraîchir  les  chaleurs 
extrêmes  des  cerveaux  fatigués  par  la  pensée,  c'est 
de  dire,  comme  la  petite  chienne,  qui  se  tord  aux 
pieds  de  son  maître  :  «  Moi,  si  petite,  lui  si 
grand!  »  Notre  abbesse  nous  dit  toujours  :  «  Ayez 
pitié  des  hommes.  Vous  ne  savez  pas  ce  qu'ils 
font,  aidez  à  leur  œuvre  inconnue,  ne  leur  deman- 
dez rien  pour  ce  que  vous  leur  donnez.  »  Pauvrea 


ACTE    CINQUIÈME.  239 

hommes!  vous  brûlez  votre  sang  et  vie  dans 
d'ardentes  subtilités.  Quoi  d'étrange  que  votre 
imagination  veuille  une  fontaine  d'eau  fraîche,  une 
coupe  de  lait?  Reposez  votre  tête  sur  notre  poi- 
trine; regardez  ces  jeunes  seins,  comme  ils  vous 
désirent  ! 

Il  la  baise  au  front. 
CIÊLESTINE. 

Embrassez-moi  sans  crainte.  L'eau  de  Jouvence 
n'est-elle  pas  sur  nos  lèvres?  La  fontaine  en  est 
là,  dans  notre  cœur. 

PROSPERO  ,  rêvant  à  demi. 

Oui,  j'eus  autrefois  un  petit  serviteur,  un  esprit 
de  l'air.  Sa  voix  de  femme  était  comme  la  tienne. 
Pauvre  Ariel!  Il  est  mort  parce  qu'il  était  meil- 
leur que  moi.  Prius  mori  quam  fœdari. 

On  entend  le  trille  léger  qui  annonçait  autrefois  l'approche  d' Ariel. 
PROSPERO. 

Oh!  si  je  pouvais  le  revoir,  et  mourir  une 
main  dans  la  tienne,  une  main  dans  la  sienne! 

Musique  ex(}uise,  Lq9  forioes  <1' Ariel  «9  dessineAt dftps  l'air  en  bleu  traui< 
parent, 


840  L'EAU   DE  JOUVENCE. 

PROSPERO. 

Ariel  ressuscité  ! . . .  Ah  !  tu  te  réservais  pour 
ma  dernière  heure,  petit  zinzolin.  M'as-tu  assez 
puni  d'avoir  préféré  ma  vie,  c'est-à-dire  mon 
œuvre  à  ma  dignité,  c'est-à-dire  à  ma  vanité? 
Que  de  fois  j'ai  cru  t'apercevoir  profilé  sur  le  vide! 
Pourquoi  ne  venais-tu  pas?  Tu  me  tenais  rigueur, 
charmant  petit  rancunier,  d'avoir  serré  la  main  de 
Galiban.  Ta  tête  sera  donc  toujours  la  salle  de  bal 
d'un  délicieux  petit  quadrille  de  préjugés. 

Célestine  éclate  de  rire  et  n'a  plus  d'yeux  que  pour  ÂrieL 
ARIEL. 

Maître,  quand  l'idéal  est  mort,  il  n'y  a  plus  que 
l'harmonie  préétablie  des  choses  qui  puisse  le  res- 
susciter. Vingt  fois,  en  te  voyant  faire  tant  de 
belles  choses,  j'ai  failli  reprendre  un  corps  pour 
venir  me  remettre  avec  toi.  Je  l'avoue,  j'avais  eu 
tort  de  mourir.  Le  triomphe  de  Galiban  m'avait 
un  peu  surpris.  Maître  chéri,  voici  ton  petit  ser- 
viteur. Je  ferai  désormais  ce  que  tu  voudras;  car 
ce  que  tu  veux  est  le  bien. 


ACTE   CINQUIÈME.  24< 

PROSPERO,    t'afiFaiblissant  de  plus  en  plus. 

Ariel,  j'ai  fini  le  nombre  des  bons  jours.  Le 
reste  ne  serait  ni  utile  ni  digne.  La  vie  d'un  va- 
gabond n'est  pas  celle  qui  me  convient.  Depuis 
que  je  n'ai  plus  la  protection  de  Caliban  (u  sourit), 
mon  existence  n'a  plus  de  base  assurée...  Adieu; 
sache  vivre  sans  moi  ;  désormais,  il  ne  faut 
plus  ainsi  mourir  à  la  légère.  Enfant,  tu  es 
comme  l'humanité,  quand  elle  croyait,  chaque 
soir,  que  le  monde  allait  finir.  Prends  un  corps; 
la  condition  d'un  esprit  aérien  est  trop  fragile. 
Vois  Gélestine,  elle  est  ta  sœur  par  le  charme  et  la 
beauté. 

Tous  deux  se  regardent  d'un  œil  tendre,  et  rougissent.  Un  léger  frisson 
parcourt  les  membres  d'Ariel,  qui  prennent  une  teinte  rosée  et  de  la  solidité. 

ÂKIEL. 

Oh  !  douceur  étrange  !  Je  me  touche  ;  je  deviens 

chair.  Une  chaleur  que  je  n'ai  jamais  ressentie 

circule  en  mon  être.  Le  sang,  ce  liquide  porteur 

de  la  vie,  humecte  ma  poitrine.  Je  sens  ce  fleuve 

bienfaisant  suivre  dans  tous  mes  membres  son 

id 


242  L'EAU    DE   JOUVENCE. 

cours  aimable  et  taciturne.  Et  ici  (Montrant  son  cœur.) 
un  battement  léger,  un  petit  chatouillement!... 
Se  tournant  vers  céiestine.)  0  ma  chèrc  amie,  pourrais- 
je  désormais  me  séparer  de  toi?  Asiles  cachés 
des  forêts,  antres  et  rochers  soHtaires,  cachez- 
moi  avec  elle.  Plus  la  retraite  sera  sombre,  plus 
ses  parois  rapprochées,  plus  son  ciel  écrasé,  plus 
je  croirai  qu'elle  est  à  moi  et  que  l'univers  entier 
est  en  elle.  Yide  infini  de  l'espace,  rires  innom- 
brables des  mers,  un  jour  peut-être,  je  me  repren- 
drai à  vous  aimer. 

SCÈNE    V. 

LES  MÊMES,  CALIBAN,  puis  LE  PAPE 
ET  BRUNISSENDE. 

Entre  Caliban.  —  Surprise  générale.  Mouvement  d'horreur  d'ArieU 
Il  pousse  un  cri. 

CALIBAN,    bas,  à  ArieL 

Petit  fat,  qui  ne  peux  te  rendre  compte  de  ce 
qu'il  y  a  de  mérite  pour  Thomme  sorti  du  limon  à 


ACTE    CÎNQUIËMr:.  Sl43 

secouer  la  lourde  croûte  terreuse  et  à.  forcer  la 
herse  dont  s'entourent  les  hommes  à  la  peau 
blanche  et  au  sang  vermeil,  (a  prospero.)  Je  n'ai  pas 
voulu  que  tu  me  supposes  ingrat,  et,  quand  le  con- 
seil de  la  démocratie  de  Milan  a  écrit  au  pape  pour 
qu'il  te  fasse  emprisonner,  je  suis  venu  moi-même 
en  secret  pour  te  conduire  en  un  lieu  sûr.  Le  mou- 
vement qui  m'a  substitué  à  toi  était  fatal.  Une 
révolution,  le  jour  où  elle  s'accomplit,  est  toujours 
passionnée;  le  champ  de  bataille  ne  souffre  pas 
l'impartialité.  Mais  il  ne  nous  en  coûte  pas  aujour- 
d'hui de  reconnaître  que,  ce  que  nous  sommes, 
nous  le  sommes  par  vous.  L'ingratitude  est  le  vice 
des  esclaves.  Le  lendemain  de  la  victoire,  on  est 
encore  injuste;  le  surlendemain,  on  est  généreux.  Il 
a  fallu  l'ineptie  de  tes  soi-disant  partisans,  qui  sont 
tes  pires  ennemis,  pour  que  le  contrat  tacite,  qui 

s'était  établi  entre  toi  et  nous,  ait  pris  fin. 

\ 

PROSPERO  ,    faisaat  au  effort  contre  la  léthargie  qui  le  gagae. 

C'est  vrai.  Il  fut  un  jour  où  je  dus  crier  :  «  Vive 


244  L'EAU    DE    JOUVENCE 

Caliban  !  »  Je  n*aime  pas  beaucoup  qu'on  me  parle 
de  la  difficulté  vaincue.  Celui  qui  a  eu  tant  de  mé- 
rite à  jouer  le  rôle  d'un  aristocrate,  que  ne  res- 
tait-il ce  qu'il  était,  et  ne  laissait-il  le  rôle,  pour 
lui  si  laborieux,  à  ceux  qui  le  jouent  sans  effort? 
Mais  la  grande  troupe  de  comédiens,  choisie  et 
formée  par  le  destin  pour  jouer  ce  qu'on  appelle 
l'histoire  sur  les  tréteaux  de  ce  monde,  a  besoin 
d'emplois  très  divers.  Caliban,  cesse  de  parler 
de  la  fatuité  d'Ariel  ;  cette  fatuité,  c'est  sa  raison 
d'être;  elle  est  légitime.  Il  faut  qu'il  y  ait  des 
délicats.  Ariel,  tu  n'es  pas  encore  placé  aussi 
près  que  moi  de  l'infini;  cesse  de  mépriser  Cali- 
ban. Sans  Caliban,  point  d'histoire.  Les  grogne- 
ments de  Caliban,  l'âpre  haine  qui  le  porte  à  sup- 
planter son  maître,  sont  le  principe  du  mouvement 
dans  l'humanité.  Il  n'y  a  rien  de  pur  ni  d'impur 
dans  la  nature.  Le  monde  est  un  cercle  immense 
où  la  pourriture  sort  de  la  vie  et  la  vie  de  la  pour- 
riture. La  fleur  naît  du  fumier  ;  le  fruit  exquis  se 
forme  des  sucs  tirés  de  l'ordure.  Le  papilîon, 


I 


ACTE    CINQUIÈME.  245 

dans  ses  transformations,  est  tour  à  tour  exquis  et 
hideux.  Il  y  a  un  but  à  tout  cela,  et,  bien  que 
nous  n'ayons  pas  la  preuve  d'une  conscience 
claire  présidant  au  gouvernement  de  l'univers,  des 
indices  certains  montrent  Texistence  d'une  con- 
science obscure,  d'une  tendance  profonde  pour- 
suivant un  but  placé  à  l'infini.  Le  grand  semeur 
aveugle  répand  la  graine  avec  une  telle  profusion, 
que  chaque  coin  de  bonne  terre  porte  son  fruit, 
sans  avoir  été  visé.  Le  coup  de  fatalité  qui  se 
joue  dans  les  profondeurs  des  sources  de  la  vie, 
et  qui  fait  qu'un  cerveau  est  bien  fait  ou  raté, 
qu'un  type  de  femme  est  exquis  ou  ridicule,  se 
répète  tant  de  fois,  que  l'avenir  du  vrai  et  celui  du 
beau  sont  assurés.  Pour  moi,  j'ai  accompli  ma 
destinée.  J'ai  été  un  quaterne  rare  dans  la  loterie 
de  la  création.  Maintenant,  les  atomes  qui  me  com- 
posent réclament  leur  liberté  ;  ils  ont  envie  d'al- 
ler ailleurs  jouer  leur  petit  air.  (Entrent  le  pape  et Brunis- 
Bende.  —  Prospère,  d'une  Toix  faible.)     Je     SUis     hCUrCUX      qUC 

vous  arriviez  à  point  pour  compléter    le  cercle 


246  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

suri  equel  doivent  se  clore  mes  yeux.  G?,  linceul 
me  donne  ce  que  vous  avez  voulu  et  n*avez  pu 
me  donner,  le  repos.  Grâce  à  lui,  je  meurs  entier, 
et  sans  perdre  aucune  des  sensations  délicieuses 
qui  sont  d'ordinaire  oblitérées  chez  le  mourant 
par  la  douleur  et  raffaiblissement.  La  coupe  de 
la  vie  est  délicieuse.  Quelle  sottise  de  s*indigner 
parce  qu'on  en  voit  le  fond  !  C'est  l'essence  d'une 

coupe  d'être  épuisable.  (Anel  et  Célestlne,  se  tenant  dans  les 
bras  l'un  de  l'autre,  se  regardent  sans  comprendre  ce  que  dit  Prospère. 
Prospère  les  voit  en   souriant.)  G'OSt  bieU,   Arfel.   J'ai  trOUVé 

le  moyen  de  te  river  à  l'existence.  IMainte- 
nant,  tu   ne  voudras  plus   mourir  pour  si  peu. 

(Se  tournant  vers  Cabban.;  GallbaU,  j'ai  qUClqUC  ChOSC  à 
te      dire.      (Callbans'approche.— prospère,  tout  bas.)       Anel      Ct 

Gélestine  sont  incapables  de  lutter  contre  les 
difficultés  de  la  vie.  Je  te  demande  pour  Ariel 
une  sinécure,  la  garde  du  château  de  Sermione, 
qui  n'a  aucune  importance  pour  la  république 
de  Milan  et  qui  suffira  très  amplement  à  ses 
besoins. 


ACTE    CINQUIEME.  247 

CALIBAN. 

Maître,  tu  seras  obéi. 

BRUNISSENDE. 

Arnaud,  je  voudrais  faire  quelque  chose  qui 
vous  fût  agréable. 

PROSPERO,   8'éteignant  de  plus  en  plus. 

Donnez-moi  un  baiser  et  votre  main  à  serrer. 
Dites  qu'on  joue  les  airs  d'Amalfi  et  du  golfe  de 
Naples.  Ayez  soin  que  je  ne  voie  pas  un  visage 
triste  et  que  je  n'entende  pas  un  soupir. 

Être  éternel  et  bon,  merci  pour  l'existence.  J'ai 
collaboré  à  toutes  tes  œuvres,  j'ai  servi  à  toutes 
tes  fins.  Je  te  bénis  ! 

U  s'endort  eu  souriant.  On  lit  sur  sa  figure  les  signes  de  jouissances  inûnies. 
BRUNISSENDE. 

Ne  troublons  plus  ses  rêves.  Il  a  la  récompense 
(Je  sa  jeunesse  chaste.  La  nature,  à  la  recherche 


848  L'EAU   DE    JOUVENCE. 

de  laquelle  il  a  sacrifié  l'amour,  se  change   en 
nymphe  pour  le  recevoir  à  son  dernier  soupir. 

LE     PAPE. 

Que  sa  tête  est  belle  !  J'aurais  tant  aimé  à  le 
faire  cardinal  ! 

LE     CARDINAL     PHILIPPE. 

Il  est  mort  comme  les  saints  d'Irlande,  que 
parfois  j'arrive  à  regarder  comme  les  plus  grands 
de  tous.  Ces  solitaires  étranges  mouraient  quand 
ils  voulaient,  à  l'heure  qu'ils  avaient  fixée.  Main- 
tenant, que  faire  de  son  corps  ?  Il  faut  éviter  le 
scandale.  La  crémation  est  la  seule  sépulture  digne 
de  l'idéaliste;  car  le  corps  humain,  du  moment 
qu*il  n'est  plus  le  substratum  d'une  personne, 
n'est  rien  qu'un  amas  d'atomes  semblables  à  tous 
les  autres,  que  le  respect  ordonne  de  désagréger. 
Mais  nous  ne  sommes  pas  outillés  pour  ce  genre 
de  funérailles. 


1 


ACTE    CINQUIEME.  «49 


SCENE    VI. 

Sur  le  bord  du  Rhône.  Des  hommes  apportent  un  cadavre  enveloppé 
d'un  linceul  blanc. 


LE     CARDINAL     PHILIPPE,  en  costume  de  simple  clerc 

(Aux bateliers.)  Placez  le  corps  dans  votre  barque, 
et  naviguez  comme  si  vous  alliez  à  Tîle  de  la  Bar- 
thelasse.  Quand  vous  serez  arrivés  au  milieu  du 
courant,  faites  sombrer  la  barque,  sauvez-vous  à 
la  nage  et  ne  dites  rien  à  personne.  (Tout  bas.)  Si  on 
retrouve  le  corps,  nous  dirons  au  peuple  que,  dans 
un  accès  de  furie,  il  s'est  noyé.  Sinon,  nous  dirons 
que  le  diable  l'a  pris. 

Oq  entend  sur  le  pont,  près  de  là,  des  danses  et  des  chants. 

Sur  le  pont 

D'Avignon, 
C'est  là  que  l'on  danse  ; 

Sur  le  pont 

D'Avignon, 
Que  l'on  danse  m  rond. 


LE  PRETRE  DE  NEMl 

(1885) 


AVANT-PROPOS 


J*ai  voulu,  dans  cet  ouvrage,  développer 
une  pensée  analogue  à  celle  du  messianisme 
hébreu,  c'est-à-dire  la  foi  au  triomphe  défi- 
nitif du  progrès  religieux  et  moral,  nonob- 
stant les  victoires  répétées  de  la  sottise  et  du 
mal.  J'ai  essayé  de  montrer  la  bonne  cause  ga- 
gnant du  terrain  malgré  les  amertumes,  les 
disgrâces,  les  défaillances  mêmes  et  les  fautes 
de  ses  apôtres  et  de  ses  martyrs.  J'ai  voulu 
enfin    rendre    sensibles,    en    les   injectant, 


254  LE    PRÊTRE    DE    NEMÎ. 

comme  on  fait  pour  une  pièce  d*anatomie, 
un  réseau  de  vérités  aboutissant  toutes  à  la 
loi  de  fer  qui  veut  qu'en  politique  le  crime 
soit  souvent  récompensé  et  la  vertu  d'ordi- 
naire punie.  11  résulte  de  là  un  tableau 
triste,  puisque  le  premier  plan  est  occupé  par 
Fégoïsme  des  grands,  la  sottise  du  peuple, 
l'impuissance  des  gens  d'esprit,  l'infamie  du 
sacerdoce  mensonger,  la  faiblesse  du  sa- 
cerdoce libérai,  les  faciles  déceptions  du 
patriotisme,  les  illusions  du  libéralisme,  la 
bassesse  incurable  des  vilaines  gens.  Je  crois 
l'œuvre  saine  cependant;  car  on  y  apprend 
à  ne  pas  trop  s'émouvoir  de  ce  qu'a  d'in- 
stable l'équilibre  de  l'humanité,  en  voyant 
4e  bien  et  le  vrai  émerger,  malgré  tout,  de 
l'affreux  marécage  où  glapissent  et  croupis- 
sent pêle-mêle  toutes  les  inepties,  toutes  les 
grossièretés,  toutes  les  impuretés. 

J'ai  cherché,  pour  servir  de  trame  à  ces 
idées,  quelqu'une  de  ces  vieilles  fables  où 


LE    PRÊTRE    ])\i    NEMI.  255 

Tantiquité  a  mis  pJus.de  sens  profond  qu'il 
n'y  en  a  dans  tous  nos  traités  de  politique. 
J'ai  pris  pour  sujet  les  récits  relatifs  à  ce 
temple  de  Diane,  sur  les  bords  du  lac  Nemi, 
dont  le  prêtre  devait,  pour  être  légitime, 
avoir  tué  de  sa  main  son  prédécesseur.  «  Cela 
l'obligeait,  dit  Strabon,  à  avoir  toujours  l'épée 
à  la  main  et  à  être  sans  cesse  sur  ses  gardes, 
prêt  à  repousser  les  attaques  qu'on  lui  pré- 
parait. »  Galigula,  qui  avait  de  l'esprit,  fut  le 
premier  à  s'amuser  de  cette  position  singu- 
lière. Le  rex  nemorensis  de  son  temps  était  un 
vieillard  qui  avait  fini  par  devenir  assez  res- 
pectable. Le  gamin  féroce  à  qui  les  hasards 
du  césarisme  avaient  remis  le  sort  du  monde 
le  contraignit  à  se  battre  avec  un  gladiateur 
beaucoup  plus  fort  que  lui,  qui  devint  son 
successeur. 

J'ai  supposé,  pour  ma  part,  dans  des  temps 
fort  anciens,  un  prêtre  de  Nemi  homme 
éclairé,  voulant  corriger  une  vieille  religion 


256  LE    PRÊTRE    DE    NEMI. 

absurde,  et  j'ai  montré  la  conséquence  qu'en- 
traîne d'ordinaire  la  tentative  d  introduire 
dans  les  choses  humaines  un  peu  de  raison. 
Cette  conséquence  est  double.  D'une  part,  la 
foule,  qui  n'est  jamais  bien  rassurée  que  par 
le  crime  heureux,  réclame  un  scélérat  pour 
prêtre;  de  l'autre,  le  prêtre  libéral  arrive 
bientôt  à  voir  qu'il  a  fait,  avec  ses  bonnes 
intentions,  plus  de  mal  que  de  bien,  et  qu'il 
a  porté  préjudice  à  la  patrie,  laquelle  repose 
en  définitive  sur  des  préjugés  généralement 
admis.  Ici,  je  plaide  un  peu  contre  moi- 
même;  mais  je  ne  suis  pas  un  prêtre  ;  je  suis 
un  penseur  ;  comme  tel,  je  dois  tout  voir.  Un 
ouvrage  bien  complet  ne  doit  pas  avoir  besoin 
qu'on  le  réfute.  L'envers  de  chaque  pensée 
doit  y  être  indiqué,  de  manière  que  le 
lecteur  saisisse  d'un  seul  coup  d'œil  les 
deux  faces  opposées  dont  se  compose  toute 
"^  vérité. 

Il  n'est  pas  douteux  que  cette  manière  de 


j 


LE    PRETRE    DE    NEMI.  557 

penser  en  partie  double  ne  dérange  par  mo- 
ment les  habitudes  des  lecteurs  à  demi  cul- 
tivés. J*ai  plus  d'une  fois  éprouvé  que  la  forme 
du  dialogue  et  du  drame  philosophique,  à 
côté  de  grands  avantages,  a  de  très  réels  in- 
convénients. L'essence  du  dialogue  étant  de 
mettre  en  jeu  des  opinions  diverses,  et  Tes- 
sence  du  drame  d'opposer  des  types  diffé- 
rents, on  est  exposé,  de  la  part  des  critiques 
qui  font  leurs  extraits  un  peu  à  la  hâte,  à 
d'étranges  malentendus.  On  se  voit  objecter 
à  la  fois  les  dires  les  plus  contradictoires. 
On  est  responsable  des  interlocuteurs,  qui 
partent  des  principes  opposés.  J'aurais  bien 
mauvaise  grâce  à  me  plaindre  d'une  méthode 
de  critique  dont  Platon  a  été  victime.  N'a- 
t-on  pas  représenté  ce  grand  penseur  comme 
utopiste  dans  la  République,  immoral  dans  le 
Phèdre,  sophiste  dans  le  Protagoras,  hypocrite 
et  presque  jésuite  dans  VEuthyphron!  Par  un 

procédé  du  même  genre,  un  journal  qui  a  eu, 

il 


258  LE    PRÊTRE    DE    NEML 

je  ne  sais  comment,  connaissance  de  quelque 
épreuve  du  Prêtre  de  Nemi,  m'accusait,  il  y  a 
un  mois  à  peu  près,  d'avoir  écrit  ce  dialogue 
pour  «  décrier  le  courage  » .  Voilà  vraiment 
qui  est  un  peu  fort.  Moi  qui  regarde,  au  con- 
traire, le  courage  comme  supérieur,  en  un 
sens,  à  la  moralité!...  Moi  qui  vois  dans  le 
courage  la  marque  sûre  du  sentiment  qui 
nous  attache  à  l'idéal  d'une  façon  désinté- 
ressée, puisque  évidemment  le  plus  haut 
degré  du  courage,  celui  qui  est  couronné 
par  la  mort,  n'est  pas  récompensé  ici- 
bas! 

Le  vrai,  c'est  qu'à  un  endroit  de  ma  fable, 
j'ai  voulu  voir  ce  que  devient  la  religion 
quand  le  prêtre  l'abandonne,  ce  que  devient 
l'État  quand  on  veut  le  faire  tenir  sur  les 
pauvres  raisons  de  l'intérêt  personnel.  J'ai 
mis  en  scène  Ganeo,  «  le  vil  coquin  »,  trou- 
vant un  disciple  digne  de  lui  dans  Leporinus, 
et  lui  enseignant  la  dernière  conséquence 


j 


LE    PRÊTRE    DE     NEJ\II.  259 

de  l'égoïsme,  la  lâcheté.  C'est  la  doctrine  de 
Ganeo  qu'on  a  présentée  comme  la  mienne. 
J'aurais  prêché  justement  ce  dont  j'ai  voulu 
inspirer  le  mépris  !  C'est  comme  si  Ton  sou- 
tenait que  les  Spartiates  montraient  des  es- 
claves ivres  à  leurs  enfants,  non  pour  les 
leur  faire  prendre  en  horreur,  mais  pour  les 
engager  à  les  imiter. 

Je  ne  crains  pas  du  lecteur  qui  me  lira  avec 
suite  des  appréciations  aussi  erronées.  Si  j'ai 
présenté  de  manière  à  donner  le  frisson, 
comme  en  un  conte  d'Edgar  Poe,  le  cauche- 
mar d'une  nation  sans  idéal  ;  si  j'ai  fait  vi- 
goureusement sentir  l'impossibilité  absolue 
de  déterminer  l'homme  à  se  dévouer,  par 
des  motifs  tirés  des  calculs  inférieurs  de 
l'égoïsme  et  de  la  vanité,  je  ne  regrette  pas 
les  fortes  couleurs  que  j'ai  employées.  Non  ; 
l'intérêt  personnel  n'inspire  que  la  lâcheté; 
la  vanité  ne  produit  rien  de  solide.  L'intérêt 
personnel  et  la  vanité  n'ont  ni  conseillé  un 


260  LE    PRÊTRE    DE    NEMI. 

progrès,  ni  supprimé  un  abus.  On  ne  se  sacri- 
fie que  par  un  acte  de  foi.  Un  acte  de  courage 
est  un  acte  de  foi  au  premier  chef.  La  cer- 
titude de  la  récompense  tuerait  le  mérite. 
Nous  n'estimons  ainsi  la  haute  moralité  que 
si  elle  a  traversé  le  doute  ;  nous  ne  voulons 
nous  décider  pour  le  bien  qu'après  nous  être 
faits  contre  lui  les  avocats  du  mal.  Nous  con- 
sentons à  nous  soumettre  à  Timpératif  du  de- 
voir, mais  à  condition  qu'il  soit  bien  entendu 
que  nous  voyons  la  faiblesrse  des  arguments 
qui  Fappuient.  Là  est  le  secret  de  Tempire 
qu'exerce  sur  nous  la  femme  avec  la  simpli- 
cité de  sa  foi,  son  ignorance,  sa  naïveté  d'af- 
firmation. Elle  voit  au  fond  mieux  que  nous. 
Aucune  mère  n'a  besoin  d'un  système  de  phi- 
losophie morale  pour  aimer  son  enfant.  Au- 
cune jeune  fille  de  bonne  race  n'est  chaste  en 
vertu  d'une  théorie.  De  même  aucun  homme 
cou^àgeux  ne  court  à  la  mort  mû  par  un  rai- 
sonnement. Nous  faisons  le  bien  sans  être 


j 


LE    PRÊTRE    DE    NEMl.  264 

sûrs  qu'en  le  faisant  nous  ne  sommes  pas 
dupes;  et,  saurions-nous  de  science  certaine 
que  nous  le  sommes,  nous  ferions  le  bien 
tout  de  même.  Ces  milliers  d'êtres  que  l'uni- 
vers immole  à  ses  fins  marchent  bravement 
à  l'autel.  Le  philosophe  qui  voit  le  plus  clai- 
rement la  vanité  de  toute  chose  est  capable 
d'être  un  parfait  honnête  homme  et  même, 
à  son  jour,  un  héros. 

Voilà  comment  il  se  fait  qu'après  tant  de 
désillusions,  l'appétit  du  bien,  la  soif  d'une 
conscience  de  plus  en  plus  étendue,  ne  s'é- 
teignent jamais  dans  l'humanité,  Antistius 
renaîtra  éternellement  pour  échouer  éternel- 
lement, et,  en  définitive,  il  se  trouvera  que  la 
totalité  de  ses  échecs  vaudra  une  victoire. 
Laissez  ce  doux  rêveur  finir  tristement,  se 
renier  lui-même,  demander  pardon  à  Dieu 
et  aux  hommes  de  ce  qu'il  a  fait  de  bien. 
Un  jour,  à  un  point  donné  du  temps  et 
de  l'espace,   ce    qu'il  a  voulu  se   réalisera. 


ÎSI62  LE    PRÊTRE    DE    NEMI. 

A  travers  toutes  ses  déconvenues,  le  pauvre 
Liberalis  s'obstinera  également  dans  sa  sim- 
plicité. Metius,  Faristocrate  méchant  et  ha- 
bile, qui  se  moque  de  l'humanité,  sera  con- 
fondu. Ganeo  sera  pardonné  avant  lui.  Je 
crois,  avec  la  sibylle,  que  la  justice  ré- 
gnera, sinon  sur  cette  planète,  au  moins 
dans  Tunivers,  et  que  l'homme  vertueux 
se  trouvera  finalement  avoir  été  le  bien  in- 
spiré. 

Dans  cette  grande  crise  que  Tavènement 
de  Fesprit  positif  fait  subir  de  nos  jours  aux 
croyances  morales,  j'ai  défendu  plutôt  qu'a- 
moindri la  part  de  l'idéal.  Je  n'ai  pas  été  de 
ces  esprits  timides  qui  croient  que  la  vérité 
a  besoin  de  pénombre  et  que  l'infini  craint 
le  grand  air.  J*ai  tout  critiqué,  et,  quoi  qu'on 
en  dise,  j'ai  tout  maintenu.  J'ai  rendu  plus 
de  services  au  bien  en  ne  dissimulant  rien 
de  la  réalité  qu'en  enveloppant  ma  pensée  de 
ces  voiles  hypocrites  qui  ne  trompent  per- 


LE    PKÈTKÊ    DE    NEMI.  263 

sonne.  Notre  critique  a  plus  fait  pour  la  con- 
servation de  la  religion  que  toutes  les  apolo- 
gies* Nous  avons  trouvé  à  Dieu  un  riche  écrin 
de  synonymes.  Si  nos  raisons  de  croire  aux 
réparations  d'outre-tombe  peuvent  sembler 
frêles,  celles  d'autrefois  étaient-elles  beau- 
coup plus  fortes?  Teste  David  cum  Sibyllaf 
Des  siècles  ont  cru  à  la  résurrection  sur  le 
témoignage  de  David  et  de  la  sibylle.  Vrai- 
ment, nos  raisons  valent  bien  celles-là. 

L'ordre  social,  comme  Tordre  théologique, 
provoque  la  question  :  Qui  sait  si  la  vérité 
n'est  pas  triste?  L'édifice  de  la  société  humaine 
porte  sur  un  grand  vide.  Nous  avons  osé  le 
dire.  Rien  de  plus  dangereux  que  de  patiner 
sur  une  couche  de  glace  sans  songer  combien 
cette  couche  est  mince.  Je  n'ai  jamais  pu 
croire  que,  dans  aucun  ordre  de  choses,  il  fût 
mauvais  d'y  voir  trop  clair.  Toute  vérité  est 
bonne  à  savoir.  Car  toute  vérité  clairement 
sue  rend  fort  ou  prudent,  deux  choses  éga- 


264  LE  PRÊTRE    DE    NEMI. 

lement  nécessaires  à  ceux  que  leur  devoir, 
une  ambition  imprudente  ou  leur  mauvais 
«ort  appellent  à  se  mêler  des  affaires  de  cette 
pauvre  humanité. 


PERSONNAGES  : 


ANTISTIUS,  prêtre  deNemi. 

METIUS,  chef  des  patriciens. 

LIBERALIS,  chef  de  la  bourgeoisie  éclairée* 

£ETHEGUS,  chef  des  démagogues. 

TITIUS, 

VOLTINIUS, 

DOLABELLA,  fanatique. 

TERTIUS,  organe  d'un  bon  sens  superficiel. 

CARMENTA,  sibylle. 

SAGRIFIGULUS.l      .   .  ,  ,        ,    „  .,«..„ 

r  A  N  F  o  i  ^'^^^^'^^^  ^^  temple  et  de  l'antre  de  la  Sibylle. 

CASGA, 


I  citoyens  d'Albe,  modérés  et  sensét. 


LATRO, 

HERDONIUS,  vieillard. 

VIRGINIUS, 

VIRGINIA, 

MATERNA,         ^    gens  qui  viennent  consulter  Toracle. 

PORGIA, 

LEPORINUS, 

Bourgeois,  hommes  du  peuple  d*Albe. 


La  scène  se  passe  à  Albe  la  Longue  et  à  Nemi,  près  de  là. 


Pour  éviter  le  soupçon  de  couleur  locale,  habiller 
tous  les  personnages  comme  les  personnages  de  Ma- 
saccio  au  Carminé  de  Florence,  ou  comme  les  Ro- 
mains de  Mantegna,  aux  Eremitanti  de  Padoue. 


ACTE   PREMIER 

La  scène  se  passe  sur  le  rempart  d'Albe  la  Longue,  large  terrasse» 
ment  couvert  d'énormes  chênes  verts,  sur  la  pente  de  la  monta- 
gne. A  l'horizon,  on  voit  une  petite  colline  couronnée  de  murs? 
c'est  la  Roma  Quadrata  du  Palatin;  à  côté,  une  autre  colline 
avec  un  temple  :  c'est  le  Capitole. 

Le  soleil  va  se  coucher  dans  la  mer,  vers  les  Ostia  Tiberina.  Les 
habitants  de  la  ville  arrivent  successivement  par  groupes  sur 
J9  terre-plein  pour  respirer  la  fraîcheur. 


SCENE   PREMIÈRE 

TITIUS,  VOLTINIUS. 
TITIDS. 

Dire  que  cette  infernale  petite  colline  là-bas,  à 
Fhorizon,  troublera  le  Latium,  et,  s'il  fallait  croire 
les  oracles  de  Garmenta,  peut-être  le  monde  en- 
tier! 

VOLTINIUS. 

Laissons  Garmenta  et  ses  rêves.  Ge  qu'il  y  a 


268  LE  PRETRE  DE  NEMI. 

de  sûr,  c'est  que  ces  bandits  sont  d'étranges 
gaillards,  un  mélange  de  malfaiteurs  et  d'hommes 
d'ordre,  de  juristes  et  de  sacripants.  Chaque  jour 
avance  leur  œuvre.  Non  contents  d'avoir  battu 
Albe,  leur  mère,  ils  organisent  leur  cité  d'unt 
façon  qui,  en  effet,  ferait  .croire  par  moments 
qu'ils  travaillent  pour  l'humanité.  Dans  cette  bi- 
coque, on  parle  de  droit  d'une  manière  absolue, 
comme  si  ceux  qui  l'habitent  étaient  chargés  de 
donner  un  code  au  monde  entier.  Voyez,  à  côté 
des  pans  coupés  du  Palatin,  sur  la  colline,  s'élève 
un  temple,  et  les  échos  fatidiques  du  Vatican  ont 
dit  que  ce  temple  serait  le  centre  du  genre  humain. 

TITIDS. 

Encore  des  oracles!  Je  n'y  crois  pas;  mais  cela 
est  de  peu  de  conséquence  ;  le  monde  y  croit 
Ce  que  je  ne  conçois  pas,  c'est  que  ces  brigands, 
qui  se  sont  mis  en  dehors  des  lois  divines  et  hu- 
maines, ne  se  dévorent  pas  entre  eux. 


ACTE  PREMIER.  269 


VOLTINIUS 


Oh!  lieux  communs  de  la  politique  banale  !  La 
division  est  une  marque  de  vie  et  de  force.  L'ordre  et 
la  conservation  dans  le  monde  sont  Fœuvre  d*anar- 
chistes  repentants.  Tout  conservateur  a  pour  an- 
cêtre un  bandit.  Quand  Hercule  eut  volé  les  bœufs 
de  Cacus,  il  devint  défenseur  acharné  de  la  pro- 
priété. 

TITIUS. 

Il  est  dur  d'être  vaincu  par  des  parvenus. 

VOLTINIUS. 

Oui;  mais,  pour  être  vainqueur,  il  n*y  a  qu'à 
savoir  attendre.  La  roue  de  la  fortune  tourne  de 
telle  façon,  qu'on  ne  peut  ni  en  accélérer  ni  en  re- 
tarder le  rythme.  Maintenant,  la  revanche  est 
impossible;  la  défaite  est  certaine.  Nous  sommes 
plus  avancés,  plus  civilisés  qu'eux.  Les  questions 
•sociales  existent  plus  pour  nous  que  pour  eux.  La 


270  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

perfection  idéale  des  lois  n'est  pas  la  force;  c'est 
le  peuple  censé  arriéré  qui  est  presque  toujours 
le  vainqueur.  Une  nation  travaillée  intérieurement 
par  la  maladie  du  progrès  ne  peut  faire  la  guerre. 
Elle  est  comme  un  blessé  qui  a  une  cicatrice  à  \d^ 
jambe.  En  temps  ordinaire,  cette  cicatrice  n'est 
rien.  Mais,  si  le  blessé  doit  faire  un  exercice  vio- 
lent (et  la  guerre  est  la  grande  épreuve  du  tem- 
pérament d'une  nation),  la  cicatrice  se  rouvre  et 
l'infériorité  devient  sensible. 

Et  puis,  entre  Rome  et  nous,  la  partie  n'est 
pas  égale.  Nous  jouons  le  tout  pour  le  tout.  Si 
Albe  est  encore  une  fois  vaincue,  elle  cesse 
d'exister.  Il  n'en  est  pas  ainsi  de  Rome.  Ne  pas 
jouer  tout  son  avoir  contre  un  partenaire  qui  n'en- 
gage qu'une  partie  de  sa  fortune,  n'est-ce  pas  le 
principe  élémentaire  de  tout  jeu? 

TITtUS. 

Vous  raisonnez  comme  si  les  hommes  n'étaient 
pas  des  êtres  passionnés  et  instinctifs.  Attendra 


ACTE  PREMIER.  874 

est  bien;  mais  souvent  aussi  l'on  meurt  d'attendre. 
Les  bandits  ont  un  parti  dans  le  sein  de  notre 
ville.  Entre  ces  remparts  et  la  colline  là-bas,  il 
s'échange  des  signaux.  Ces  prétendus  oracles  de 
la  Sibylle,  annonçant  que  les  destins  du  Latium 
s'accompliront  par  Rome,  sont  de  journalières 
trahisons.  Et  comprenez-vous  le  rôle  d'Antistius? 
C'est  la  base  même  de  nos  murs  qu'il  sape  par 
ses  innovations  inopportunes. 

VOLTINIUS. 

Quand  les  prêtres  se  mettent  à  innover,  gp-re! 
Ils  vont  jusqu'au  bout.  Mais,  entre  nous,  il  est  per- 
mis de  dire  ce  que  nous  pensons.  On  attribue  trop 
d'importance  à  la  religion;  le  peuple  n'y  croit  pas 
tant  qu'on  se  l'imagine.  Gethegus  et  les  siens  sont 
bien  plus  dangereux.  La  guerre  des  classes  est  la 
fin  de  la  patrie.  Le  peuple  croit  qu'une  ville  est 
un  composé  de  maisons  ;  il  ne  comprend  pas 
qu'une  ville  est  surtout  faite  par  ses  remparts. 
Les  remparts  d'une   cité  sont   ses   défenseurs, 


272  LE   PRÊTRE   DE  NEMI. 

ses  institutions.  Une  démocratie  sans  famille  et 
sans  institutions  est  une  ville  ouverte.  Ceux  qui 
défendent  et  qui  gardent  une  société  ont  droit  à  un 
privilège,  car  rien  n'existerait  sans  eux. 

TITIUS. 

Au  moins  tandis  que  ladite  société  a  des  ennemis. 

VOLTINIUS. 

On  a  toujours  des  ennemis,  hors  de  ces  îles 
Atlantides,  que  je  soupçonne  de  n'exister  nulle 
part.  La  vie  est  une  lutte  contre  des  causes  de 
destruction.  Qui  ne  se  défend  pas  bien  est  perdu. 

Les  groupes  se  forment  sur  le  terre-plein  ;  les  conversations  se  croisent. 

SCÈNE    II 

GROUPE  DE  BOURGEOIS. 
PREMIER  BOURGEOIS. 

L*être  le  plus  dangereux  est  celui  qui  a  faim. 
Quand  l'individu   arrivé  au  dernier  degré  de  la 


ACTE   PREMIER.  273 

misère  demande  du  travail,  il  est  avantageux  de 
lui  en  donner. 

DEUXIÈME    BOURGEOIS. 

Mais  la  source  du  travail  n*est  pas  infinie.  Nos 
pères  ont  creusé  à  grands  frais  l'émissaire  du  lac, 
dont  le  besoin  ne  se  faisait  guère  sentir  ;  un  oracle 
le  voulait.  Que  faire  maintenant? 

PREMIER    BOURGEOIS. 

On  a  ouvert,  l'an  dernier,  un  fossé  du  côté  du 
nord;  on  pourrait  peut-être  le  combler. 

TROISIÈME  BOURGEOIS. 

Mais  ce  fossé  a  sa  nécessité. 

PREMIER  BOURGEOIS. 

Raison  de  plus;  on  le  creuserait  l'année  pro- 
cliaine  de  nouveau. 


18 


«74  LE  PRÊTRE  DE  NEML 

SCÈNE   III 

GROUPE  DE  PETIT  PEUPLE. 
HOMME  DU  PEUPLE. 

Quel  siècle  !  On  n'entend  parler  que  de  fléaux  et 
de  misères. 

AUTRE  HOMME   DU   PEUPLE. 

Oui,  il  n'est  bruit  que  de  malheurs,  de  prodiges 
effrayants.  La  moisson  sera  perdue,  cette  année; 
la  peste  menace. 

DOLABELLÂ. 

Cela  est  tout  simple.  Diane  n*a  pas  de  vrai 
prêtre  :  elle  se  venge.  Le  temple  est  le  centre  des 
causes  du  monde.  L'ordre  du  monde  dépend  de 
l'ordre  des  rites  qu'on  y  observe.  Les  dieux  sont 
comme  les  hommes,  donnant,  donnant...  Quand 
Jupiter  Latiaris  était  rassasié  de  victimes,  Jupiter 


d 


ACTE  PREMIER.  275 

gardait  le  Latium.  Quand  Diane  avait  le  prêtre 
qu'elle  aimait,  Diane  nous  protégeait.  Maintenant 
tous  les  usages  sont  changés.  Le  prêtre  que  nous 
avons  n'est  pas  sérieux;  il  n'a  pas  tué  son  prédé- 
cesseur de  sa  main  y  ainsi  que  le  veut  la  bonne  cou- 
tume. 

HOMME     DU     PEUPLE. 

Et,  avec  cela,  il  n'a  pas  l'air  d'un  prêtre.  Cha- 
cun doit  être  dans  son  rôle;  le  devoir  du  prêtre 
est  de  pratiquer  les  cérémonies  que  l'on  a  obser- 
vées avant  lui. 

HERDONIUS. 

Il  est  sûr  que  ce  qui  se  passe  aujourd'hui  ne 
ressemble  pas  du  tout  à  ce  qui  se  passait  autrefois. 
J'ai  vu  ces  anciens  prêtres.  C'étaient  de  fameux 
scélérats;  mais  ils  étaient  légitimes,  puisque  la  rè- 
gle avait  été  observée.  Je  vous  dirai  que,  depuis 
mon  enfance,  on  m'a  dit  que  le  temple  fut  autrefois 
un  asile,  dont  la  loi  était  qu'il  n'y  pouvait  tenir  à 
la  fois  qu'un  seul  malfaiteur.  Cela  faisait  de  sin- 


276  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

gulières  candidatures.  L'un  chassait  l'autre,  qui 
ne  se  laissait  pas  faire  volontiers.  Le  pauvre  prê- 
tre ne  dormait  pas;  il  se  gardait  et  gardait  ses 
gardes,  de  peur  que  l'un  d'eux  ne  voulût  être  prê- 
tre à  son  tour.  Il  n'avait  le  temps  de  penser  à 
rien. 

HOMME    DU    PEUPLE. 

C'est  ce  qu'il  faut  pour  un  prêtro.  Un  prêtre  n'a 
pas  à  penser. 

AUTRE     HOMME    DU     PEUPLE* 

Sûrement;  mais  ce  qui  est  étrange,  c*est  que  ce 
vieil  ordre  de  choses  soit  devenu  respectable. 

AUTRE. 

C'est  ainsi.  Le  respectable,  c'est  l'usage  qui  le 
fait.  Oh!  comédie  des  choses  humaines!...  Mais  le 
sage  prend  les  choses  telles  qu'elles  sont.  Voyez 
Antistius;  c'est  le  premier  prêtre  qui  n'ait  pas  été 
un  drôle  de  bas  étage;  eh  bien,  cela  finira  mal. 


A.CTE  PREMIER.  t77 

TITIUS. 

Le  premier  qui  supprime  un  usage,  un  abus, 
comme  on  dit,  est  toujours  victime  du  service  qu'il 
rend. 

HOMME     DO     PEUPLE. 

C'est  de  sa  faute.  Pourquoi  se  mêle-t-il  de  ce 
qui  ne  le  regarde  pas? 

S€ÈNE    IV 

GROUPE    D'ARISTOCRATES; 

PUIS    GBN»    DU    PEUPLE. 

METIDS. 

Le  peuple  qui  supporte  plus  de  dix  ans  l'injure 
de  son  vainqueur  est  un  peuple  fini.  L'injure 
est  plus  sanglante,  quand  elle  vient  d'une  na- 
tion jeune,  sans  long  passé,  qui  vous  doit  tout. 
Quoi!  un  ramas  de  bandits,  de  réfugiés,  d'expul- 
sés de  toute  sorte  a  pu  salir  la  vieille  gloire  d'Albe 


278  LE  PRÊTRE  DE  NEML 

la  Longue,  et  il  y  a  des  cœurs  albains  pour  hé- 
siter encore.  Chaque  jour  nous  enfonce  dans  le 
fossé  de  boue.  On  se  divise  en  classes,  parce  qu'on 
ne  combat  pas  Tennemi  commun.  La  haine,  de 
Rome  est  le  critérium  du  bon  Albain.  Au  fond, 
cette  maudite  bourgade  est  la  révolution  ;  je  la  hais. 
Je  hais  les  parvenus,  les  tard  venus,  les  ingrats. 
Ce  temple  qu'ils  élèvent  à  Jupiter  Capitohn,  ils 
devraient  l'élever  à  la  Fortune  des  bandits. 

LIBERALIS. 

Voulez-vous  faire  revenir  la  destinée  sur  ses  ar- 
rêts ?  Il  faudrait  alors  rappeler  de  chez  les  Berniques 
ce  simple  et  honnête  Priscus,  le  dernier  descen- 
dant de  nos  vieux  rois. 

HETIUS. 

Ce  serait  le  mieux.  Priscus  est  seul  en  posses- 
sion incontestée  du  titre  légitime  des  anciens  sou- 
verains d'Albe.  Il  a  peut-être  le  dépôt  de  notre 
future  résurrection. 


I 


ACTE  PREMIER.  279 

LIBERALIS. 

Et  si  Ton  rétablissait  aussi  les  anciennes  lois 
du  roi  Latinus? 

METIUS. 

On  ferait  bien. 

LIBERALIS. 

Pourquoi  ne  pas  admettre  que  la  société  hu- 
maine peut  être  améliorée?  Pourquoi  ne  pas  ad- 
mettre que  même  ces  bandits  de  Rome  ont  du 
bon?  Vous  savez  qu'ils  se  donnent  pour  mission 
d'abolir  dans  le  monde  les  sacrifices  humains.  Qui 
peut  les  en  blâmer? 

METICS. 

Vous  voilà  donc  atteint,  atous  aussi,  des  folies 
d'Antistius?  La  religion  est  un  tout  auquel  on  ne 
louche  pas.  Retrancher  quelque  chose  à  ces  prati- 
ques séculaires,  c'est  les  détruire.  Elles  ne  sup- 
portent pas  la  discussion.  Dès  qu'on  raisonne  sur 


280  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

la  religion,  on  est  athée.  Une  république  qui  se 
porterait  bien  regarderait  comme  soû  premier  de- 
voir l'exil  ou  la  mort  d'Antistius. 

LIBERALIS. 

Pourquoi  blâmer  un  homme  si  honnête,  le  pre- 
mier prêtre  sensé  qu'il  y  ait  jamais  eu?  N'est-ce 
pas  grâce  à  lui  que  notre  terrible  sanctuaire  du 
lac  a  perdu  la  plus  grande  partie  de  son  horreur? 
Ce  droit  hideux  de  succession,  il  Ta  aboH.  Était-il 
rien  de  plus  horrible?  On  nous  ordonne  le  bien  au 
nom  des  dieux,  et  on  fait  le  mal  pour  les  honorer. 
Il  a  voulu  tirer  son  sacerdoce  de  la  source  la  plus 
pure,  de  l'élection  populaire. 

DOLABELLÂ. 

Allons  donc  !  l'élection  du  peuple  est  nulle  dans 
les  choses  religieuses.  Le  peuple  ne  dispose  pas 
des  sacra.  Il  n'y  a  pas,  à  l'heure  qu'il  est.  de 
prêtre  de  Nemi. 


ACTE  PREMIER.  284 

LIBERALIS. 

Tant  mieux,  si,  par  essence,  ce  prêtre  ne  pouvait 
être  qu*un  affreux  meurtrier. 

METIDS. 

C'était  le  rite  établi.  Ce  n'était  pas  plus  absurde 
qu'autre  chose.  Cette  vieille  coutume  était  comme 
toutes  les  vieilles  coutumes.  Cela  plonge  si  pro- 
fond, qu'on  n'en  voit  pas  les  racines  ;  cela  monte  si 
haut,  que  l'œil  n'en  atteint  pas  le  sommet.  La  vieille 
coutume,  c'est  l'oracle  obscur,  à  la  fois  absurde  et 
divin.  Ces  énigmes  antiques  ont  toutes  leur  pro* 
fonde  sagesse.  Il  faut  pour  les  fonctions  divines 
et  humaines  des  désignations  claires.  Le  moindre 
doute  énerve;  le  doute,  c'est  le  mal.  Si  la  sélection 
des  hommes  se  faisait  d'après  le  mérite,  qui  dé 
ciderait  du  mérite?  Le  sort  est  souvent  plus  éclairé 
que  le  suffrage;  mais  il  en  résulte  des  fraudes, 
des  compétitions,  des  guerres  civiles.  Au  contraire, 
tuer  celui  qu'on  remplace,  voilà  qui  est  clair,  fa- 


J82  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

cile  à  constater;  cela  rend  toute  compétit'/jn  im- 
possible. Après  tout,  quoi  de  plus  conforme  h  la 
loi  générale  du  monde?  La  somme  des  jouissances 
3st  limitée;  celui  qui  jouit  tue  celui  qui  ne  jouit 
pas.  On  assassine  toujours  celui  dont  on  hérite. 
Il  est  bon  que  l'ambitieux  trouve  devant  lui  quel- 
que justice;  cette  justice,  c'est  qu'on  se  serve  avec 
lui  de  la  mesure  qui  lui  a  servi  pour  les  autres. 
Après  tout,  nul  n'est  forcé  de  courir  ces  candida- 
tures périlleuses.  Qui  fait  appel  à  la  violence  ne 
clôt  pas  l'ère  de  la  violence.  On  est  renversé  par 
la  force  au  moyen  de  laquelle  on  a  renversé  les 
autres.  Tout  cela  est  assez  conforme  à  l'équité 
singulièrement  boiteuse  qui  préside  aux  destinées 
de  cet  univers. 

LIBERALIS. 

Mais  ne  faut-il  pas  savoir  gré  à  celui  qui,  au 
nom  de  l'inspiration  du  bien,  proteste  contre  la  loi 
féroce  léguée  par  la  barbarie,  ou,  si  vous  voulez, 
par  les  fatales  nécessités  des  temps  primitifs? 


ACTE  PREMIER.  883 

HERDONIUS. 

J'étais  présent  à,  la  scène  par  laquelle  Antistius 
mit  fin  à  cette  tradition  de  sang  et  d'horreurs.  Le 
vieux  prêtre  Tetricus,  voyant  les  goûts  de  réforme 
dont  le  jeune  Antistius  faisait  montre  en  Uîute  oc- 
casion, l'avait  mis  sur  la  liste  des  victimes 
dévolues  à  Jupiter  Latiaris.  Antistius  résista  les 
armes  à  la  main  (moi,  je  trouve  qu'il  eut  raison), 
battit  les  pourvoyeurs  de  victimes,  prit  d'assaut 
le  temple,  mit  Tépée  à  la  gorge  de  Tetricus.  J'étais 
là;  j*ai  tout  vu.  Il  n'avait  qu'à  enfoncer  la  pointe 
de  la  largeur  de  deux  doigts,  il  était  prêtre  légi- 
time. Il  ne  voulut  pas.  «  Vis,  dit-il,  vieux  prêtre 
infâme;  c'est  en  te  pardonnant  que  je  veux  sup- 
primer ton  rite  sanglant.  »  Tetricus  mourut  de 
rage  quelque  temps  après,  et  le  peuple  mit  en  sa 
place  Antistius. 

HOMME   DU    PEUPLE. 

Ah!    le   digne  homme!    cela   ne    lui  servir^ 


284  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

pas  de  grand*chose.  Il  n'a  pas  tué.  Rien  né  vaut 
la  désignation  du  sort,  selon  les  règles  reçues. 
La  légitimité  est  le  pôle  de  la  religion.  Le  mérite 
importe  peu.  Le  signe  extérieur  est  tout. 

ADTRE    HOMME  DU    PEUPLE. 

Oui,Antistius  est  un  excellent  homme  ;  mais  tout 
ira  mal  tant  qu'il  sera  prêtre  de  Nemi. 

AUTRE. 

Vit-on  jamais,  en  effet,  un  prêtre  de  cette  es- 
pèce? Il  rêve,  il  a  l'air  de  prier  de  cœur.  Les 
dieux  n'entendent  pas  le  cœur  ;  les  dieux  ne  tien- 
nent compte  que  de  la  bouche  et  des  formules 
établies.  Je  me  demande  si  Antistius  les  prend  au 
sérieux. 

AUTRE. 

Ah!  voilà,  la  question.  Croit-il?  On  dit  qu'il 
fait  faire  les  basses  prières  par  Sacrificulus,  son 
acolyte.  Sacrificulus  a  bien  l'air  d'être  chargé  de 
croire  pour  lui. 


ACTE  PRËMIEQ.  285 

AUTRE. 

C*est  pour  cela  que  le  monde  croule. 

METIUS. 

Ce  brave  homme  n'a  pas  tort.  Le  prêtre  n'est 
chargé  que  de  la  formule.  La  formule  est  pour  1& 
bouche,  non  pour  le  cœur.  Il  y  a  ici  une  confusion 
ridicule.  Antistius  veut  faire  servir  la  religion  au 
progrès  de  l'humanité,  au  bonheur  des  hommes,  à 
ce  que  le  train  du  monde  soit  plus  juste,  et  autres 
chimères  du  même  genre.  Cela  est  absurde.  La 
religion  ne  concerne  que  le  culte  dû  aux  dieux. 
La  politique  ne  la  maintient  que  pour  cela- 

AUTRE. 

C'est  vrai  ;  il  ne  faut  pas  regarder  de  trop  près  à 
la  religion.  Les  formules,  analysées  à.  la  rigueur, 
ne  signifient  rien. 

AUTRE. 

Moi,  je  suis  pour  qu'on  fasse  aux  dieux  leur 


286  LE  PRETRE  DE  NEMl 

part,  mais  pas  trop  grande.  Je  suis  pour  la  reli- 
gion, mais  limitée.  Le  prêtre  devant  l'autel  ;  le 
reste,  il  n'a  rien  à  y  voir.  Les  dieux  sont  quel- 
que chose  ;  mais  il  n'y  a  que  les  esprits  exagérés 
qui  soutiennent  qu'ils  soient  tout.  Moi,  je  suis  un 
modéré;  je  fuis  les  extrémités^ 

SCÈNE  V 

SACRIFICULDS  entre  effaré. 
SACRIFIÔULUS. 

Un  nouvel  oracle  de  Carmenta  ! 

VOIX   DIVERSES. 

Dis-le;  dis-le  vite! 

SACRIFICULUS,   d'un  air  solennel. 

Par  Rome,  la  langue  du  Latium  deviendra 

LA  LANGUE  DE  l'UNIVERS. 

Slires  dans  certains  groupei. 


1 


ACTE  PREMIER.  287 

ONE    VOIX. 

Toujours  la  même  chanson!  Toujours  Rome, 
Rome  !  Qu'elle  aille  donc  à  Rome  avec  eux. 

VOLTINIUS. 

Cette  femme  est  folle.  J'ai  toujours  dit  qu'on 
aurait  dû  la  marier  jeune, 

UNE    VOIX. 

\^oyez  quelle  farce,  je  vous  prie.  La  langue  du 
Latium,  qui  cesse  d'être  parlée  à  trois  lieues  d'ici, 
serait  parlée  jusqu'à  l'Euphrate  et  au  delà  des 
colonnes  d'Hercule  !  Allons  donc  ! 

AUTRE. 

Et,  d  ailleurs,  que  ,nous  importe?  Gommen* 
s'intéresser  à  des  gens  qui  vivront  dans  cina 
cents  ans? 

AUTRB. 

Elle  parle  aussi  quelquefois  d'une  religion  qui 


288  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

viendrait  de  l'Orient,  où  l'homme  pieux  serait 
celui  qui  briserait  les  images  des  dieux  et  où  l'on 
servirait  le  divin  par  de  bonnes  actions  et  de  bon- 
nes pensées. 

AUTRE. 

C'est  un  chaos  que  la  tête  de  cette  pauvre 
femme,  un  monde  renversé.  Quand  on  se  met  à 
accoupler  ainsi  les  antithèses,  à  entasser  les  im- 
possibilités, il  n'y  a  pas  de  raison  pour  s'arrêter. 
Autant  dire  tout  de  suite  que  le  blanc,  c'est  le  noir, 
et  que  le  beau,  c'est  l'horrible. 

VOIX    DIVERSES. 

C'est  clair  1 


ACTE  PREMIER.  Î89 

SCÈNE   VI 

GETHEGUS  entre.  Mouvements  divers 
GENS   DU    PEUPLE. 

Tout  va  mal,  tout  va  mal. 

JETHEGUS. 

Oui,  tout  va  mal,  et  il  serait  pourtant  facile  que 
tout  allât  bien.  Les  aristocrates  sont  des  égoïstes 
bouffis  d'orgueil,  des  sangsues  qui  épuisent  le 
peuple.  Que  leur  importe,  quand  leurs  greniers 
sont  pleins,  que  le  peuple  meure  de  faim?  Ce 
qu'ils  appellent  des  principes,  ce  sont  tout  simple- 
ment des  secrets  transmis  héréditairement  pour 
opprimer  les  vrais  citoyens.  Ils  nous  entraînent  à 
la  guerre  pour  se  donner  de  l'importance  et  avoir 
l'occasion  de  nous  commander,  puis  pour  s'impo- 
ser à  nous  au  nom  de  prétendus  services  rendus. 
Le  mal  serait  fini  le  jour  où  chaque  soldat,  avant 

lu 


290  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

de  marcher  à  l'ennemi,  tuerait  son  chef,  au  nom 
de  régahté.  Puis  on  se  partagerait  les  terres,  et 
l'on  serait  heureux,  car  il  n'y  aurait  plus  ni  petits 
ni  grands. 

UN    CITOYEN. 

Comme  il  a  raison  !  La  guerre  est  la  source  du 
privilège  des  grands  et  l'origine  de  tous  les  maux 
du  peuple.  La  guerre  n'a  lieu  que  parce  qu'il  y  a 
des  hommes  de  guerre,  qui  y  trouvent  leur  profit. 
L'aptitude  militaire  est,  entre  les  vanités  des  aris- 
tocrates, une  de  celles  qui  servent  le  plus  à  entre- 
tenir le  préjugé  de  leur  supériorité. 

AUTRE. 

C'est  vrai.  Le  courage  est  un  luxe;  il  faudrait 
le  frapper  d'un  impôt  comme  tous  les  objets  somp» 
tuaires. 

AUTRE. 

J'ai  souvent  pensé,  en  effet,  que  la  vertu 
devrait  être  taxée,  et  qu'on  devrait  imposer  les 


I 


ACTE  PREMIER.  291 

gens  pour  ce  qu'ils  font  de  bien.  C'est  un  plaisir, 
après  tout,  qu'ils  se  donnent. 

AUTRE. 

Très  sensé,  ce  qu'il  dit.  La  vertu  et  le  courage 
sont  des  inutilités,  des  abus,  une  usurpation  des 
aristocrates.  Quand  chacun  aura  son  champ,  il 
saura  bien  le  défendre.  C'est  comme  la  bienfai- 
sance :  il  y  a  des  gens  que  cela  amuse  de  l'exercer; 
il  faudrait  qu'ils  paj^assent  pour  cela. 

TITIUS,   qui  a  tout  entendu. 

A  part).  Cela  fait  frémir.  La  société  repose  sur 
des  vérités  trop  fines  pour  que  le  peuple 
puisse  les  voir.  Quoi  de  plus  clair  en  apparence 
que  ce  raisonnement  du  laboureur  :  «  Ce  champ,  je 
l'ai  hersé  et  semé,  donc  le  blé  qu'il  produira  doit 
être  tout  à  moi.  »  Et  pourtant,  rien  de  plus  faux.  Le 
champ  est  avant  tout  à  celui  qui  le  défend.  Or  le  la- 
boureur ne  peut  pas  défendre  son  champ.  L'homme 
armé  qui  le  défend  en  est  le  vrai  propriétaire  ;  cai 


292  LE  PRÊTRE  DE  NEMl 

sans  l'homme  armé,  l'ennemi  viendrait  et  prendrait 
le  champ.  Ce  que  le  peuple  comprend  le  moins, 
c'est  que  l'homme  isolé  ne  peut  rien  contre  la  force 
militairement  organisée. 


CETHEGUS. 

Oui,  l'homme  de  guerre,  c'est  notre  maître,  et 
notre  maître  est  notre  ennemi.  Or  la  bataille,  les 
blessures  et  la  mort  sont  pour  nous  ;  la  gloire  est 
pour  lui.  Pas  si  bêtes  !  La  clientèle,  le  patronat 
sont  une  forme  de  l'esclavage.  L'esclave  n'a  pas 
h  se  battre  pour  une  ville  dont  il  ne  fait  point  partie. 
On  parle  de  revanche  à  prendre  des  défaites 
qu'Albe  a  subies  il  y  a  dix  ans.  Pour  moi,  je  ne 
me  suis  jamais  senti  vaincu.  Ces  murs  qu'on  voit 
chaque  jour  s'élever  à  l'horizon,  et  qui  tourmentent 
si  fort  nos  aristocrates,  que  nous  importent-ils  ? 
Les  ennemis  de  nos  ennemis  sont  après  tout 
nos  amis.  Certes,  l'orgueil  des  victorieux  est 
difficile    à    supporter.  Mais    moins    dur    est   le 


j 


ACTE  PREMIER.  293 

dédain   d'un  étranger  que  le  dédain  d'un  conci- 
toyen. 

LIBERALIS. 

Ne  vois-tu  pas,  Gethegus,  que  tes  principes 
détruisent  en  ce  peuple  tout  sentiment  de  la  patrie? 
Tu  as  pourtant  un  cœur  albain  ;  tremble  !  Sers  avec 
nous  la  cause  de  la  liberté,  du  progrès.  N'es-tu 
pas  touché  du  be?u  caractère  d'Antistius  ? 

GETHEGUS. 

Non,  Antistius  est  un  aristocrate  comme  un 
autre.  De  quoi  s'occupe-t-il?  Quelle  bonne  pensée 
pour  le  peuple  inspire-t-il  à  sa  Carmenta?  Voyez- 
moi  sa  dernière  billevesée  :  «  La  langue  du  Latium 
s'étendra  jusqu'au  bout  du  monde  !  »  Encore  une 
doctrine,  celle-là,  qui  fera  tuer  des  milliers  d'hom- 
mes !  A  quoi  sert-il,  quand  nos  os  seront  couchés 
sous  terre,  que  notre  langue  soit  parlée  dans  le 
monde  entier?  Civihser  le  monde;  allons  donc! 
Fonder  le  droit,  beau  plaisir!  Si  le  droit  nouveau 


294  LE  PRÊTUi:  DE  NEMl. 

doit  rapporter  au  monde  autant  de  bénéfice  qu'à 
nous,  c'est-à-dire  la  joie  de  crever  de  faim  et  d'être 
vilipendés  par  les  patriciens,  nous  lui  en  faisons 
bien  notre  compliment. 

LIBERALIS. 

Mais  Antistius  est  en  train  de  créer  une  reli- 
gion plus  pure  que  celle  que  l'humanité  a  connue 
jusqu'ici. 

CETHEGUS. 

Oh  !  que  nous  importe  !  Tous  les  prêtres  se 
valent.  Chenilles  ou  papillons,  c'est  toujours  la 
même  bête. 

LIBERALIS. 

Le  peuple  tient  à  la  religion.  Comment,  toi 
qui  veux  le  bien  du  peuple,  repousses-tu  le  prêtre 
libéral,  qui  veut  améliorer  la  religion  ? 

CETHEGUS^ 

Fi  donc!  Le  peuple  ne  tient  à  la  religion  que 


ACTE  PREMIER.  295 

parce  que  les  nobles  l'y  enchaînent.  Dès  qu*on  ne 
lui  imposera  plus  les  sacra,  il  se  moquera  des 
^acra, 

HBERALIS. 


Mais  la  morale,  le  bien,  la  vertu  ?. 


CETHEGUS. 

Ces  mots-là  sont  encore  des  restes  de  prêtrerie. 
Quand  nous  serons  les  maîtres,  ce  sera  bien  autre 
chose.  Dieux  et  prêtres,  ces  vieux  tyrans  seront 
chassés  les  derniers,  mais  ils  seront  chassés  à  leur 
tour.  Antistius  est  un  nigaud.  Il  n'est  pas  de  son 
siècle.  Il  est,  à  la  fois,  en  avant  et  en  arrière  du 
temps  ;  mauvaise  situation  ! 

UN   CITOYEN. 

Pauvre  Antistius! 

AUTRE   CITOYEN. 

Il  est  perdu  ;  les  aristocrates  et  le  peuple  sont 
contre  lui. 


296  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

VOLTINIUS. 

Son  plus  grand  crime,  c'est  Carmenta.  Les 
*nsanités  dont  cette  fille  ne  cesse  d'accouchei 
finiront  par  tout  perdre.  Elle  ressuscite  je  ne  sais 
quels  vieux  oracles  ridicules.  Le  rêve  politique 
est  ce  qu'il  y  a  de  plus  funeste.  Le  parti  qui  rêve 
des  destinées  transcendantes  pour  sa  patrie  est 
ler  pire  ennemi  de  sa  patrie. 

TERTIUS. 

Oui;  le  terre  à  terre,  voilà  ce  qui  fait  qu'un 
pouvoir  ne  tombe  jamais.  La  faculté  capitale  de 
l'homme  d'État  est  l'intelligence,  qui  lui  fait  distin- 
guer ce  qui  peut  et  ce  qui  ne  saurait  arriver.  Pour 
moi,  je  ne  déteste  rien  tant  que  l'imagination.  J'ai 
coutume,  pour  me  mettre  en  garde  contre  les  im- 
postures, de  choisir,  entre  les  rêveries  des  préten- 
dus illuminés,  deux  ou  trois  choses  bien  évidentes, 
dont  l'impossibilité  soit  claire  comme  le  jour. 
Puis  je  me  dis  :  Ab  uno  disce  omnes.  Ce  que  vati- 


ACTE  PREMIER.  297 

cine,  par  exemple,  cette  folle  Garmenta  d*un  temps 
où  tout  le  monde  parlera  latin,  et  d'une  religion 
de  prétendue  justice,  qui  viendra  d'Orient...  Gela 
ne  suffit-il  pas  pour  juger  du  reste?  Voilà  ce  qui 
fait  que,  seul  entre  tous  les  hommes  d'État,  je  ne 
me  suis  jamais  trompé  ;  c'est  que  j'ai  du  bon  sens  ; 
je  n'ai  jamais  été  dupe  d'aucune  chimère. 

BOURGEOIS. 

G'est  bien  dit.  Ge  Tertius  est  un  homme  qui  ne 
marche  qu'avec  les  bottes  en  cuir  de  buffle  de  la 
modération  et  du  bon  sens. 

AUTRE    BOURGEOIS. 

Et  avec  cela  un  patriote  ! ...  11  nie  absolument 
les  destinées  de  Rome  ;  il  admet  tout  ce  qui  est 
honorable  pour  Albe  ;  il  ne  veut  rien  savoir  qui 
ne  soit  authentiquement  albain. 

AUTRE   BOURGEOIS. 

A  la  bonne  heure  !  Pour  moi,  le  principal  grief 
que  j'ai  contre  Antistius  et  contre  Garmenta,  c'est 


298  LE  PRÊTRE    DE    NEMl. 

qu'ils  se  montrent  toujours  favorables  à  Rome.  Il 
ne  faut  pas  être  juste  pour  l'ennemi. 

LIBERALIS. 

Il  faut  au  moins  être  juste  pour  les  siens.  Qui 
sait  si  l'esprit  du  Latium  n'est  pas  en  Carmenta  ?  Il 
semble  souvent  qu'elle  est  la  voix  de  cette  terre . 
Je  ne  l'écoute  jamais  sans  trembler.  Même  son 
oracle  :  «  La  langue  du  Latium  sera  un  jour  la  lan- 
gue du  monde  »,  eh  bien!...  Qui  sait?  Le  champ 
du  possible  est  plus  vaste  que  ne  le  croient  vos 
esprits  étroits. 

éclats  de  rire. 
TOUS. 

A  d'autres,  par  exemple.  Il  y  a  des  centaines  de 
langues  au  monde.  Les  peuples  renonceraient  à 
leur  langue  pour  prendre  la  notre  ?. . .  Ah  !  ah  !  ah  ! . . . 

BOURGEOIS. 

Et  ces  belles  choses-là,  c'est  Rome,  n'est-ce 
pas,  qui  les  réalisera  ? 


ACTE  PREMIER.  299 

TOUS. 

Fi  donc  !  Oh  !  la  traîtresse  ! 

La  nuit  tombe.  —  Les  citoyens  d'Albe  quittent  peu  à  peu  la  terrasse,  qui 
devient  déserte.  —  Voltinius  et  Titius  restent  seuls. 

VOLTINIUS. 

Je  vous  le  dis  :  une  cité  est  perdue  quand  elle 
s'occupe  d'autre  chose  que  de  la  question  patrio- 
tique. Questions  sociales,  questions  religieuses 
sont  autant  de  saignées  faites  à  la  force  vive  de  la 
patrie. 

TITIUS. 

Oui,  on  meurt  par  le  fait  de  trop  vivre,  comme 
par  le  fait  de  ne  pas  vivre  assez. 

VOLTINIUS. 

Albe,  je  crois,  mourra  par  le  gâchis. 

TITIUS. 

On  va  bien  loin  avec  cette  maladie. 


ACTE    II 


La  scène  se  passe  au  temple  de  Nemi,  bâti  sur  un  rocher  surplom- 
bant le  lac.  Dans  le  flanc  du  rocher,  trou  béant  par  lequel  se 
rendent  les  oracles-  Alentour,  épais  bois  sacré. 


SCENE   PREMIERE 

GANEO,  SAGRIFIGULUS,  assis  sur  les  marches. 


SACRIFICULCS. 


Ganeo,  n'as -tu  pas  remarqué  que  les  goûts 
des  dieux  changent  selon  les  goûts  des  prêtres? 
Sais-tu  que  notre  redoutable  déesse  s'adoucit 
étrangement  avec  Antistius?  Autrefois,  plus  c'était 
horrible  et  sanglant,  plus  c'était  pieux;  maintenant, 
notre  sévère  Diane  devient  femme,  elle  veut  que 
son  temple  soit  propre  comme  un  gynécée.  J'o- 


ACTE  DEUXIÈME.  304 

béis  ;  mais  n'es-tu  pas  frappé  de  voir  combien  le 
nombre  des  sacrifices  diminue? 

GANEO. 

Je  crois  bien.  Les  dieux  qu'on  cesse  de  craindre 
tombent  en  discrédit.  Il  ne  faut  pas  changer  de 
genre.  Diane  n'est  pas  une  de  ces  déesses  qu'on 
honore  par  des  jeux  et  des  ris.  Quelle  idée  d'en 
faire  une  Vénus  ?  Et  puis  ne  nous  a-t-on  pas  tou- 
jours dit  que  le  sacrifice  est  la  base  du  monde, 
que,  quand  le  sacrifice  languit,  tout  va  mal? 


SCENE    II 

ANTISTIUS,  sortant  de  la  cella. 

Lavez,  lavez  ces  traces  sanglantes.  Loin  d'ici 
ces  restes  hideux.  Les  parties  saines  des  viandes, 
donnez-les  aux  pauvres.  Écartons,  je  vous  prie, 
l'idée  abominable  que  la  Divinité  se  plaît  aux  dé- 
tails d'un  abattoir.  Entretenez  une  lampe  dans  le 


302  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

sanctuaire.  Les  ténèbres  inspirent  Thorreur.  La 
lampe  est  le  symbole  de  la  religion  du  cœur,  qui 
vit  toujours. 

)es   groupes   de  pauvres  se  montrent.  Sacrificulus    et   Ganeo   veulont    les 
chasser. 

'  Approchez,  approchez.  Ce  qui  est  offert  aux 
dieux  est  à  vous.  Le  vrai  sacrifice  est  ce  que 
rhomme  prend  sur  ce  qui  lui  appartient  pour  le 
donner  à  ceux  qui  manquent. 

GANEO,  à  Sacrificulus. 

Que  dis-tu  de  tout  cela  ?  As-tu  jamais  entendu 
de  pareilles  idées  ? 

SACRIFICULUS. 

Ma  foi,  non  !  11  paraît  que  maintenant  il  faut 
recevoir  avec  égards  toute  cette  canaille  que  nous 
avions  ordre  autrefois  de  chasser. 

GANEO. 

Voilà  comme  tout  change!  Nouvelle  clientèle 
pour  des  dieux  nouveaux. 


ACTE  DEUXIEME  303 

ANTISTIUS,  resté  seul  sur  le  péristyle  du  temple. 

Non,  la  Divinité  ne  peut  se  plaire  à  l'injustice 
et  au  crime.  L'erreur  de  l'homme  ne  saurait  pré- 
valoir contre  la  vérité  des  choses.  Les  dieux 
passionnés,  avides,  égoïstes,  méchants,  n'existent 
pas.  Ces  dieux  qu'on  apaise,  qu'on  gagne  par  des 
présents,  non  par  la  bonté  et  la  vertu,  devraient 
être  supprimés,  s'ils  existaient.  Le  meilleur  hom- 
mage à  rendre  à  cette  Diane  sombre  et  cruelle, 
c'est  de  la  nier.  Ombrage  chaste  et  froid  de  nos 
forêts,  toi,  tu  existes  et  je  t'aime.  Mais  qu'un  génie 
méchant  et  sanguinaire  habite  sous  cette  adorable 
chevelure  d'arbres  aussi  vieux  que  le  monde,  qui 
pourrissent  et  renaissent  d'eux-mêmes  sur  les 
bords  de  la  belle  coupe  de  ce  lac,  je  ne  le  croirai 
jamais.  Le  frisson  que  j'éprouve  sous  ces  voûtes 
saintes  n'est  pas  celui  de  la  peur  ;  c'est  celui  de 
l'amour.  Je  ne  vois  place  nulle  part  en  la  nature 
pour  le  frisson  de  la  peur.  La  nature  terrifiait  nos 
pères,  car  ils  ne  la  connaissaient  pas.  A  nous,  elle 


304  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

apparaît  bonne,  souriante,  pourvu  que  Thomme, 
par  sa  sagesse,  sache  la  diriger  et  user  sobrement 
de  ses  dons. 

Les  dieux  sont  une  injure  à  Dieu.  Être  suprême 
qui  vivifies  tout  et  contiens  tout,  je  m'incline 
devant  toi.  Les  sombres  flots  du  lac  de  Nemi 
te  célèbrent.  Or  qu'es-tu?  La  raison  même  du 
monde  et  l'amour.  Quand  on  commande  en  ton 
nom  la  haine  et  la  mort,  on  te  blasphème.  Tu 
es  le  père  des  êtres  ;  en  toi  tous  les  êtres  sont 
frères.  Je  me  sens  ton  vrai  prêtre,  quand  je 
prêche  aux  hommes  la  fraternité  et  l'amour. 

Loin,  par  conséquent,  d'être  apostat  à  la  mis- 
sion séculaire  des  prêtres  latins,  je  suis  sûr  d'y 
être  fidèle  et  de  la  continuer.  Vieux  pères,  je  vous 
respecte  et  vous  approuve.  Vous  avez  fait,  en  votre 
siècle  de  fer,  ce  qui  se  pouvait  et  se  devait  faire. 
Tout  en  enseignant  l'erreur,  jamais  vous  n'avez 
menti.  C'est  nous  qui  mentirions,  si  nous  ensei- 
gnions ce  que  nous  savons  faux  et  funeste.  Vous 
fûtes  en  votre  temps  les  zélateurs  du  vrai  et  du 


ACTE  DEUXIÈME.  305 

bien.  Ce  que  vous  fûtes,  nous  le  sommes.  Sainte 
tradition  du  passé,  combats  avec  ceux  qui  te  con- 
tredisent. Voix  secrète  de  la  terre  vaticane,  parle- 
moi  comme  tu  parlas  aux  hommes  du  passé. 

Les  dieux  sont  une  injure  à  Dieu.  Dieu  sera,  à 
son  tour,  une  injure  au  divin.  Les  dieux  sont  ca- 
pricieux, égoïstes,  bornés.  Le  Dieu  unique  qui  les 
absorbera  sera  trop  souvent  capricieux,  égoïste, 
borné.  On  tue  des  hommes  pour  les  dieux  particu- 
liers, nés  du  malentendu  et  du  contresens.  On 
tuera  des  hommes  pour  le  Dieu  unique,  sorti  d'une 
première  application  de  la  raison.  L'action  parti- 
culière que  le  vulgaire  attribue  aux  dieux,  une 
théologie  prétendue  éclairée  Tattribuera  plus  tard 
à  Dieu.  Non,  non;  Dieu  n'agit  pas  plus  que  les 
dieux  par  des  volontés  particulières.  Le  prier  est 
inutile.  Homme  aveugle,  tu  te  figures  la  Divinité 
comme  un  juge  qu'on  corrompt  ou  qu'on  gagne 
en  l'importunant.  Tu  t'imagines  que  la  raison  éter- 
nelle se  laissera  prendre  à  tes  supplications.  Mais 
ces  supplications,  si  Dieu  pouvait  les  entendre, 

20 


306  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

son  premier  devoir  serait  de  t'en  punir,  comme  le 
premier  devoir  d'un  juge  est  d'expulser  de  chez  lui 
le  plaideur  qui  vient,  par  des  sollicitations  ou  des 
présents,  le  gagner  à  sa  cause.  Tais-toi,  vil  inté- 
ressé. Adore  Tordre  éternel,  et  tâche  d'y  confor- 
mer ta  vie. 

Toujours  plus  haut!  toujours  plus  haut!  Coupe 
sacrée  de  Nemi,  tu  auras  éternellement  des  ado- 
rateurs. Mais  maintenant  on  te  souille  par  le  sang; 
un  jour,  l'homme  ne  mêlera  à  tes  flots  sombres 
que  ses  larmes.  Les  larmes,  voilà  le  sacrifice  éter- 
nel, la  libation  sainte,  l'eau  du  cœur.  Joie  infinie-' 
Oh!  qu'il  est  doux  de  pleurer! 

Ub  bruit  extérieur  se  fait  CDtendr*. 


I 


ACTE  DEUXIÈME.  307 


SCENE    III 

GANEO. 

C'est  pour  avertir  Ta  Sainteté  que  les  Berniques 
envoient  une  théorie  chargée  d'offrir  à  la  déesse 
un  sacrifice  solennel. 

La  théorie  entre,  suivie  de  prisonniers,  les  bras  liés  aux  épaules,  destinés 
au  sacrifice. 

LE   CHEF   DE   LA   THÉORIE. 

Prêtre  de  la  déesse  redoutable,  à  la  suite  de 
grands  fléaux  qui  ravagent  notre  pays,  un  oracle 
auquel  nos  pères  ont  toujours  obéi  nous  a  or- 
donné de  sacrifier  cinq  hommes  à  la  déesse  de  ce 
lac  terrible.  Nous  t'amenons  les  cinq  hommes;  les 
voici  :  ils  sont  beaux,  bons  et  forts,  tels  en  un  mot 
qu'on  a  coutume  de  les  offrir  aux  dieux.  Frappe-les 
ou  ordonne  qu'on  les  précipite  dans  le  gouffre 
sanglant. 


508  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 


ANTISTIUS. 


Maudit  soit  Toracle  qui  vous  inspire  de  tels 
vœux  !  Gomment  pouvez-vous  croire  qu'il  y  ait  une 
divinité  assez  perverse  pour  prendre  plaisir  au 
sang  de  malheureux  égorgés? 

LE  CHEF  DE  LA    THÉORIE. 

Que  dis-tu  ?  Nos  pères  ont  toujours  obéi  à  cet 
oracle.  Cet  oracle  et  notre  dépendance  du  temple 
de  Nemi  constituent  notre  lien  avec  la  confédéra- 
tion latine.  Veux-tu  donc  que  nous  nous  jetions 
dans  la  clientèle  des  Volsques  ?  C'est  à  choisir. 

(Montrant  le»  victime».]   CeS  genS-là  SOUt  COUteutS  dc  mOU« 

rir.  Fais  ton  office. 

ANTISTIUS. 

Jamais!  Pauvres  victimes,  vouées  à  la  mort  pai 
un  préjugé  coupable,  vivez,  et  soyez  désormais  les 
fidèles  du  seul  culte  véritable,  celui  de  la  justice 
et  de  la  raison. 

nie»  fait  délier. 


ACTE  DEUXIEME.  309 

LES  PRISONNIERS. 

\5u'est-ce  que  cela  veut  dire  ?...  Nous  nous  te- 
nions déjà  pour  morts...  Nous  croyions  que  la 
déesse  nous  voulait...  Étrange  discours  que  le 
sien  !...  Qu'est-ce  que  la  justice?...  Voilà  un 
prêtre  d'un  genre  nouveau  !... 

On  les  emmène  hors  da  temple. 
GANEO,  aux  chefs  de  la  théorie. 

Nous  avions  oublié  de  vous  dire  que,  depuis 
quelque  temps,  les  rites  de  ce  temple  sont  tout 
changés.  Mais  Sacrificulus  et  moi,  nous  continuons 
les  bonnes  pratiques,  et  cela  revient  au  même. 

Us  font  quelques  pas.  Sacrificulus  et  Oaneo  ouvrent  une  porte  donnant 
sur  un  gouffre  ;  le  lac  est  au  fond.  L'œil,  en  y  plongeant,  aperçoit  des 
cadavres  accrochés  au  rocher  et  des  jets  de  sang  de  toutes  parts.  Au 
fond,  ossements  amoncelés. 

aidés  par  les  chefs  de  la  théorie,  Sacrificulus  et  Oaneo  jettent  les  cimn 
prisonniers  dans  l'abîme. 

G  A  N  £  0 ,   fermant  la  porte. 

En  voilà  cinq  qui  ne  serviront  pas  de  recrues 
à  l'armée  de  la  justice  et  de  la  raison  que  rêve 


310  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

Antistius.  Ajoutez  qu'ils  n'avaient  pas  l'air  de  lui 
être  trop  reconnaissants.  A  quoi  pense- t-il  ? 

LE  CHEF   DE   LA   THÉORIE. 

C'est  un  sot.  Le  plus  triste  rôle  du  monde  est 
de  délivrer  des  victimes.  Les  victimes  sont  les 
premières  à  se  tourner  contre  vous.  —  Du  reste, 
la  façon  dont  on  est  reçu  dans  ce  temple  n'invite 
pas  '  à  y  revenir.  Nous  irons  désormais  chez  les 
Volsques,  qui  ont  des  mystères  aussi  redoutables 
que  celui-ci.  C'est  un  peuple  sérieux  et  conserva- 
teur, celui-là. 


Ils  s'on  vont. 


SCENE    IV 

GANEO. 

Prêtre,  une  pauvre  femme  veut  te  parler  pour 
son  fils  malade. 

MATERNA. 

Oui,  prêtre.  Je  ferai  tout  ce  qu'il  faut.  Je  paye- 


I 


ACTE  DEUXIÈME.  3H 

rai  tout   ce  qu'on  doit  pour  que  mon  fils,  mon 

soutien,  mon  espoir  unique,  soit  sauvé. 

ANTISTIUS. 

Garde  tes  offrandes,  ou  partage-les  avec  de 
plus  pauvres  que  toi.  Oses-tu  croire  que  la  Divi- 
nité  dérange  Tordre  de  la  nature  pour  des  cadeaux 
comme  ceux  que  tu  peux  lui  faire? 

MATERNA,  étonnée. 

Quoi,  tu  ne  veux  pas  sauver  mon  fils.  Méchant 
homme!...  Mon  fils  mourra,  et  tu  en  seras  la  cause. 
A  quoi  bon  avoir  le  temple  le  plus  excellent  du 
monde,  avec  de  tels  prêtres  pour  le  servir?  (eiio  sort). 

Entrent  Virginia»  et  Virginia. 

* 

VIRGINIA. 

Prêtre,  en  gardant  nos  troupeaux  côte  à  côte 
sur  les  penchants  du  Lucrétile,  nous  nous  sommes 
pris  d'amour  l'un  pour  l'autre.  Tous  deux  nous 
éprouvons   l'amour  pour  la  première  fois  ;  nous 


312  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

nous  apportons  l'un  à  l'autre  un  duvet  que  nul 
contact  n*a  pollué;  or  nous  avons  entendu  dire 
que  la  déesse  de  ce  temple,  vierge  obstinée,  aime 
les  vierges.  Nous  lui  apportons  pour  offrande  ces 
deux  colombes.  En  les  lui  offrant,  veuille  bien, 
,  ô  prêtre,  obtenir  quelque  augure  favorable  à  notre 
union. 

ANTISTIUS. 

Enfants,  enfants,  c'est  pour  vous  que  ce  tem- 
ple a  été  fait;  entrez  jusqu'au  fond  du  sanctuaire. 
Ouvrez  la  cage  de  ces  oiseaux,  et  donnez-leur  la 
liberté.  Vous  apportez  à  la  déesse  le  seul  sacri- 
fice qui  lui  plaise,  un  cœur  pur. 

Ils  s'appuient  sur  une  ouverture  qui  domine  le  IdC 

Sacrés  enchantements  de  la  nature,  amour  qui 
les  résumes  tous,  vous  êtes  la  voix  infaillible,  la 
preuve  qui  ne  trompe  pas.  Oui,  c'est  un  dieu 
caché  que  celui  qu'il  faut  croire.  Honte  à  qui  sou- 
rit de  ces  mystères!  Honte  à  qui  tient  pour  impur 
l'acte  suprême  où  l'homme  le  plus  vulgaire  et  le 


ACTE  DEUXIÈME.  313 

plus  coupable  arrive  à  être  jugé  digne  de  conti- 
nuer l'esprit  de  l'humanité.  0  mère  des  Énéades, 
volupté  des  hommes  et  des  dieux,  couve  ces  deux 
œufs  de  cygne,  ces  deux  enfants  qui  se  sont  réservé 
leurs  premiers  baisers;  accorde-leur  de  compter 
pour  un  anneau  dans  la  grande  chaîne  du  peuple 
latin,  qui  un  jour  embrassera  le  monde.  Aimez- 
vous,  enfants;  soyez -vous  fidèles  jusqu'à  la 
mort, 

VIRGINIUS. 

Oh  !  le  bon  prêtre  !  Celui-là  sera  sûrement  notre 
prêtre  pour  toujours.  Si  tous  les  prêtres  étaient 
ainsi,  ce  seraient  des  pères,  des  directeurs  pour 
l'humanité. 

SCÈNE    V 

Arrive  une  députation  des  ^quicoles.  On  l'introduit 
LE  CHEF   DE   LA   DÉPUTATION. 

Prêtre  redouté,  la  nation  des  iEquicoles,  profon- 
dément divisée  et  ne  sachant  plus  où  est  la  jus- 


344  LE  PRÊTRE  DE  NEML 

tice,  a  consulté  son  oracle,  et  telle  est  la  grande 
réputation  de  sagesse  des  prêtres  de  ce  temple, 
que  Toracle  nous  a  dit  de  venir  te  trouver.  Il  s*agit 
de  donner  une  nouvelle  constitution  aux  iEquicoles. 
Toutes  les  victimes  nécessaires  pour  obtenir  l'as- 
sistance de  la  divinité,  nous  les  fournirons.  Agis, 
prêtre,  selon  tes  rites;  nous  appartenons,  quoique 
séparés  depuis  longtemps,  à  l'ancienne  confédé- 
ration des  Latins,  et  ce  temple  redoutable  est  le 
lien  qui  nous  rattache  encore  à  eux. 

ANTISTIUS. 

La  multitude  des  victimes  ne  donne  pas  la  sa- 
gesse à  la  nation  qui  ne  trouve  pas  la  sagesse  en 
ses  entrailles.  Consultez  l'esprit  des  pères,  prati- 
quez la  justice,  respectez  les  droits  des  hommes, 
faites  régner  comme  Dieu  suprême  la  vertu  et  la 
raison. 

LE   CHEF. 

Permets-nous  de  te  faire  observer,  prêtre,  que 
l'intervention  des  dieux  était   inutile   pour  nous 


I 


ACTE  DEUXIEME.  316 

apprendre  cela.  S'il  ne  s'agit  que  de  raison,  le 
sens  commun  des  hommes  suffit.  Nous  avons 
aussi  des  sages  parmi  nous.  Mais  l'autorité  vient 
des  dieux  et  des  sacrifices  établis.  Déploie  donc 
tes  plus  grands  rites;  veux-tu  des  animaux?  veux- 
tu  des  hommes?  Plus  tu  demanderas,  plus  on  te 
saura  gré;  plus  cela  fera  de  l'efïet.  Allons!... 
voilà  la  première  fois  que  nous  voyons  un  prêtre 
ne  pas  pousser  au  sacrifice. 

ANÏISTIUS. 

Vous  voulez  inaugurer  le  règne  de  la  justice, 
et  vous  débutez  par  le  crime.  A  la  tête  de  votre 
constitution,  vous  écrivez  le  mensonge.  Non,  allez 
ailleurs,  le  mensonge   ne  s'enseigne    point   ici. 

LES  CHEFS. 

Nous  ne  comprenons  pas  ton  langage.  Ce  sanc- 
tuaire de  Nemi,  que  nous  avons  vu  si  florissant 
n'existe  donc  plus?...  Ce  sanctuaire  était  la  force 
du  Latium.  C'en  est  fait  de  la  confédération  des 


31.6  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

Latins,  à  moins  que  le  Capitule  n'en  devienne  le 
centre  nouveau. 

Ut  te  retirent. 

SCÈNE   VI 

ANTISTIUS,  seul  dans  le  temple. 

Voilà  ce  que  Ton  gagne  à  servir  la  justice  et  la 
raison.  Même  ceux  qu'on  délivre  vous  renient.  Ces 
malheureux  dont  je  coupais  les  liens  de  mort  m'en 
voulaient  presque.  Vaut-il  vraiment  la  peine  de  se 
dévouer  pour  une  engeance  vile,  dévolue  fata- 
lement au  mensonge?  11  est  clair  que  je  me 
perds.  Oh  !  si  c'était  au  profit  de  quelqu'un  ou 
de  quelque  chose!...  Mais  je  ne  vois  devant  moi 
qu'une  terre  ingrate  et  un  ciel  morne.  0  foi,  espé- 
rance, pourquoi  m'avez-vous  abandonné  ? 

Erreurs,  chimères  du  passé,  quand  d'abord 
je  vous  dis  adieu,  ce  fut  sans  regret.  Le  sentiment 
de  la  délivrance  ne  laissait  place  en  moi  à  aucun 
autre  sentiment.  Le  vide  à  côté  de  vous  me  parais- 


ACTE  DEUXIÈME.  3n 

sait  la  vie.  Puis  j'ai  vu  que  l'homme  a  besoin  de 
pensées  étroites.  Il  exige  un  dieu  pour  lui  tout 
seul.  Il  s'adjuge  l'infini.  Il  veut  pouvoir  dire 
iK  mon  Dieu  »,  se  créer  un  aparté,  un  univers  à 
deux,  où  il  établit  un  colloque  avec  l'absolu  de 
pair  à  compagnon.  Il  veut  s'entretenir  avec  l'idéal, 
comme  si  l'idéal  était  quelqu'un  ;  il  veut  lui  deman- 
der ceci,  le  remercier  de  cela,  croire  qu'il  y  a  un 
être  suprême  qui  s'occupe  de  lui.  Oh  !  si  un  jour 
les  imaginations  divines  changeaient  de  direction  ; 
si  les  fables  que  l'on  raconte  dans  les  temples  pre- 
naient la  forme  d'une  vie  humaine  censée  traverser 
le  monde  en  faisant  le  bien,  comme  on  raffolerait 
de  ce  jeune  dieu  !  L'humanité  veut  un  Dieu  à  lô* 
fois  fini  et  infini,  réel  et  idéal  ;  elle  aime  l'idéal  ; 
mais  elle  veut  que  l'idéal  soit  personnifié  ;  elle  veut 
un  Dieu-homme.  Elle  se  satisfera.  Innombrables 
rires  des  mers,  vous  n'êtes  rien  auprès  des  flots 
de  rêves  entassés  que  l'humanité  traversera  avant 
d'arriver  à  quelque  chose  qui  ressemble  à  la  raison. 
Je  ne  suis  bien  aue  seul  ;  la  pauvre  Carmenta 


31.S  LE  PRËTKE  DE  NEMl. 

ne  compte  pas.  Heureux  qui  vivrait  dans  le  lit  d'un 
torrent,  servi  pur  un  corbeau,  chargé  de  lui  ap- 
porter son  pain  de  tous  les  jours  !  La  vulgarité 
des  hommes  fait  de  la  solitude  morale  le  lot  obligé 
de  ^elui  qui  les  dépasse  par  le  génie  ou  par  le 
cœur.  Ne  serait-il  pas  mieux  de  les  laisser  suivre 
leur  sort  et  de  les  abandonner  aux  erreurs  qu'ils 
aiment?  Mais  non.  Il  y  a  la  raison,  et  la  raison 
n'existe  pas  sans  les  hommes.  L'ami  de  la  raison 
doit  aimer  l'humanité,  puisque  la  raison  ne  se 
réalise  que  par  l'humanité.  Il  faut  donc  se  com- 
poser un  petit  monde  divin  à  soi,  se  tailler  un 
vêtement  dans  l'infmi;  il  faut  pouvoir  dire  «  mon 
infini  »,  comme  les  simples  disent  «  mon  Dieu  ». 
Virginius  et  Virginia  le  font  bien.  Pauvres  enfants  ! 
Ce  sont  eux  peut-être  qui  réalisent  le  mieux  par 
l'amour  le  difficile  problème  de  s'approprier  Dieu. 
0  univers,  ô  raison  des  choses,  je  sens  qu'en 
cherchant  le  bien  et  le  vrai,  je  travaille  pour  toi! 

Un  bruit  léger  se  fait  entendre.  C'est  le  signe  qui  annonce  l'approche  de 
Cannent*. 


ACTii  DEUXIEME.  J19 


SCENE    VII 


Entre  Carmenta,  portant  un  vêtement  noir  serré  à  la  taille,  rappe- 
lant pour  la  coupe  les  robes  des  Vertus  de  François  d'Assise, 
dans  le  tableau  de  Sano  di  Pietro.  Énorme  chevelure  noire,  à 
trois  étages,  retenue  par  des  bandelettes  rouges 


CARMENTA. 

Voici  ta  pauvre  fille,  traînant,  dans  les  couloirs 
de  ce  temple  maudit,  son  imposture  et  ses  vingt- 
deux  ans,  vieille  par  ses  vêtements  noirs  et  ses 
voiles.  Regarde  pourtant  ses  petits  yeux  tendres, 
étoiles  noyées  en  des  paupières  perdues  sous  des 
orbites  épsris.  Mon  sort  est-il  donc  toujours  attaché 
à  des  vœux  que  je  n'ai  pas  prononcés?  Toi  qui  es 
sage  d'une  sagesse  sans  réserve,  toi  qui  délivres 
les  hommes  des  fardeaux  que  le  passé  leur  im- 
pose, n'auras-tu  pas  aussi  une  heure  de  pitié 
pour  moi?  Dis  que  la  sibylle  est  une  femme  comme 
une  autre,  ordonne-lui  d*être  mère;  permets-moi 
d'attacher  quelques  fleurs  à  mon  sein,  de  tresser 


320  LE  PRETRE  DE  NEMl. 

ces  lourds  cheveux.  Tu  sauras  bien,  par  ta  rai- 
son, dire  ce  que  tu  me  fais  dire,  rendre  évidentes 
à  tous  ces  vérités  qui  sauvent  les  peuples. 

ANTISTIUS. 

Ma  fille,  chacun  est  rivé  à  son  devoir,  et  il  ne  faut 
pas  dire:  «  Mon  sort  eiSt  dur  ;  ma  part  est  lourde.  » 
L'œuvre  de  Thumanité  exige  la  subordination,  le 
sacrifice.  Dans  la  bataille,  on  ne  dit  pas  à  son 
voisin  :  «  Ma  place  est  trop  périlleuse  ;  viens  la 
prendre.  »  On  meurt  là  où  l'on  est  mis  par  le  sort. 

GARMENTA. 

Ainsi,  seules  nous  serons  exceptées  de  ta  loi 
d'amour.  Tu  délivres  tous  les  enchaînés,  excepté 
nous. 

ANTISTIUS. 

On  ne  délivre  personne  du  devoir.  Aucune  ré- 
volution ne  soustraira  l'homme  à  l'obligation  de  se 
sacrifier  pour  les  fins  de  l'univers.  Un  vœu  frivole 
tombe  avec  son  objet  même.  Mais  un  vœu  fait  à 


ACTE  DEUXIÈME.  321 

la  patrie,  à  l'honneur,  au  devoir,  ne  saurait  être 
caduc.  Vouée  par  ta  naissance  illustre  aux 
fonctions  constitutives  de  la  société  latine,  tu  te 
dois  à  ces  fonctions.  Les  dieux  à  qui  tu  as  fais 
tes  vœux  n'existent  peut-être  pas  ;  mais  le  divin 
existe  ;  tu  lui  appartiens.  Que  dirait-on  le  jour 
où  la  vierge  sacrée  du  Latium  passerait  à  la  desti- 
née commune  et  perdrait  son  auréole  de  virginité. 
Moi  qui  suis  prêtre,  je  le  suis  pour  toujours.  J'ai 
le  droit,  j'ai  le  devoir  même  de  faire  faire  à  la  re- 
ligion tous  les  progrès  qui  sont  possibles  sans  la 
détruire.  Mais  je  ne  dois  pas  cesser  d'être  prêtre. 
On  ne  verra  pas  Antistius  dans  un  autre  rôle  que 
celui  de  maître  des  choses  sacrées.  Ni  toi,  sibylle, 
on  ne  doit  te  voir  profanée.  Les  nécessités  de 
la  patrie  ont  fait  de  toi  une  folle.  Ceux  qui  savent 
ne  s'arrêtent  pas  à  ta  feinte  folie.  L'être  consacré 
aux  dieux  est  inguérissable.  Ta  beauté  aurait  pu 
inspirer  l'amour  ;  tant  pis  !  il  faudra  que  tu  goûtes 
la  mort  sans  avoir  inspiré  d'autre  sentiment  que 
celui  de  la  terreur. 

21 


32?  LE  PRETRE  DE  NEML 

CARMENTA. 

0  masque  insupportable!  Pardonne  si  je  veux 
quelquefois  goûter  la  me,  la  réalité.  Je  mourrais 
iDien  volontiers  pour  la  vérité  que  tu  enseignes; 
mais  comment  se  fait-il  que  toi,  si  consciencieux, 
si  véridique,  tu  me  fasses  mentir? 

ANTISTIUS. 

Non,  non.  Je  ne  t*ai  jamais  fait  dire  que  la  vé- 
rité, te  monde  est  conduit  par  les  prophètes,  par 
ceux  qui  savent  voir  les  effets  dans  les  causes.  La 
sibylle  n'a  jamais  menti;  elle  ne  s'est  jamais  trom- 
pée. La  sibylle  est  la  voix  du  Latium,  le  guide  de 
la  race  latine,  la  révélatrice  de  ses  destinées.  Or 
chaque  race  crée  sa  destinée;  en  la  créant,  elle 
la  voit  et  l'affirme.  Le  fort  ne  se  trompe  pas  en 
affirmant  sa  force,  ïâ  le  clairvoyant  en  affirmant 
qu'il  voit  clair. 

Gontentiple  là-bas,  par-dessus  les  bords  de  la 
coupe  du  lac,  le  port  d'Antium  et  tout  ce  inonde  que 


ACTE  DEUXIÈME.  323 

baigne  la  mer.  La  barque  des  Phéniciens  nous 
apporte  des  jouets  ;  les  trirèmes  helléniques  quel- 
que chose  de  meilleur.  Mais  la  force,  d'où  viendra- 
t-elle  ?  Qui  donnera  à  ces  efforts  désordonnés  du 
monde  vers  le  bien  une  hache  et  une  épée?  Oui, 
je  crois  à  ma  race.  L'Italie,  un  jour,  sera  latine,  et 
le  monde  obéira  à  l'Italie. 

CARMENTA. 

Quand  cela  arrivera,  je  serai  oubliée.  Personne 
ne  se  souviendra  de  la  pauvre  Garmenta. 

ANTISTIUS. 

Sûrement.  Tu  voudrais  donc  que  le  prophète 
fût  immortel,  comme  son  oracle.  Tu  ne  seras 
pas  plus  maltraitée  que  les  millions  de  créatures 
que  la  nature  sacrifie  à  ce  qu'elle  fait  de  grand. 

CARMENTA. 

Mais  tu  dis  souvent  qu'Albe  est  finie  et  i^ne  cet 


324  LE  PRÊ-TRE  DE  NEMl. 

antique  tas  de  lave  qui  forme  nos  montagnes  verra 
sa  gloire  transplantée  ailleurs. 

ANTISTIUS. 

Oui;  il  y  a  dans  les  races  privilégiées  de  ces 
transferts.  Albe  mourra;  mais  Rome  vivra  et  fera 
ce  qu'Albe  aurait  dû  faire. 

CARMENTA. 

Quand  je  dis  cela  dans  les  vers  que  tu  sais,  je 
vois  aux  yeux  de  ceux  qui  m'entendent  des  éclairs 
de  colère. 

ANTISTIO.^. 

L'homme  est  passionné  pour  une  cause,  parce 
qull  ne  voit  pas  l'ensemble  des  choses  humaines. 

CARMENTA. 

Père,  quand  je  suis  avec  toi  et  que  j'entends  ta 
parole,  où  je  sens  qu'est  la  vie,  quoique  je  ne  la 
comprenne  pas  toujours,  je  suis  prête  à  tous  les 
sacrifices,  et  j'accepte  ma  destinée,  bien  que  dure. 


ACTE  DEUXIEME.  325 

Au  contraire,  quand  je  ne  suis  pas  soutenue  par 
tes  regards,  je  m'affaisse.  L'élection  d'en  haut  qui 
fait  les  vocations  à  part  est  bonne  pour  l'homme, 
mais  cruelle  pour  la  femme.  Celle-ci  n'a  pas  de 
compensation,  quand  les  douceurs  ordinaires  de 
la  vie  lui  manquent. 

ANTISTIUS. 

Et  cependant  c'est  la  femme  qui  donnera  au 
monde  l'exemple  du  dévouement  et  de  la  foi  au 
devoir.  Garmenta,  ta  pobe  fermée  et  ton  noir  vête- 
ment seront  l'insigne  d'une  noble  armée  de  femmes 
qui  demandera  à  la  religion  un  programme  de  de- 
voirs, à  la  chasteté  la  dignité  de  la  vie.  La  femme 
comprendra  mieux  que  l'homme  que  la  vie  n'a  de 
valeur  que  par  les  obligations  qui  s'y  rattachent  et 
par  les  fruits  spirituels  qu'elle  porte. 

GARMENTA. 

Nous  ferons  ce  que  tu  voudras,  pourvu  que  tu' 
nous  soutiennes,  pourvu  que  tu  nous  laisses  t'ai- 


if 


326  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

mer  et  croire  que  nous  sommes  aimées  de  toi.  I^ 
femme  ne  fera  jamais  le  bien  que  par  l'amour  d'un 
homme.  Veux-tu  donc  nous  condamner  pour  cela  ? 

ANTISTIUS. 

Filles  chères  d'un  sexe  que  j'aime,  comment 
blâmerais-je  en  vous  ce  qui  fait  votre  force  et  votre 
valeur?  La  femme  doit  aimer  l'homme,  et  l'homme 
doit  aimer  Dieu.  Tout  ce  qui  se  fait  de  grand  dans 
l'ordre  de  l'idéal  se  fait  par  la  collaboration  de 
l'homme  et  de  la  femme.  L'œuvre  sacrée  à  laquelle 
je  me  voue,  et  qui  me  tuera  pour  ressusciter  après 
ma  mort,  l'expulsion  des  dieux  malfaisants  et  im- 
purs, ne  sera  accomplie  que  le  jour  où  la  femme  se 
T-évoltera  contre  une  religion  indigne  de  ce  nom  et 
mourra  plutôt  que  de  s'y  soumettre.  Rien  n'est  fait 
dans  le  monde  que  quand  l'homme  et  la  femme 
mettent  en  commun,  l'un  sa  raison,  l'autre  son 
obstination  et  sa  fidélité. 

CARMENTA. 

Ainsi  tu  m'aimes,  et  tu  permets  que  je  t'aime. 


ACTE  DEUXIEME.  327 


ANTISTIUS. 


Fille  chérie,  Tamour  est  la  déesse  myrionyme  ; 
on  Tadore  sous  mille  noms.  Virginius  et  Virginia, 
que  tu  as  peut-être  entrevus  tout  à  l'heure,  s'ai- 
ment d'une  façon  que  la  nature  approuve  et  bénit. 
Puis,  à  tous  les  degrés  de  l'échelle  infinie,  l'amour 
se  transfigure  et  lubrifie  les  joints  de  cet  univers. 
Tout  ce  qui  se  fait  de  bien  et  de  beau  dans  le 
monde  se  fait  par  le  principe  qui  attire  l'un  vers 
l'autre  deux  enfants.  Orphée  eût  aimé  autant  que 
le  plus  parfait  amant,  même  quand  il  n'eût  pas 
connu  Eurydice.  Je  l'avoue  même  :  Eurydice,  pour 
moi,  le  rapetisse,  et  je  regrette  qu'elle  ait  traversé 
sa  vie.  Que  vient  faire  une  femme  dans  la  vie  de 
celui  qui  a  pour  mission  de  sauver  ou  de  civiliser 
l'humanité?  Les  missionnaires  divins,  comme  Or- 
phée, doivent  être  aimés  plus  qu'ils  n'aiment.  Mais 
il  est  permis  aux  femmes  de  baiser  la  frange  de 
leur  robe  et  de  laver  leurs  pieds» 


328  LE  FKÊTRE  DE  NEMl. 

CARMENTA. 

Gela  nous  suffira.  Que  nous  sachions  seulement 
que  tu  nous  approuves,  que  tu  nous  regardes.  Que 
nous  faut-il  déplus?  Commande-moi,  reprends-moi. 
châtie-moi,  pourvu  que  je  te  sente  mon  maître 
Chaque  mot  de  toi,  je  le  répéterai;  tu  seras  ma 
conscience,  mon  âme  ;  je  me  roulerai  à  tes  pieds. 
Mais  un  ciel  morne,  d'où  personne  n*a  l'œil  sur 
nous,  un  monde  glacial  où  nous  n'avons  ni  père,  ni 
époux,  ni  chef  spirituel....  pardonne!  difficilement 
nous  nous  y  résignerons.  Dis,  père,  penses-tu 
quelquefois  à  Carmenta?  suis-je  quelqu'un  pour 
toi? 

ANTISTIUS. 

Votre  cœur  a  raison,  même  quand  votre  juge- 
ment s'égare.  Au  fond  de  toute  femme,  il  y  a  une 
douce  folle,  qu'il  faut  ramener  par  des  caresses  et 
de  suaves  paroles. 

CARMENTA. 

Oui,  ramène-moi,  corrige-moi.  Un  homme  tel 


ACTE  DEUXIEME.  329 

que  toi,  on  ne  l'a  jamais  tout  entier.  T'obéir  me 
suffit.  Seulement,  ce  que  j'ai  de  toi,  je  veux  l'avoir 
seule...  seule,  n'est-ce  pas?  Je  suis  jalouse,  vois- 
tu! 

ANTISTIUS. 

L'homme  veut  se  tailler  dans  l'infini  une  zone 
qui  ne  soit  qu'à  lui.  La  femme  veut  dans  l'homme 
une  part  qui  ne  soit  qu'à  elle.  L'indulgence  infi- 
nie plane  sur  toute  chose.  L'œuvre  était  si  diffi- 
cile !  D'une  masse  compacte  d'égoïsmes,  extraire 
une  somme  considérable  de  d  '  vouement.  Et  dire 
que  le  monde  y  réussit! 

CARMENTA. 

N'éprouves-tu  pas  toi-même  quelquefois  certains 
retours?  Le  soir,  quand  tes  yeux  se  ferment  sur 
l'image  de  ce  lac  et  de  ces  forêts,  ne  regrettes-tu 
pas  ta  vie  d'homme  sacrifiée,  ta  part  virile  abolie? 
Où  trouveras-tu  la  récompense  de  tout  cela? 

ANTISTIUS. 

Je  l'ignore  et  ne  veux  pas  le  savoir.  J'ai  servi 


330  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

le  bien,  voilà,  tout  ce  dont  je  suis  sûr.  Cette  seule 
idée  rend  l'homme  divin  ;  elie  l  inspire,  elle  met 
l'infini  en  lui. 

CARMENTA. 

Cela  est  bien  une  récompense.  N'est-îl  pas  juste 
que  nous  ayons  aussi  la  nôtre?  L'homme  a  l'assu 
rance  de  bien  faire.  La  faible  femme  a  pour  ré- 
compense le  sourire  de  l'homme.  Est-ce  trop  ?  Je 
souffrirai  tout  ce  que  tu  voudras;  mais  tu  m'en 
sauras  gré,  n'est-ce  pas? 

ANTISTIUS-    déposant  un  baiser  sur  son  front. 

Sœur  dans  le  devoir  et  le  martyre,  je  t'aime. 

CARMENTA. 

Maintenant  dispose  de  moi,  à  la  vie  et  à  la  mort. 
Commande.  Ta  sibylle  ne  quittera  jamais  sa  robe 
noire.  Je  dirai  tout  ce  que  t'inspireront  l'amour 
du  vrai  et  l'intérêt  du  Latium. 

Sœurs  vêtues  de  noir,  que  j'augure  dans  l'avenir, 
quand  on  viendra,  au  nom  de  la  raison,  soulever 


AGTh  DEUXIÈME.  334 

votre  voilé,  refusez  d'être  libres,  gardez  fidèlement 
votre  vœu  mortuaire.  Honte  à  qui  se  convertit  au 
bon  sens  vulgaire,  après  avoir  goûté  la  folie  di- 
vine !  Le  vœu  d'insanité  sacrée  est  le  seul  dont  on 
ne  saurait  jamais  être  relevé. 


ACTE  III 

L«  scène  se  passe  à  Albe,  dans  rinipluvium  de  la  maison  de  Metiua. 


SCENE   PREMIERE 

METIUS,  VOLTINIUS. 
METIUS. 

Non,  croyez-moi,  il  n*y  a  plus  de  temps  à 
perdre.  Chaque  jour  une  pierre  tombe  de  l'antique 
masse,  savamment  architecturée,  qui  fut  Albe.  Les 
questions  religieuses,  leg  questions  sociales  la  dé- 
chirent; le  patriotisme  est  mis  en  question;  une 
foule  de  gens  arrivent  à  penser  que  le  sort  le  plus 
triste  est  de  mourir  pour  la  patrie.  Antistius  trouble 
la  république  par  ses  innovations  et  par  la  sotte 
idée   d'inaugurer   une   religion   raisonnable.   Le 


ACTE  TROISIÈME.  333 

désordre  est  partout,  et  la  faute,  en  dernière  ana- 
lyse, est  à  nous. 

Malheur  à  l'aristocratie  qui  envisage  ses  vieux 
litres  comme  un  droit  au  repos  !  Nous  sommes 
aristocrates  non  pour  jouir,  mais  pour  oser.  Il  faut 
sauver  Albe,  et,  pour  la  sauver,  il  faut  la  jeter  en 
pleine  eau,  l'obliger  à  faire  ce  qu'elle  ne  veut  pas, 
agir  virilement.  La  guerre  est  le  seul  moyen  d'étouf- 
fer les  questions  sociales.  La  guerre  assure  son  rang 
au  brave,  à  celui  qui,  par  droit,  est  chef  de  la  so- 
ciété. La  guerre  est  le  vrai  critérium  du  droit. 
Elle  rend  au  courage  son  avantage  sur  le  nombre. 
Elle  montre  la  nécessité  de  la  vertu. 

VOLTINIUS. 

De  la  guerre  contre  qui  veux-tu  parler? 

UETIDS. 

De  la  guerre  contre  Rome,  évidemment.  Albe 
n'en  connaîtra  plus  d'autre. 


334  LE  PRÊTRE  DE  NEML 

VOLTINIUS. 

Et  pourquoi  engager  une  telle  guerre? 

METIDS. 

Parce  que  nous  avons  été  vaincus.  Le  principe 
qui  fait  une  nation  est  un  principe  de  fierté,  de 
haute  affirmation  de  soi-même,  d'orgueil,  si  l'on 
veut.  Une  nation  humble  est  vite  punie. 

VOLTINIUS. 

C'est  donc  quelque  chose  de  bien  grossier  qu'une 
nation? 

METIDS. 

Oui.  Avec  la  collection  des  qualités  qui  font  ce 
qu'on  appelle  une  grande  nation^  on  composerait 
rindividu  le  plus  haïssable.  Une  nation  est  un 
animal  de  gloire;  elle  se  repaît  de  gloire;  elle  en 
vit.  Une  nation  vaincue  n'existe  qu'à  demi.  La 
revanche  est  le  devoir  permanent  d'une  nation.  Si 
Albe  attend  dix  ans  encore,  elle  sera  finie.  Mieux 


ACTE  TROISIEME.  535 

vaut  mourir  d'une  large  blessure  reçue  par  devant 
que  de  mourir,  dans  la  vigueur  de  l'âge,  de  la 
mort  des  vieillards. 

VOLTINIUS. 

Vous  oubliez  deux  choses  :  la  première,  c'est 
que  le  parti  démocratique,  qui  maintenant  est 
maître  de  la  direction  des  affaires  dans  notre 
patrie,  n'est  nullement  militaire;  la  seconde,  c'est 
qu'à  l'heure  présente  (je  me  garde  de  préjuger 
l'avenir),  Rome  fait  preuve  avec  nous  d'une  mo- 
dération surprenante. 

METIUS. 

Tout  cela  est  de  peu  de  conséquence.  La  démo- 
cratie, et  c'est  peut-être  là  son  principal  défaut,  ne 
fait  pas  ce  qu'elle  veut.  Le  parti  démocratique  est 
essentiellement  pacifique,  et  il  a  de  bonnes  raisons 
pour  cela;  et  néanmoins  c'est  le  parti  qui  s'em- 
barque le  plus  facilement  dans  la  guerre,  car  c'est 
un  parti  qui  appelle  la  surenchère  des  opinions  et 


336  LE  PRETRE  DE  NEMl. 

OÙ  il  est  très  difficile  de  résister  aux  entraînements 
du  moment.  Voilà,  par  exemple,  Liberalis  qui  est 
au  pouvoir.  Liberalis  est  le  plus  pacifique  des 
hommes,  oh  !  très  sincèrement  pacifique.  Eh  bien, 
je  ne  suis  pas  sûr  que  Liberalis  ne  serait  pas,  le 
cas  échéant,  le  chef  d'une  guerre  qu'il  aurait  dé- 
conseillée. On  ne  veut  pas  céder  le  pouvoir  à  ses 
adversaires,  et,  pour  cela,  on  fait  ce  qu'on  blâme 
intérieurement. 

Rome,  je  l'avoue,  n'est  pas  en  ce  moment 
portée  à  l'attaque.  C'est  un  jeune  tigre  qui  fait 
ses  dents.  Ses  murs  sont  à  peine  bâtis;  la 
fusion  des  éléments  qui  s'y  entassent  n'est  pas 
encore  opérée.  Mais  la  guerre,  en  général,  résulte 
d'une  situation  donnée  bien  plus  que  de  la  vo- 
lonté des  hommes.  Croyez-moi,  nous  aurons  la 
guerre  avant  quelques  jours. 

VOLTINIUS 

Vous  la  voulez;  c'est  une  grande  raison  pour 
que  nous  l'ayons.  Mais  expliquez-moi  une  contra- 


j 


ACTE  TROISIÈME.  337 

diction.  Souvent  vous  reprochez  au  peuple  de 
n'avoir  pas  Tesprit  militaire.  Gomment  le  suppo- 
sez-vous en  même  temps  assez  amoureux  de  la 
guerre  pour  y  entraîner  ses  chefs,  qui  ne  la  veulent 
pas? 

METIUS. 

Les  deux  propositions  sOiu  vraies  à  la  fois.  Les 
masses  démagogiques,  incapables  de  comprendre 
l'avantage  que  donne  l'organisation  militaire,  et 
toujours  inquiètes  de  l'ascendant  que  peut  prendre 
un  général  victorieux,  poussent  cependant  à  la 
guerre,  car  elles  en  profitent.  La  guerre  suspend 
le  travail;  on  ne  fait  rien  pendant  ce  temps-là;  on 
est  nourri  pour  un  service  dérisoire,  et  on  a  la 
satisfaction  de  se  dire  qu'on  veille  au  salut  de  la 
patrie.  Quel  bonheur  d'être  héros  sans  rien  ris- 
quer, à  tant  par  jour!  De  la  sorte,  le  temps  de 
guerre  est  un  temos  de  liesse  pour  ceux  qui  n'ont 
rien  à  perdre,  et  qui  souvent  profitent  d'une  ma- 
nière indirecte  du  pillage  avec  l'ennemi.  Après  la 
défaite,  ces  héros  malheureux  ont  le  verbe  haut  et 

22 


338  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

se  répandent  en  récriminations  contre  leurs  chefs, 
qui,  disent-ils,  les  ont  trahis, 

CN    VALET   entre. 

Vos  Seigneuries  savent-elles  qu'à  Bovilles,  ce 
matin,  une  bande  de  jeunes  Albains  qui  célé- 
braient une  fête  de  famille,  la  tête  couverte  de 
chapeaux  de  fleurs,  a  cherché  querelle  à  une 
compagnie  de  Romains  qui  passaient.  On  s'est 
battu  ;  cinq  ou  six  des  nôtres  ont  été  tués. 

Metius  regarde  Yoltinius  d'nn  air  narqaois. 
VOLTINIUS. 

Il  faudrait  savoir  qui  a  eu  les  premiers  torts. 
Une  bonne  enquête  l'établira.  Il  n'y  a  nulle  honte 
à  reconnaître  les  torts  qu'on  a  eus. 

LE     VALET. 

Naturellement,  les  deux  partis  prétendent  que 
ce  sont  leurs  adversaires  qui  ont  eu  les  premiers 
torts.  Les  citoyens,  en  ce  moment,  accourent  au 
forum  très  émus. 


ACTE  TROISIEME.  339 

METIU8. 

Allons  voir  ce  qui  se  passe. 

SCÈNE   II 

Le  forum  d'AIbe. 
PREMIER     CITOYEN. 

La  question  est  de  savoir  s'il  vaut  mieux  mourir 
ou  supporter  des  injures  pires  que  la  mon. 

DEUXIEME    CITOYEN. 

Oui,  oui,  c'est  cela. 

TROISIÈME    CITOYEN. 

La  mort  plutôt  que  l'outrage. 

AUTRE. 

Oui,  la  guerre!  A  Rome!  à  Rome! 

VOLTINIUS. 

Mais,    prenez  garde,   vous  n'êtes  pas   prêts. 


340  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

Rome,  depuis  dix  ans,  n'a  eu  qu'un  souci,  celui 
de  perfectionner  son  système  militaire  ;  vous  avez 
laissé  dépérir  le  vôtre.  Attendez,  au  moins^  atten- 
dez. 

UN    EXALTÉ. 

Quel  est  le  mauvais  citoyen  qui  dit  cela?  Il  faut 
le  tuer,  brûler  sa  maison. 

AUTRE. 

Décourager  les  patriotes  est  la  pire  des  trahi- 
sons. 

Amye  Liberalis  ;  mouvement  général. 
LIBER  AL I.5o 

Citoyens, 

Il  est  de  la  dignité  d'un  peuple  libre  de  peser 
mûrement  ses  actes  et  d'en  prévoir  les  consé- 
quences. Je  ne  veux  pas  devancer  les  résultats  de 
l'enquête  qui  se  fait  sur  la  déplorable  collision  de 
ce  matin... 

GRIS  DIVERS. 

L*enQuête  est  faite,  le  résultat  est  clair. 


ACTE  TROISIÈME.  344 


tiBERALïS. 


...  Supposons  que  ce  résultat  soit  clair;  con- 
vient-il d'engager  la  république  d'Albe  dans  une 
guerre  dont  la  conséquence  serait  le  renversement 
de  la  constitution  que  vous  avez  voulue?  Malheu- 
leuse,  la  guerre  est  la  ruine  de  notre  patrie;  deux 
lois  vaincue  en  dix  ans,  Albe  disparaîtrait  du  nom- 
i>re  des  cités.  Heureuse,  la  guerre  vous  donne  un 
imperator,  un  général  victorieux. 


Mouvement 


VOIX    DIVERSES. 

Eh  bien,  eh   bien,   ma  foi,  tant  mieux!   — 
Nous  ne  serons  pas  plus  mal  que  nous  ne  sommes, 

LIBBRALIS. 

Or,  un  général  victorieux,  c'est  la  mort  de  la 
republique. 

iDiorruption  plu»  violente  encore.  —  Un  grand  bruit  se  fait  entendre  ;  vm 
cortège  pénètre  dans  le  forum.  —  Cinq  cadavres  sfiUglanLs  défilent.  —  Émo- 
iiOD  extraordinaire    —  Liberalis  veut  parler. 


342  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

VOIX   DE   TOUS   COTES. 

Plus  de  discours  !  plus  de  discours  !  Des  armes  ! 
Vengeance!  A  Rome!  à  Rome! 

GETHEGUS,    tout  bu, au  groupe  qui  rentonre. 

Laissons  faire.  Ce  sera,  en  tout  cas,  la  ruine 
des  libéraux. 

M  ET  II}  s  s'approche.  Attention  générale. 

Citoyens,  tous  les  dissentiments  doivent  se  taire, 
quand  il  s'agit  de  l'honneur  de  la  patrie. 

TOUS. 

Voilà  ce  qui  s'appelle  parler  en  honnête 
homme.  Ces  vieux  aristocrates  ont  quelquefois 
du  bon. 

IIëTIUS. 

La  guerre  n'est  pas  à  déclarer.  Elle  est  décla- 
rée. J'offre  tout  ce  que  je  possède  pour  le  salut 
de  la  patrie 


ACTE  TROISIEME.  343 

VOIX   DU   PEUPLE. 

Bravo,  bravo,  Metius. 

LIBEllALIS. 

Un  seul  mot!... 

GETHEGUS,    lui  coupant  la  parole 

Nous  savons  ce  que  tu  veux  dire,  triste  chef  du 
parti  de  la  honte.  La  résolution  la  plus  lâche  est 
toujours  celle  que  lu  conseilles.  Là  où  il  y  a  de 
l'ignominie  à  recueillir,  là  vous  pouvez  être  sûr 
de  trouver  ce  parti  de  l'équivoque  et  du  mensonge, 
qui  vous  a  conduits  où  vous  êtes.  Eh  bien,  si 
Liberalis  et  ses  pareils  abandonnent  l'honneur 
d'Albe,  nous  autres,  nous  le  défendrons.  Ces  mi- 
sérables ont  mis  la  patrie  dans  la  boue;  nous  sau- 
rons l'en  tirer.  A  nous,  citoyens;  à  nous! 

Mouvement  général.  Liberalis  s'entretient  à  part  avec  ses  ami». 
LIBERALIS. 

Vous  savez  que  notre  retraite  sera  le  triomphe 
du  parti  de  l'absurde.  Le  patriotisme  exige  que 
nous  restions. 


344  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

LES   PARTISANS  DE   LIBERALIS. 

Oui,  il  faut  rester,  il  faut  rester. 

Liberalis  fait  signe  qu'il  veut  parlée 
VOIX. 

Laissez-le  parler, 

AUTRES   VOIXe 

C'est  inutile.  —  Si,  si.  —  Non,  non. 

Liberali»  réussit  à  prendre  ia  paroi* 
LIBERALIS. 

Si  mes  interrupteurs  m'avaient  permis  de 
m' expliquer  avec  le  peuple,  peut-être  auriez-vous 
vu  qu'un  malentendu  seul  nous  sépare.  J'ai  été 
contre  la  guerre,  et  je  m'en  fais  gloire.  J'ai  tout 
fait  pour  l'empêcher  ;  mais,  aujourd'hui,  la  guerre 
s'impose;  je  serai  aussi  actif,  aussi  ardent  pour  la 
guerre  que  je  l'ai  été  pour  la  paix. 


ACTE  TROISIÈME.  3/j5 

QUELQUES   CRIS, 

Très  bien  !  très  bien  ! 

TITIUS. 

Tiens!    cette   guerre  dont  personne  ne  voulait 
tout  à  Theure,  maintenant  tout  le  monde  la  veut. 

METIUS,    triompkant 

Ne  VOUS  Tavais-je  pas  dit,  Voltinius? 

VOLTINIUS,    à  l'oreiUe  de  Metius. 

♦    Scélérat!   tu  sais  mieux  que  personne  que  la 
défaite  est  certaine. 

METIUS   ET   LE    PEUPLE. 

A  Rome!  à  Rome! 

VOLTINIUS. 

Peux-tu  pactiser  ainsi  avec  les  erreurs  de  la 
foule?  Tu  sais  bien  que  la  guerre  est  chose  bar- 


346  1-E  PRÊTRE  DE  NEMl. 

bare,  que,  dans  la  guerre,  c*est  le  plus  barbare 
qui  est  vainqueur.  La  meilleure  chose  du  monde, 
qui  est  la  liberté,  est  une  faiblesse  en  guerre.  En 
guerre,  les  vertus  réelles  deviennent  des  désavan- 
tages. Les  vertus  qu'on  appelle  guerrières  sont 
toutes  des  défauts  ou  des  vices.  La  vertu  vraie,  la 
civilisation,  le  bien,  la  délicatesse,  amollissent, 
rendent  inapte  à  savoir  tuer. 

MëTIUS. 

Sûrement.  Mais  ne  sais-tu  pas  que  le  bien-être 
du  peuple,  c'est  le  mal?  Le  peuple  n'est  bon  que 
quand  il  souffre.  Quand  donc  comprendras -tu  que 
les  choses  humaines  sont  une  étroite  prison,  où, 
de  droite,  de  gauche,  devant  et  derrière,  la  tête 
va  se  briser  contre  un  mur? 

GRIS   DU    PËUPLB. 

A  Rome!  à  Rome! 


ACTE  TROISIÈME.  347 

SCÈNE   III 

Le  temple  de  Nemi. 


• 
ANTISTIUS,   en  contemplation  devant  le  lao. 


Impossible  de  sortir  de  ce  triple  postulat  de  la 
vie  morale  :  Dieu,  justice,  immortalité!  La  vertu 
n'a  pas  besoin  de  la  justice  des  hommes;  mais 
elle  ne  peut  se  passer  d'un  témoin  céleste,  qui  lui 
dise:  «  Courage!  courage!  »  Mort  que  je  vois  venir, 
que  j'appelle  et  que  j'embrasse,  je  voudrais  au 
moins  que  tu  fusses  utile  à  quelqu'un,  à  quelque 
chose,  fut-ce  à  la  distance  des  confins  de  l'i^jfini... 

LIBEKALIS    entre  brusquement. 

Prêtre,  l'heure  d'agir  est  renue.  Une  faute  a 
été  commise  sans  nous;  elle  ne  peut  être  réparée 
que  par  nous.  La  guerre  contre  Rome,  en  d'autres 
mains  que  les  nôtres,  serait  la  dernière  des  cala- 
mités. Aide-nous  à  limiter  le  mal.  Mais  d'abord 


348  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

il  faut  vaincre.  Les  oracles  sont  dans  ta  main. 
Assure  le  peuple  que  les  voix  célestes,  qui,  jus- 
qu'ici, étaient  favorables  à  Rome,  sont  maintenant 
toutes  contraires.  Ces  gens  vont  se  faire  tuer  pour 
leur  patrie  ;  il  faut  bien  leur  donner  quelque  raison 
de  mourir. 

ANTISTIUS. 

Comment  veux-tu  que  je  maudisse  ceux  que  le 
génie  du  Latium  bénit?  Le  devoir  de  mourir  est 
toujours  clair;  il  n'y  a  qu'à  rester  à  sa  place.  Je 
saurai  donner  l'exemple. 

LIBERALIS. 

C'est  peu  de  chose.  Les  gens  de  ta  sorte  se 
croient  en  règle  envers  la  société,  quand,  après 
avoir  détruit  dans  la  conscience  humaine  les  mo- 
biles ordinaires  du  bien,  ils  croient  pouvoir  se 
rendre  le  témoignage  de  n'avoir  laissé  aux  hommes 
que  de  bons  exemples  de  vie.  Prends  garde  que 
ta  sécurité  à  l'égard  des  dieux  ne  soit  trompeuse. 


ACTE  TROISIEME.  3Û9 

Ta  philosophie  donne  des  motifs  pour  se  laisser 
tuer;  en  donne-t-elle  aussi  pour  tuer?  Le  devoir 
du  soldat  se  compose  de  ces  deux  choses.  J'estime 
peu  une  sagesse  qui  n'inspire  du  courage  que  pour 
recevoir  la  mort. 

ANTISTIUS. 

Parmi  ceux  qui  reçoivent  et  donnent  la  mort,  il 
y  en  a  si  peu  qui  agissent  par  motifs  !  Le  bras  de 
l'homme  n'est  roidi  que  par  la  passion.  Il  faut  se 
faire  des  règles  pour  agir  en  loup  avec  les  loups. 
Quant  à  ériger  en  haute  morale  ce  qui  est  la  néga- 
tion de  toute  morale,  c'est  là  un  exercice  pour  le- 
quel j'ai  peu  de  goût.  Laissez  les  gens  se  passer 
de  principes;  mais  ne  leur  donnez  pas  des  so- 
phismes  pour  des  vérités. 

LIBERALIS. 

Ah  !  prêtre  "de  Nemi,  je  te  devine  sous  les  plis 
de  ta  simarre.  Je  vois  ce  que  sera  l'avenir,  s'il  est 
livré  à  tes  pareils.  Le  prêtre  vêtu  de  lin,  le  guer- 
rier vêtu  de  fer,  séparés  tous  les  deux  de  la  société 


350  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

civile,  habitant  l'un  sa  forteresse,  l'autre  son  temple, 
seront  incapables  de  s'entendre.  Le  prêtre,  fier 
d'être  le  dispensateur  de  l'idéal,  ne  saura  rien 
dire  à  celui  qui  expose  sa  vie  pour  la  cité  terrestre. 
Prêtre  et  patriote  s'opposeront  comme  deux  anti- 
thèses irréconciliables.  Oh!  limite  fatale  de  la  na- 
ture humaine  !  Faut-il  qu'on  devienne  odieux  en 
devenant  trop  parfait,  qu'à  force  de  sagesse  on  se 
rende  incapable  de  conseiller  une  femme,  un  sol- 
dat, un  enfant!  Ah!  j'en  viens  presque  à  regret- 
ter Tetricus.  Tu  me  dégoûtes  du  prêtre  qui  a  trop 
horreur  du  sang.  Ce  n'est  plus  un  homme. 

ANTISTIUS. 

Suis  les  préjugés  de  la  classe  où  le  sort  t'a  rivé; 
moi,  je  suivrai  la  fatalité  du  ressort  qui  est  en 
moi.  On  ne  saurait  empêcher  la  fleur  qui  naît  en 
un  lieu  sombre  de  se  tourner  vers  le  soleil, 

LIBERALIS. 

Au  moins,  surveille  ton  oracle,  et  accomplis 


ACTE  TROISIÈME.  351 

demain,  par  condescendance  pour  la  foule,  des 
rites  qui  n'ont  rien  de  blâmable  en  eux-mêmes  et 
que  l'usage  a  consacrés. 

Antistius  fait  un  signe  d'assentiment.  —  Moment  de  silence.  —  Tous 
deux  se  tournent  vers  le  lac,  et  entendent  la  conyersation  sui- 
vante qui  80.  t  de  l'antre  de  la  Sibylle. 

GANEO. 

Quand  les  maîtres  n'y  sont  pas,  les  valets  prennent 
leur  place.  Dans  les  moments  de  désarroi,  le  portier  de 
Tantre  de  la  Sibylle  fait  l'intérim. 

(Une  femme  se  présente.)  Que  VeUX-tU? 

PORGIA. 

Je  viens  consulter  la  déesse  pour  savoir  si  l'enfant 
que  je  porte  sera  un  garçon  ou  une  fille. 

GANEO,  à  part 

Si  je  dis  que  je  ne  sais  pas,  je  suis  perdu  de  réputa- 
tion. Après  tout,  si  je  dis  au  hasard,  il  y  a  une  demi- 
chance  pour  que  je  tombe  juste.  Dans  le  premier  cas, 
f  aurai  une  récompense.  Dans  le  second  cas,  personne 
n'y  pensera  plus.  La  chose  ne  s'éclaircira  que  dans 
quelques  mois,  et,  d'ici  là...  Allons,  exécutons-uous. 
(Tout  haut)  Ce  sera  une  fille. 


352  LE  PRÊTRE  DE  NEMl 


PORCIA. 


Puissance  admirable  des  dieux  pour  découvrir  ce  qui 
est  obscur!  Reçois  cette  offrande,  ministre  des  dieux, 
en  retour  du  service  que  tu  m'as  rendu. 

Leporinus  se  présente  à  son  tour. 

GANEO. 

Ahl  c'est  toi,  Leporinus.  Tu  vois  bien,  mon  pauvre 
ami,  que  notre  établissement,  ne  marche  guère.  Le 
siècle  tourne  d'une  façon  que  je  ne  puis  comprendre. 
J'ai  connu  les  prêtres,  les  sibylles  d'autrefois.  Ceux 
d'aujourd'hui,  ma  foi!  je  ne  sais  ce  que  c'est...  je  n'y 
suis  plus.  — Mais  je  connais  assez  bien  les  procédés  du 
lieu.  Dis-moi  ton  affaire.  Que  veux-tu? 

LEPORINUS. 

La  bataille  est  imminente.  Il  va  falloir  marcher.  Je 
voudrais  savoir  si  je  serai  tué  dans  la  bataille. 

GANEO. 

Je  te  le  dirai.  Ce  n'est  pas  difficile.  Il  n'est  nul  he- 
•oin  des  dieux  pour  cela. 


ACTE  TROISIÈME.  353 

LEPORINDS. 
Oh  !  par  exemple. 

GANEO. 

Mais  non.  Je  vais  l'apprendre  le  secret  du  métier. 
Dans  une  question  posée  comme  la  tienne,  il  faut  tou- 
jours répondre  oui  ou  non.  Voi'ii  cette  femme  qui  est 
venue  me  demander  si  elle  aurait  un  garçon  ou  une  fille. 
Si  je  lui  avais  dit  la  vérité,  c'est-à-dire  que  je  n'en  sais 
rien,  elle  m'aurait  pris  pour,  un  àne.  Si  je  lui  dis  oui  ou 
non,  il  y  a  un  à  parier  contre  un  que  je  ne  me  trompe- 
rai pas.  Dans  le  cas  où  je  tombe  bien,  on  admire  la 
perspicacité  du  génie  sibyllique.  Dans  le  cas  où  je 
tombe  mal,  cela  passe  au  chapitre  des  erreurs,  chapitre 
énorme  en  lui-même,  mais  dont  la  récapitulation  ne  se 
fait  jamais;  si  bien  que,  dans  ce  livre  en  partie  double, 
il  n'y  a  que  les  cas  favorables  qui  entrent  en  ligne  de 
compte;  les  autres  sont  vite  oubliés.  Ce  n'est  pas  plus 
malin  que  cela.  Tout  le  surnaturel  repose  sur  cette  illu- 
sion. On  y  joue  à  un  contre  un.  La  moitié  du  temps,  on 
se  trompe  ;  mais  les  cas  où  l'on  devine  bien  comptent 
infiniment  plus  que  les  cas  où  l'on  parie  mal. 

Donc  tu  veux  savoir  si,  dans  la  guerre  qui,  dit-on,  va 

s'ouvrir,  tu  seras  tué.  Je  te  réponds  crânement  non.  Si 

tu  l'es,  tu  ne  viendras  pas  réclamer.  Mais  je  ne  veux 

pas  me  jouer  de  toi,  mon  ami.  Veux-tu  que  je  t'ensei- 

23 


35Zi  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

gne  quelque  chose  de  bien  meilleur;  c'est  la  manière 
dont  ii  faut  s'y  prendre  pour  ne  pas  être  tué. 


LEPORINUS. 

Oh  !  dis,  je  t'en  prie. 

GANEO. 

Eh  bien,  prends  la  fuite  ou  fais  tuer  quelqu'un  à  ta 
place.  Là  est  toute  l'habileté. 

LEPORINUS. 

C'est  facile  à  dire.  Tu  supposes  qu'on  est  très  libre 
dans  les  rangs.  Des  gens  sont  là,  à  droite,  à  gauche, 
derrière.  Comment  fuir?  On  est  serré,  emboîté,  engagé. 
Le  mieux  encore  est  de  frapper  sur'  l'ennemi.  Gdui 
qu'on  tue  ne  vous  tuera  pas.  Le  courage  militaire;  lé 
plus  souvent,  c'est  la  peur.  On  tue  son  vis-à-vis  pour 
éviter  qu'il  ne  vous  tue.  Quand  il  esrt;  impossible  de 
s'échapper  ni  par  derrière,  ni  par  la  droite,  ni  par  la 
gauche,  il  ne  reste  plus  qti'uiû  parti,  c'est  de  se  sauver 
par  devant,  et,  s'il  y  a  quelqu'un  qui  vous  barre  le  che- 
min, on  tâche  de  passer  par-dessus  lui;  on  le  tue.  C'est 
ainsi  qu'on  devient  héros  par  séntiïnent  de  sa  propre 
conservation.  On  frappe  sur  l'ennemi  par  la  crainte 
qu'on  a  de  lui. 


ACTE  TROISIEME  355 

GANEO. 

Mais  sais-tu,  Leporinus,  que  tu  es  un  profond  obser- 
vateur. «  On  est  brave  par  peur;  on  tue  pour  ne  pas 
être  tué.  »  Tu  es  très  fort,  vois-tu?  Tout  cela  parce 
qu'il  y  a  des  aristocrates  qui  vous  serrent  et  vous  en- 
cadrent. Eh  bien,  Leporinus,  dans  ces  sortes  de  situa- 
tions, il  n'y  a  qu'un  parti  à  prendre,  c'est  de  tâcher  de 
faire  battre  son  chef. 

LEPORINUS. 

Que  me  dis-tu  là? 

GANEO. 

Quand  on  est  bien  décidé  d'avance  à  se  laisser  battre, 
on  ne  court  pas  grand  danger.  Le  vaincu,  en  général» 
n'est  pas  tué.  Ce  qui  fait  le  danger,  c'est  l'obstination  à 
vaincre.  Tu  n'es  pas,  je  pense,  du  nombre  des  niais 
qui  estiment  heureux  le  vainqueur  mort. 

LEPORINUS. 

Ma  foi,  non  ! 

GANEO. 

N'est-ce  pas?  Le  vrai  vainqueur,  c'est  celui  qui  se 
sauve.  Vaincre,  c'est  ne  pas  se  faire  tuer. 


356  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

LEPORINUS. 

Tiens,  tiens! 

GANEO. 

On  a  !*air  de  supposer  que  le  vainqueur  mort  jouit 
de  sa  victoire.  Mais  il  n'en  sait  rien.  Les  honneurs 
qu'on  rend  à  son  cadavre,  c'est  comme  si  on  les  ren- 
dait à  un  tronc  d'arbre.  On  dirait  vraiment  qu'il  y  a  des 
champs  Élysées  pour  les  guerriers  morts  à  la  bataille. 
Mais  il  est  si  bien  prouvé  qu'il  n'y  en  a  pour  personne!... 
L'immortalité  de  l'âme  n'existerait  donc  que  pour  les 
militaires. 

LEPORINUS. 

C'est  drôle.  Oui,  il  faudra  garder  l'immortalité  de 
l'âme  pour  les  militaires.  C'est  embarrassant.  On  s'en 
tire  en  leur  faisant  de  belles  funérailles. 

GANEO. 

Ne  trouves-tu  pas  que  c'est  la  plus  vaine  des  va- 
nités? 

LEPORINUS. 

Oui.  Mais  on  dit  que  les  dieux  aiment  les  braves. 


ACTE  TROISIEME  .^57 

GANEO. 

Tant  mieux  pour  les  dieux,  s'il  y  en  a.  J'aime  mieux 
ma  peau  que  l'amour  des  dieux.  Avec  l'amour  des  dieux, 
on  pourrit  bel  et  bien  sous  terre. 

LEPORINUS. 

On  a  aussi  l'estime  des  hommes. 

GANEO. 

Oui,  l'estime  de  vos  deux  voisins  de  rang,  à  condi- 
tion qu'ils  n'aient  pas  été  tués  comme  vous.  J'ai  connu 
deux  amis  qui  demeuraient  en  ces  parages;  Tun  était 
Volsque,  l'autre  Albain.  La  guerre  ayant  été  dénoncée, 
il  y  a  cinq  ans,  entre  les  Volsques  et  les  Albains,  le 
Volsque  vint  en  pleurant  dire  adieu  à  son  ami  ;  puis  il 
alla  prendre  son  rang  dans  l'armée  volsque;  notre  com- 
patriote se  cacha.  Le  Volsque  fut  tué  dans  une  ren- 
contre où  ses  compatriotes  furent  victorieux.  L'Albain 
fleurit  chez  nous  en  parfaite  santé.  La  lâcheté  est 
presque  toujours  récompensée;  quant  au  courage,  c'est 
une  vertu  qui  est  le  plus  souvent  punie  de  la  peine  de 
mort. 

LEPORINUS. 

Oui;  mais  il  y  a  la  nation. 


358  LE  PRÊIRE  DE  NEMl 

GANEO. 

Ah!  si  je  te  disais  que  la  nation  aussi  a  intérêt  à  être 
vaincue.  Malheur  à  la  nation  victorieuse  !  Elle  est  asser- 
vie par  ceux  qui  l'ont  faite  victorieuse.  Le  vainqueur 
est  le  pire  des  maîtres,  le  plus  opposé  aux  réformes. 
C'est  au  lendemain  d'une  défaite  qu'une  nation  fait  des 
progrès.  C'est  au  lendemain  d'une  défaite  que  l'on 
est  libre,  heureux.  Dieu  nous  préserve  de  la  victoire  1 

LEPORINUS. 

Tu  dis  des  choses  singulières.  Le  fait  est  que  j'ai 
souvent  songé  à  la  destinée  de  ce  pauvre  petit  Caïus, 
qui  ne  vivait  que  pour  s'entraîner  à  l'héroïsme  et  pour 
braver  la  mort.  Le  résultat  de  tout  cela  fut  qu'il  se  fit 
tuer  bêtement  dans  une  sotte  équipée  contre  les  bri* 
gands  des  marais  Pontins. 

GANEO. 

Eh  bien,  réfléchis  donc,  mon  cher.  A  moins  de  con- 
server l'immortalité  de  l'âme  pour  les  militaires,  l'es- 
sentiel, dans  une  bataille,  est  de  se  sauver.  Une  ma- 
nœuvre ne  réussit  pas  sans  faire  tuer  beaucoup  de 
monde.  Aie  donc  pour  objectif  principal  de  faire  échouer 
la  manœuvre  de  ton  général.  Ces  gens-là  ne  sont  occu- 
pés qu'à  imaginer  des  manières  d'engager  le?  pauvres 
gens  de  façon  qu'ils  ne  puissent  plus  reculer.  Puis, 


ACTE  TROISIEME.  359 

quand  on  s'est  fait  assommer  pour  leur  plaire,  ce  sont 
eux  qui  se  pavanent,  qui  passent  pour  des  héros.  Tiens- 
tu  beaucoup,  Leporinus,  à  fonder  la  réputation  d'un 
grand  général  au  prix  de  ta  peau? 

LEPORINUS. 

Je  ne  suis  qu'un  pauvre  homme.  Je  n'ai  pas  une  s 
haute  ambition. 

6ANE0. 

A  la  bonne  heure!  Jouissons,  mon  pauvre  ami,  du 
monde  tel  qu'il  est  fait.  Ce  n'est  pas  une  œuvre  sé- 
rieuse, c'est  une  farce,  l'œuvre  d'un  démiurge  jovial.  La 
gaieté  est  la  seule  théologie  de  cette  grande  farce.  Mais, 
pour  cela,  il  faut  éviter  la  mort.  La  mort  est  la  faute  ir- 
réparable. Celui  qui  se  fait  tuer  pour  quoi  que  ce  soit, 
est  le  nigaud  par  excellence.  Est-ce  notre  faute  si  le 
monde  est  ainsi  constitué,  que  l'homme  est  puni  pour 
ce  qu'il  fait  de  bien,  et  récompensé  pour  ce  qu'il  fait 
de  mal  ? 

LEPORINUS,  pensif. 

Si,  par  hasard,  c'était  Ganeo  qui  avait  raison!...  Mais 
où  est  donc  Antistius? 


GANEO. 

11  est  là-bas  qui  médite.  Le  pauvre  homme  est  bien 


360  LE   PRÊTRE  DE  NEMl. 

désemparé  aujourd'hui.  Sa  philosophie  est  faite  pour 
les  jours  de  calme.  Il  n'a  rien  à  dire  à  des  gens  qui 
vont  se  faire  tuer.  Tout  à  l'heure,  il  se  promenait  seul, 
portant  la  main  à  son  front,  se  disant  à  lui-même  :  «  En 
temps  de  guerre,  l'immortalité  de  Pâme  est  un  postulat 
de  première  nécessité;  or  l'immortalité  de  Pâme  sup- 
pose les  dieux.  »  Il  est  comme  un  marchand  qui  n'a 
pas  dans  ses  casiers  l'article  qu'on  lui  demande.  Ces 
jours  de  crise  exigent  une  audace  d'imposture  qu'il  n'a 
pas.  Pourquoi  a-t-il  voulu  être  prêtre?  Il  ne  faut  pas  se 
mêler  de  ces  fonctions-là,  si  on  n'en  peut  pas  remplir 
les  devoirs.  11  y  a  tant  de  gens  qui  ne  demandent  pas 
mieux  que  de  s'y  prêter.  J'ai  toujours  pensé  qu'on  en 
viendrait  à  regretter  Tetricus. 

Antistius  et  Liberalis,  qui  ost  entendu  tout  cet  entretien,  se  regardent 
épouvantés. 

LIBERALIS. 

Voilà  ce  qui  s'enseigne  dans  le  sanctuaire  des 
dieux,  quand  les  prêtres  l'abandonnent. 

ANTISTIUS. 

Oui,  une  vérité  n'est  bonne  que  pour  celui  qui 
Ta  trouvée.  Ce  qui  est  nourriture  pour  l'un  est  poi- 
son pour  l'autre.  0  lumière,  qui  m'as  induit  à  t'ai- 


ACTE  TROISIÈME.  361 

mer,  sois  maudite.  Tu  m* as  trahi.  Je  voulais  amé- 
liorer l'homme;  je  l'ai  perverti.  Joie  de  vivre, 
principe  de  noblesse  et  d'amour,  tu  deviens  pour 
ces  misérables  un  principe  de  bassesse.  Mon  expia- 
tion sera  qu'ils  me  tuent.  Ah  !  vous  dites  qu'on  ne 
meurt  que  pour  des  chimères.  On  verra 

Aatistius  tombe  anéanti.  Liberalis  se  retira. 


ACTE     IV 


Sur  le  forum  d'Âlbe 


SCENE   PREMIERE 

METIUS,  TITIUS,  et  autres  citoyens  d'Albe. 
MET  lus,    àTitius. 

Chaque  besogne  à  son  jour.  Il  faut  d'abord 
épuiser  la  période  d'anarchie  et  de  naïf  gâchis. 
Notre  heure  n'est  pas  venue  ;  mais  l'heure  est  bonne 
pour  déblayer  le  terrain  de  bien  des  choses.  Voici 
venir  des  démocrates  bornés,  des  gens  que  l'on 
contente  pourvu  que  l'on  soit  de  l'opposition.  Je 
suis  leur  pire  ennemi  ;  mais  vous  allez  voir  que 
ces  badauds  me  croient  avec  eux. 

GROUPE     8'approchant  de  Metius. 

Citoyen,  votre  mouvement  d'hier  a  été  admiré. 


ACTE  QUATRIÈME.  363 

Quoique  vous  soyez  éloigné  depuis  longtemps  des 
affaires,  vous  avez  ressenti  les  justes  susceptibi- 
lités de  la  patrie. 

M  E  T I U  s ,     d'un  air  modeste 

Il  y  a  des  heures  où  il  s'agit  simplement  de  sa- 
voir si  on  a  du  cœur...  Mais  le  temps  presse.  Il 
s*agit  de  grouper  le  plus  vite  possible  toutes  les 
ressources  vives  de  la  patrie.  Commençons  parles 
dieux.  En  tout  temps,  il  faut  respecter  les  dieux; 
mais  c'est  surtout  en  temps  de  guerre  qu'il  faut 
être  religieux. 

LES    GENS    DU    GROUPE. 

Oui!  oui! 

DOLABELLA. 

Dans  de  pareilles  situations,  il  est  d'usage  de 
multiplier  les  rites.  J'ai  consulté  les  sept  livres /)e 
jure  pontifîcum,  au  chapitre  De  religione  non  so- 
lum  servanda^  sed  etiam  ampli ficanda;  j'ai  lu  qu'en 


364  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

matière  de  religion,  il  faut  toujours  en  faire  davan- 
tage. Les  religions  nouvellement  introduites  sont, 
d'ailleurs,  les  plus  efficaces.  Je  propose  que  douze 
jeunes  gens  de  nos  premières  familles  soient  en- 
voyés chez  les  douze  peuples  de  TÈtrurie,  pour 
apprendre  la  manière  dont  chacun  de  ces  peuples 
pratique  le  culte.  Cela  nous  donnera  des  idées 
nouvelles. 

CITOYENS. 

Bien  !  bien  !  Mais  il  faut  surtout  relever  les  cultes 
de  la  patrie. 

METIUS. 

Vous  avez  raison,  bons  amis.  Qu'on  fasse  venir 
le  prêtre  des  cultes  redoutables.  Rien  ne  doit  être 
négligé  pour  apaiser  les  dieux  et  se  les  rendre  fa- 
vorables. Il  importe  surtout  de  se  purifier,  d'ex- 
pulser de  son  sein  les  ennemis  dangereux. 

DOLABELLA. 

On  apaise  les  dieux  en  leur  sacrifiant  leurs 
ennemis. 


ACTE  QUATRIÈME.  365 

CASGA. 

Ah  !  si  on  voulait  me  charger  de  l'affaire! 

ON    AUTRE. 

Le  prêtre  actuel  n'est  pas  un  vrai  prêtre.  Il  ne 
remplit  pas  la  condition  essentielle  des  prêtres  de 
son  rite.  Il  n'a  pas  tué  de  sa  main  son  prédéces- 
seur. Le  pays  qui  abandonne  la  religion  est  perdu. 

UN   AUTRB. 

Il  a  presque  aboli  les  sacrifices  qui  faisaient  la 
terreur  sainte  de  nos  cultes. 

ON   AUTRE. 

Il  dicte  à  Carmenta  des  oracles  favorables  à 
Rome. 

ON    AUTRE. 

Si  quelqu'un  devait  être  sacrifié  aux  dieux  en 
expiation,  ce  devrait  être  lui. 


3«6 

LE  PRÊl 

RE  DE 

■\M 

UN 

AUTRE 

Ou  bien  Carmenta. 

UN 

AUTRE. 

Triste  sort  d*Albe  :  à  un  tel  moment  n'avoir  pas 
de  vrai  prêtre  ! 

GASGA. 

Je  me  chargerais  de  lui  en  donner  un. 

HOMME   DU    PEUPLE. 

Des  prodiges  effroyables  montrent  bien  que 
l*édifice  de  la  nature,  qui  est  le  même  que  celui  de 
la  religion,  ne  repose  pas  sur  ses  vraies  bases. 
On  parle  d*un  bœuf  sans  cœur  qui  serait  né  hier  à 
Lanuvium.  C'est  évidemment  l'image  du  monde 
latin,  qui  n'a  plus  ce  grand  propulseur  de  la  vie,  la 
religion.  Des  troupeaux  des  prés  voisins  de  Velle- 
tri  refusent  obstinément  de  manger,  prouvant  par 
là  leur  désir  d'être  immolés  aux  dieux,  bonhenr 


ACTE  QUATRIEME.  367 

dont  ils  sont  privés  depuis  l'avènement  de  ce  mé- 

■■■V-,    ;■■:  :   )       .       ..^•;      \     ■. 

chant  prêtre.  Les  chiens  d*Arivie  aboient  d'une 
façon  lamentable.  On  parle  d'une  pluie  de  pierres 
du  côté  de  Préneste. 

UN   PAYSAN. 

Voici  aussi  une  chose  que  j'ai  vue.  Un  bœuf,  en 
mugissant,  s'est  mis  tout  à  coup  à  parler  comme 
un  honame.  Des  épis  sanglants  sont  apparus  du 
côté  d'Antium.  Hier,  à  Tusculum,  au  moment  du 
sacrifice,  les  poulets  sacrés  se  sont  échappés  de 
leur  cage  dans  la  forêt  voisine  ;  on  n'a  pas  pu  les 
rattraper. 

Monyement  de  stupeai. 
DOLABELLA. 

Tout  cela  arrive  certainement  parce  qu'il  n'y  a 
pas  de  sacerdoce  légitime.  Le  prêtre  tient  les  sacra, 
et  les  sacra  sont  l'assiette  du  monde,  la  cause  de  sa 
stabilité. 

HOMME   DU   PEUPLE. 

Et  puis  un  prêtre  ne  dit  que  ce  qu'il  désire. 


368  LE  PRÊTRE  DE  NEMl 

Toutes  ses  paroles,  quoi  qu'il  fasse,  sont  une  prière. 
Cette  affectation  à  répéter  sans  cesse  :  «  La  desti- 
née du  Latium  se  fera  par  Rome;  par  Rome,  le 
Latium  conquerra  l'univers  »,  n'est  pas  de  bon 
augure.  Il  ne  faut  pas  dire  ces  choses-là,  même 
quand  ce  serait  vrai. 

DOLABELLA. 

C'est  évidemment  un  ami  des  Romains.  Il  faut 
destituer  ce  prêtre. 

GASCA. 

Il  faut  le  tuer. 

METIUS. 

Ne  nous  divisons  pas.  Antistius  a  le  titre  de  son 
sacerdoce.  Recevez-le  coname  le  chef  du  temple, 
auquel  sont  attachées  les  destinées  du  Latium. 


ACTli;  QUATRIÈME.  369 

SCÈNE    II 

TOUT  LE  PEUPLE  D'ALBE. 


Les  victimes,  ornées  de  bandelettes,  se  rangent  au  lond  du  torum. 
Pendant  que  les  sacrifices  s'accomplissent  par  les  servants, 
Antistius  s'avance,  appuyé  sur  le  bras  de  Liberalis.  —  Silence 
glacial. 


ANTISTIUS. 

Les  dieux  justes  veulent  que  rhomme  serve  sa 
patrie,  même  quand  elle  se  trompe,  et,  bien  qu'une 
guerre  entre  populations  latines  soit,  à  leurs  yeux, 
une  guerre  civile.., 

VOIX    DE   LA   FOULE. 

Crois-tu  donc  que  les  dieux  se  soucient  de  tes 
discours  ?  Tais-toi.  Accomplis  les  rites,  faiseur  de 
phrases.  Voilà  tout  ce  qu'on  te  demande. 

AUTRE   VOIX. 

Le  rite  du  fer  sanglant.  Allons  donc  ! 

24 


370  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 


Tu  es  prêtre  ;  on  ne  cesse  pas  d'être  prêtre* 
Veux-tu  renier  les  plus  vieux  rites  du  Latium? 

On  apporte  une  bassine  pleine  de  sang.  Antistius  y  plonge  un  fer  de  javelot 
et  le  lance  da  côté  de  Rome. 

PLUSIEURS   VOIX. 

Bien  !  bien  !  A  la  bonne  heure  ! 

UNE   VOIX. 

11  Ta  lancé  mollement,  d'un  air  peu  convaincu. 
Tetricus  faisait  cette  cérémonie  avec  une  autre 
allure.  C'était  un  prêtre,  celui-là!... 

DOLABELLA 

Autrefois,  dans  des  circonstances  analogues, 
on  immolait  à  Jupiter  Latiaris  un  ennemi  de  son 
culte.  Diane  aussi  avait  sa  part.  Diane  est  terrible. 
Depuis  la  Tauride,  jusqu'à  notre  lac,  elle  fait 
fumer  le  sang.  Prêtre,  accomplis  tes  devoirs. 


1 


ACTE  QUATRIÈME.  371 

HOMME   DU    PEUPLE. 

Carmenta  a  chanté  les  destinées  de  Rome.  A 
mort  Carmenta  ! 

'AUTRE. 

Les  amis  de  Rome  aujourd'hui  sont  dus  à  la 
mort. 

ANTISTIUS. 

Vous  invoquez  la  justice  des  dieux  contre  vos 
ennemis,  et  vous  débutez  parle  crime.  Quelle  idée, 
ô  ciel  !  vous  faites- vous  de  la  Divinité,  pour  croire 
qu'elle  se  plaît  à  des  abominations  que  repousse 
un  homme  de  médiocre  vertu  ? 

DOLABELLA. 

Nous  11  avons  pas  h  nous  expliquer  cela.  Nous 
pratiquons  les  rites  des  ancêtres.  De  quel  droit  te 
permets-tu  de  les  changer? 

iNTISTICS. 

Du  droit  même  que  les  ancêtres   ont   eu   de 


372  LE  PRÊTRE  DE  NEML 

les  établir.  Ce  que  je  retranche,  ce  sont  les  souil- 
lures que  la  barbarie  a  introduites  dans  les  vieux 
mystères.  Je  change  les  changements  qu'on  a  fait 
subir  aux  rites  sacrés;  j'efface  les  altérations.  La 
maladie  de  la  religion,  c'est  de  se  charger  sans 
cesse  d'additions  nouvelles,  de  scories  qui  la 
dévorent.  En  fait  de  rite,  ce  qui  a  cent  ans  est 
immémorial.  Celui  qui  essaye  ensuite  de  retran- 
cher ces  surcharges  impures  est  traité  de  nova- 
teur. 

METIUS,  à  Liberalit 

Et  voilà  justement  pourquoi  il  ne  faut  jamais 
s'occuper  de  la  religion.  Elle  va,  elle  marche,  elle 
devient  ce  qu'elle  peut.  On  la  pratique  comme  on 
la  trouve  de  son  temps. 

ANTISTIUS,    embarra»8é 

Oh  !  qu'on  ment  gauchement,  quand  on  n'est 
pas  menteur! 


I 


ACTE  QUATRIÈME.  373 


HOMME   DU    PEUPLE, 


Enfin,  nous  n'avons  pas  de  prêtre.  Commencer 
me  guerre  sans  prêtre,  c'est  comme  partir  er 
voyage  sans  augure,  ou  bâtir  une  maison  sans 
avoir  pris  les  dimensions  sacrées.  Nous  vouloni 
un  prêtre  !  nous  voulons  un  prêtre  ! 

Murmure    général.    --  Liberalis  et  quelques  autres  entourent    Antisti** 
et  l'entraînent.' 

VOIX. 

Un  prêtre  !  un  prêtre  I 

SCÈNE   III 

Dans  la  maison  de  Metius. 

METIUS,  VOLTINIUS,   LIBERALIS. 

METIUS. 

Ne  croyez  pas  qu'une  aveugle  passion  de  casi  ^3 
me  fasse  agir.  J*aime  le  peuple  autant  que  vous 
mais  je  sais  mieux  que  vous  ce  dont  il  est  incapi 


374  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

ble.  Votre  erreur  est  de  ne  pas  voir  que  les  choses 
humaines  sont  choses  bornées,  sottes  même, 
n'ayant  que  très  peu  à  faire  avec  l'idéal.  Chacun 
n'est  obligé  que  dans  la  mesure  ^^  lumière  qui 
lui  a  été  octroyée.  Le  noble  seul  est  tenu  à  l'in- 
telHgence  et  à  la  vertu.  Le  peuple  a  le  droit 
d'être  immoral.  Je  dis  plus  :  la  garantie  de  notre 
liberté,  c'est  l'immoralité  joyeuse  du  peuple. 
Il  faut  que  le  peuple  s'amuse,  chante,  boive, 
danse;  pendant  ce  temps-là,  nous  sommes 
libres. 

Je  pense  sur  la  religion  comme  vous-même; 
mais,  plus  sage  que  vous,  je  n'en  parle  jamais, 
je  n'y  touche  pas.  La  religion  est  un  besoin 
du  peuple  ;  la  république  doit  offrir  au  peuple 
la  satisfaction  de  ce  besoin.  Nous  deyons  des 
prêtres  au  peuple,  des  prêtres  comme  le  peuple  les 
veut.  Antistius  est  au-dessus  de  son  état.  Cet 
homme  n'a  jamais  compris  ce  que  c'est  que  l'esprit 
d'un  prêtre.  En  cet  ordre  de  choses,  le  paraître 
est  presque  tout.  Ce  qui  importe,  c'est  ce  que  la 


j 


ACTE  QUATRIEME.  375 

foule  dit  et  croit.  On  ne  se  figure  pas  à  quel 
degré  il  est  facile  de  jouer  au  niais  avec  le  peuple, 
sans  qu'il  s*en  aperçoive.  Pauvre  Antistius!  Si 
quelqu'un  le  tue,  ce  sera  lui-même  qui  se  sera  tué. 

LIBERALIS. 

Sûrement,  il  fait  trop  peu  de  concessions  à  la 
sottise  des  hommes.  Mais  la  conscience  religieuse 
d'un  peuple  n'est  jamais  clairvoyante;  on  fait 
souvent  accepter  aux  masses  le  contraire  de  ce 
qu'elles  veulent.  Ne  compliquez  pas  la  guerre 
extérieure  d'une  question  intérieure.  La  céré- 
monie d'aujourd'hui,  après  tout,  a  tenu  sur  ses 
pieds.  Maintenez  Antistius,  et  le  peuple  l'aura  pour 
aussi  légitime  que  les  assassins,  ses  prédéces- 
seurs. N'êtes-vous  pas  touchés  de  la  sincérité  de 
son  patriotisme,  de  l'enthousiasme  latin  que  res- 
pirent tous  les  oracles  de  Garmenta  ? 

METIUS. 

Oh  !   ne  confondons  pas.  11  y  a,  pour  presque 


376  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

tous  les  hommes,  la  grande  et  la  petite  patrie,  et 
presque  toujours  l'une  des  deux  fait  tort  à  l'autre. 
Antistius  a  le  patriotisme  latin  (ou  plutôt  il  a  le 
patriotisme  de  l'humanité);  il  n'a  pas  le  patrio- 
tisme albain.  C'est  un  sage,  un  philosophe,  un 
rêveur  humanitaire  ;  il  a  le  sentiment  de  sa  race  ; 
il  rêve  pour  elle  des  empires  sans  bornes  ;  mais  ce 
n'est  pas  un  bon  Albain.  Nos  ancêtres,  les  fonda- 
teurs  d'Albe,  n'avaient  pas  tant  d'idées;  le  salut, 
l'intérêt  d'Albe  étaient  toute  leur  science.  La 
sibylle  de  ce  temps-là  n'avait  pas  d'aussi  larges 
horizons.  Elle  ne  connaissait  qu'Albe  ;  jamais  elle 
ne  prononça  un  mot  qui  ne  fût  conçu  dans  le  sen- 
timent le  plus  juste  de  l'intérêt  d'Albe. 

LIBERALIS. 

Pourquoi  voulez-vous  que  le  patriotisme  soit  un 
étau  à  rétrécir  les  têtes?  Pouvez-vous  nier  qu 'An- 
tistius ne  soit  un  très  bon  citoyen?  Il  n'est  traître 
que  pour  ceux  qui  font  consister  la  loyauté  à 
dénigrer  Rome  et  les  Romains. 


ACTE  QUATRIÈME.  377 

METICS. 

Nous  crois-tu  donc  assez  peu  intelligents  pour 
ne  pas  voir  tout  cela?  M'as-tu  jamais  surpris  à 
dire  du  mal  de  cet  excellent  homme?  Ce  n*est  pas 
du  mal  que  j'en  pense;  j'en  pense  trop  de  bien.  Il 
ne  faut  pas  être  si  parfait,  quand  on  touche  aux 
masses;  il  ne  faut  pas  surtout  parler  au  peuple 
une  langue  qu'il  ne  comprend  pas.  Antistius,  avec 
sa  vertu,  a  causé  plus  de  dommage  à  la  patrie 
que  le  pire  scélérat.  Par  sa  faute,  le  temple  de 
Nemi,  notre  sanctuaire  national,  est  devenu  une 
école  de  lâcheté.  Il  ne  faut  pas  jouer  avec  la  vertu 
populaire;  elle  n'est  pas  si  solide  que  cela.  Antis- 
tius cherche  la  mort  en  héros,  et  il  coupe  par  la 
racine  l'héroïsme  populaire.  Antistius  est,  à  l'égal  de 
Gethegus  et  des  fous  qui  tous  les  jours  poignardent 
la  patrie  sur  la  terrasse  des  chênes  verts,  un  des- 
tructeur des  murs  d'Albe.  Voilà  pourquoi  je  le 
signale  comme  un  danger,  et,  autant  qu'il  est  en 
moi,  je  le  hais. 


378  LE  PRÊTRE  DE  NEML 

LIBERALIS. 

Allez  jusqu'au  bout;  payez  quelqu'un  pour 
Tassassiner. 

METIUS. 

C'est  fort  inutile.  Quand  il  y  a  un  crime  ou  une 
sottise  à  faire,  il  y  a  toujours  des  gens  pour  les 
faire  gratis.  * 

On  entend  an  bruit  au  dehors. 
LE    VALET. 

Vos  Seigneuries  ne  doivent  pas  ignorer  qu'il  y  a 
beaucoup  d'émotion  dans  le  peuple.  Des  bandes 
se  forment  et  marchent  sur  Nemi.  Ils  disent  qu'ils 
veulent  tuer  le  faux  prêtre,  rétablir  les  anciens 
usages,  se  rendre  la  déesse  favorable  en  vue  de 
a  guerre  qui  commence.  Casca  et  Latro  sont  avec 
eux.  Vos  Seigneuries  savent  que,  dans  les  mou- 
vements populaires  où  ils  se  mêlent,  il  y  a  presque 
toujours  effusion  de  sang. 


ACTE  QUATRIEME.  379 


METIUS. 


Les  dieux  se  servent  quelquefois,  pour  venger 
leur  cause,  de  singuliers  instruments.  Après  tout, 
cela  les  regarde. 

Liboralis  et  Voltmius  Bortent  précipitamment.  —  Metiug,  resté  seul. 

Les  choses  humaines  commencent  à  rentrer 
dans  Tordre.  Le  monde  va  se  reposer  dans  son 
lit  naturel,  qui  est  le  crime.  Plaisante  illusion  de 
ces  fanatiques  badauds,  qui  croient  qu'on  peut 
se  passer  de  violence,  mener  les  choses  humaines 
par  la  raison,  traiter  le  peuple  comme  un  être 
raisonnable.  Le  monde  vit  de  crimes  heureux. 
Au  moment  difficile,  ils  ne  savent  rien  obtenir 
du  peuple.  Ils  gouvernent  au  nom  de  manda- 
taires dont  ils  n'ont  pas  le  mandat,  de  masses 
qu'ils  se  contentent  de  suivre.  Leur  armée  n'est 
pas  avec  eux.  Vont-ils  seulement  pouvoir  sauver 
Antistius? 


ACTE  V 

Dans  la  maison  de  Metius. 


SCENE   PREMIERE 

On  vient  d'apprendre  la  mort  d*Antistias. 
LIBERALIS. 

Voilà  la  récompense  de  l'honnêteté  religieuse 
et  de  la  vertu.  On  ne  verra  plus  de  sitôt  de  prêtre 
réformateur. 

METIUS. 

Tant  mieux!  C'est  Tespèce  de  révolutionnaire 
qu'il  importe  le  moins  d'encourager. 

LIBERALIS. 

Tu  préfères  encourager  le  crime.  Va,  continue  ; 
mais  je  t'avertis  que,  par  la  porte  que  tu  vien 
d'ouvrir,  tout  passera. 


ACTE  CINQUIÈME.  384 


M  £  T I  U  S  .  avec  un  éclat  de  rire. 


Cela  est  plaisant.  Ce  sont  tes  gens  qui  l'ont  tué. 
Ce  qui  caractérise  la  clientèle  que  tu  flattes  et  qui 
fait  ta  force,  c'est  de  ne  pouvoir  être  dirigée.  Ja 
ne  te  rends  pas  responsable  de  leurs  crimes  ;  mais 
sois  assez  juste  pour  ne  pas  m*en  accuser.  La 
commune  opinion  veut  que  tout  crime  ait  été 
soudoyé.  Is  fecit  eut  prodest.  Quelle  erreur,  ô 
ciel  ! 

LIBERÂLIS. 

Mais  tu  profites  du  crime  de  Gasca. 

UETIUS. 

Mon  Dieu,  non  !  La  situation  de  l'heure  présente 
est  elle,  que  personne  ne  profite  de  rien.  Tout  le 
monde  souffre  de  tout. 

VOLTINIDS. 

Mais  tu  acceptes  la  collaboration  de  scélérats. 


38t  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

METIUS. 

Peux-tu  parler  ainsi  des  actes  spontanés  de  la 
conscience  populaire?  Respecte  toujours  comme 
quelque  chose  d'inanalysable  le  sentiment  qui 
conduit  une  bande  de  massacreurs.  Ces  gens-là 
n'ont  que  leur  patriotisme.  Laisse-leur  ce  faux 
dieu  à  adorer.  Quand  il  s*àgit  de  la  patrie,  les 
victimes  tuées  vivent  plus  que  tes  braillards 
de  place  publique  et  tes  harangueurs  de  carrefour. 

VOLTINIDS. 

Tu  es  indulgent  pour  d'odieux  misérables. 

METIUS. 

Ils  font  ce  qu'ils  peuvent.  Dans  ces  grandes 
bagarres,  chacun  pousse  la  chose  publique  à  sa 
manière.  C'est  comme  une  fourmilière  en  émoi. 
Celui  qui  ne  sait  que  massacrer  massacre. 

VOLTINIUS. 

Le  crime  est  toujours  le  crime. 


ACTE  CINQUIEME.  383 


METIDS. 


Enfant,  va-t'en,  tu  ne  sais  pas  ce  que  c'est  que 
commander.  Va  méditer  le  vieil  oracle  de  Jupiter 
Latial  :  Regere  impeno  populos.  On  gouverne  le 
peuple  en  comprenant  le  peuple,  eh  le  comprenant 
tel  qu'il  est,  c'est-à-dire  comme  un  inconscient  qui 
veut  être  trompé,  flatté,  guidé,  comme  un  cyclope 
borné,  comme  une  force  aveugle  qui  va  devant 
elle  à  la  façon  d'un  taureau.  Souvent,  parmi  ces 
égarés,  il  y  a  plus  d'un  bon  citoyen,  je  dis  mal, 
des  gens  qui  croient  l'être.  Dans  ces  grandes 
ivresses,  qui  a  raison?  qui  a  tort?  Ecoute  ces  cris 
ndistincts.  Ils  approchent.  Analyse,  si  tu  peux. 
Gela  hurle  et  cela  bave,  cela  pleure  et  cela  prie. 
C'est  un  poignard  qui  marche  et  qui  titube;  mal- 
heur à  qui  se  trouve  devant  lui  1 


384  LE  PRËTUË  DE  NliUl 


SCENE    II 

Devant  la  maison  d'Antistius.  Grand  bruit.  La  foule  arrive  portant 
Casca  en  triomphe.  Ganeo  dans  la  foule.  Casca,  sur  les  épaules 
ie  ses  compagnons,  brandit  un  poignard  ensanglanté. 

VOIX  DE  LA   FOULE. 

Béni  soit  le  poignard  qui  a  tué  le  faux  prêtre 
Maintenant  la  victoire  nous  est  assurée. 

MATERNA. 

C'est  bien  fait;  il  n'a  pas  voulu  sauver  mon 
fils. 

AUTRE  VOIX. 

La  religion  va  maintenant  refleurir,  et  la  reli- 
gion est  la  mesure  de  la  force  d'une  nation. 

GANEO. 

J'avais  toujours  dit  que  cela  finirait  mal.  Mes 
idées  triomphent  aujourd'hui.  Je  vais  être  au 
pouvoir.  Cela,  dit-on,  améliore,  agrandit,  élargit. 
Nous  allons  voir. 


ACTE   CINQUIÈME.  385 

VOIX    DU    PEUPLE. 

Tout  rentre  dans  l'ordre.  Je  propose  que  le 
nom  d'Antistius  soit  biffé  de  l'honorable  album 
des  prêtres  de  Nemi. 

AUTRE    VOIX 

C'est  bien  juste.  Mais,  au  fait,  qui  maintenant 
va  être  prêtre? 

AUTRE  VOIX. 

Oui,  le  faux  prêtre  est  tué.  Mais  le  vrai  prêtre, 
qui  est-ce  ? 

AUTRE     VOIX. 

Ah  !  oui.  Qui  est-ce?  Tetricus  est  mort. 

AUTRE. 

Eh  bien,  c'est  Casca.  Il  a  tué  son  prédéces- 
seur. 

\ 

AUTRE. 

Voilà  qui  est  drôle.  Oui,  c'est  Casca. 


386  LE  PRÊTRE  DE  NEML 


AUTRE. 


Tiens,  c*est  vrai.  Gasca  a  tué  le  prêtre;  c'est 
lui  qui  l'est  à  son  tour. 

AUTRE. 

Oui  ;  c'est  certain.  Gasca  se  trouve  être  le  vrai 
prêtre  de  Nemi,  selon  le  rite  conservateur. 

AUTRE. 

Ma  foi,  il  en  vaut  bien  un  autre  ! 

AUTRE. 

Le  sacerdoce  et  le  mérite  personnel  n*ont  rien 
à  faire  ensemble. 

METIUS. 

Citoyens,  nous  avonè  enfin  un  prêtre  selon  Tan- 
tique  coutume.  Soyez  maintenant  tranquilles.  La 
victoire  sur  Rome  est  assurée. 


ACTE  CINQUIEME.  357 


LATRO,    «'approchant  de  Caac«. 


Eh  bien,  te  voilà  prêtre,  camarade;  c'est  bien 
J'aurais  pu  Têtre  tout  aussi  bien.  Souviens-toi. 

CASCA. 

Oui,  Latro,  tu  seras  content.  Sois  tranquille. 

LATRO. 

«  Sois  tranquille  »,  c'est  facile  à  dire. 

GASGA,   devenu  pensif. 

(A part.)  Tiens,  si  ce  drôle  songeait  à  devenir 
mon  successeur.,..  II  n'aurait  qu'Ain  coHp  (Je  poi- 
gnard de  plus  à  (Jonner,  et  il  en  a  déj^  tant  sur  la 
conscience.  (Haut.)  Sois  tranquille,  J^atro. 

LATRO. 

\ 

Allons!  eh  bien,  pour  aujourd'hui,  sois  tran- 
quille   Casca, 


388  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

GASGÂ. 

Damnée  coutume  !  Elle  n'est  pas  de  nature  h 
procurer  au  grand  prêtre  un  sommeil  bien  tran- 
quille. 

SCÈNE   III 

An  forum.  La  foule  s'assemble  sur  le  terre-plein.  Les  victimes 
arrivent  devant  le  temple. 

METIUS  passe,  attire  Casca  à  paît. 

METIUS. 

C'est  bien,  Casca.  Te  voilà  prêtre.  Le  temps 
n'est  pas  aux  longs  discours.  On  nous  regarde  ; 
mais  personne  ne  nous  entend.  Je  soutiendrai  ta 
prêtrise.  Mais  tu  n'es  pas  stupide,  tu  sais  que 
je  peux,  dans  une  heure,  te  donner  un  succes- 
seur. 

CASCA. 

Un  successeur  ?  Mais  les  anciennes  règles  sont 
rétablies. 


ACTE  CINQUIEME. 


389 


METIUS. 


Eh!  oui 


Ah  !  oui. 


ns  se  regardent 


GASGÂ. 


Casca  deyient  pensif. 


METIUS. 


Tes  crimes  t'auraient  mérité  vingt  fois  la  mort. 
Tu  sais  mieux  que  personne  combien  un  coup  de 
poignard  est  vite  donné.  Il  y  a  bien  des  gens  qui 
ne  seraient  pas  fâchés  de  revêtir  la  prêtrise  de 
Nemi  à  si  bon  compte. 

GASGA. 

Monseigneur  sera  sûrement  content  de  moi.  Je 
serais  le  dernier  des  sots  si  je,  ne  remplissais  pas 
comme  il  faut  les  devoirs  de  mon  pontificat. 

v  METIUS. 


L'essentiel,  ce  sont  les  listes  de  sacrifices  dus 


300  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

à  Jupiter  Latiaris.  J'exige  que  ces  listes,  moi 
seul  je  les  dresse,  que  nul  n'ait  le  pouvoir  d*y 
ajouter,  d'y  retrancher  un  nom. 

CASCA. 

C'est  convenu,  monseigneur.  Latro,  par  exem- 
ple, que  faudra-t-il  faire  ? 

M  ET  I  us  pensif.  Casca  cherche  à  lire  dans  ses  yeux. 

Ah!  cela  dépend  de  la  sibylle.  Nous  verrons. 

METIUS,  àpart. 

J'ai  bien  fait  tout  de  même.  L'avenir  d'Albe 
était  à  ce  prix.  On  se  perdait  par  la  mollesse  ; 
on  s'habituait  à  jouir  et  à  croire  à  la  justice 
comme  à  quelque  chose  de  supérieur  à  la  volonté 
des  dieux,  c'est-à-dire  aux  faits.  J'ai  rétabli  la 
vieille  coutume.  Grâce  aux  sacrifices,  je  ferai  dis- 
paraître les  chefs  dangereux  du  parti  subversif. 
Jamais  société  ne  tiendra  sans  sacrifices  humains. 


ACTE  CINQUIÈME.  391 

Ceux  qui  voudront  iront  grossir  les  rangs  de  ces 
bandits  romains  qu'ils  aiment  tant. 

BOURGEOIS. 

Comme  ces  vieilles  coutumes  sont  bonnes  !  Les 
esprits  superficiels  n*en  voient  pas  la  profondeur. 
Il  s'agit  de  garantir  l'indépendance  du  prêtre. 
Cette  indépendance,  il  ne  saurait  l'avoir  sans  une 
grande  situation  temporelle.  Il  faut  garantir  le 
prêtre  contre  sa  faiblesse. 

METIUS. 

Voilà  ce  qui  s'appelle  raisonner.  N'est-ce  pas 
Casca,  tu  veux  être  garanti  contre  ta  faiblesse? 

CASCA. 

Oui,  monseigneur. 

METIUS,     éclatant  de  Tire» 

(Tottîbas.)  Une  vieille  drôlesse  de  soixante-dix  ans, 
qui   s'est  vendue  à  tout  le  monde,  et  qui  crie  : 


392  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

«  Garantissez-moi  contre  ma  faiblesse.  »  Voilà  le 
pontificat. (Tout  haut.)  Maintenant,  citoyens,  livrez-vous 
à  la  joie,  si  bien  justifiée  par  les  événements  de  ce 
beau  jour.  Casca  est  le  vrai  prêtre;  il  a  tué  son 
prédécesseur.  Ecce  sacerdos  magnus. 

VIRGINIUS,     à  Virginia. 

Ah!  notre  pauvre  prêtre!  Vois-tu,  quand,  dans 
ce  monde,  on  est  délicate  il  faut  dissimuler,  se 
cacher,  n'être  rien. 

VIRGINIA. 

Il  aurait  dû  se  contenter  de  nous  dire  ces  cho- 
ses-là, à  nous. 

BOURGEOIS. 

Quel  bonheur  de  sentir  la  religion  restaurée, 
Tordre  rétabli  sur  ses  antiques  fondements  !  Ce 
méprisable  Antistius  était  la  cause  de  tout  le  mal. 
Maintenant,  nous  avons  un  vrai  pontife,  qui  a  tué 
son  prédécesseur.  Et  comme  il  a  bien  fait  !  Ce  pré- 
décesseur était  un  misérable. 


ACTE  CINQUIÈME.  393 

DEUXIÈME     BOURGEOIS. 

Oui,  c'est  une  grande  consolation.  Pour  moi,  je 
ne  respire  que  depuis  une  heure.  Un  faux  prêtre, 
c'est  la  dernière  des  calamités. 

PREMIER     BOURGEOIS. 

Dès  ce  moment,  je  regarde  Rome  comme  vain- 
cue. Fausse  ville,  faux  culte,  faux  prêtre,  voilà 
Rome.  Ah!  que  l'occasion  serait  bonne  de  faire 
revenir  Priscus  de  chez  les  Herniques  ! 

DEUXIÈME    BOURGEOIS. 

Attendons  encore.  Ce  serait  trop  bien.  Priscus 
ne  peut  revenir  s'asseoir  que  sur  un  trône  préparé, 
pour  régner  sur  un  peuple  digne  de  lui.  Prépa- 
rons le  peuple  d'abord,  et  puis  nous  ramènerons 
Priscus. 
\ 

PREMIER     BOURGEOIS. 

Ce  pourra  être  long. 


394  LE  PRETKii  Dh  NEMl. 


AUTRE. 


Tous  les  bons  usages  vont  être  rétablis.  Servis 
comme  ils  le  désirent,  les  dieux  seront  contents. 
La  vie  du  monde  n'est  qu'un  usage  longtemps 
cTontinué. 

AUTRE. 

Oui,  nous  allons  revoir  les  sacrifices  à  Jupiter 
Latiaris. 

AUTRE. 

Quelle  joie!  Les  dieux,  la  famille,  la  propriété 
sauvée  du  même  coup!  La  religion  va  refleurir. 
Toutes  les  traces  du  libéralisme  vont  bientôt  être 
effacées  On  va  pouvoir  observer  h  perpétuité  les 
bonnes  coutumes  du  roi  Latinus. 

AUTRE. 

Journée  sainte  et  douce,  heureux  qui  l'a  vue!  Et 
dire  que  tout  cela  tenait  à  la  vie  d'un  ignoble  fou. 
Enfin,  morte  la  bête,  mort  est  le  venin. 

Les  tables  se  dressent  et  se  chargent  des  viandes  immolées.  Joie  uniTer* 
•elle. 


ACTE  CINQUIEME  395 


BOURGEOIS. 


Voilà  des  heures  qui  comptent  dans  la  vie  d'un 
peuple!  Cela  ne  s'achète  qu'au  prix  d'un  peu  de 
sang  impur. 

AUTRE. 

Aujourd'hui,  c'est  la  réconciliation  universelle. 
Antistius  a  vraiment  été  la  victime  du  salut  du 
peuple. 

SCÈNE   IV 

Fête.  Cris  de  joie. 

CARMENTA  entre  tout  à  coup,  en  son  costume  noir,  les  cheveux  épars. 
Elle  s'élance  droit  sur  Casca. 

Ainsi  c'est  toi,  dit-on,  qui  es  maintenant  le  vrai 
prêtre  de  Nem.i? 

CASCA 

;   Oui,  c'est  moi. 

CARMENTA,  avec  un  rire  féioco. 

Eh  bien,  voilà  pour  toi,  prêtre. 

Bile  le  frappe  au  cœur  d'un  coup  de  poignard.  Casca  tomba. 


396  LE  PRÊTRE  DE  NEMl. 

Sois  vengé,  Antistius! 

CLAMEUR     UNIVERSELLE. 

Tout  est  perdu  !  —  Oh  !  la  traîtresse  !  —  Une 
neure  de  paix...  Nouvel  abîme...  Quel  dommage! 
tout  allait  si  bien. 

La  Sibylle  s'élance,  monte  sur  l'autel  qui  est  devant  le  temple;  elle  pro> 
phétise. 

CARMENTA. 

Je  le  vois,  mais  d'une  vue  lointaine  ; 

Je  le  devine;  mais  j'ignore  son  nom. 

J'ai  lu  sa  prophétie  en  lettres  mystérieuses;  j'ai  vu 
son  étoile  du  côté  de  l'Orient. 

Neuf  fois  encore  le  juste  sera  tué;  mais,  la  dixième 
fois,  son  sépulcre  sera  glorieux. 

Car  un  Dieu  jugera  la  terre;  le  bien  vaincra  le  mal; 
ceux  qui  auront  en  horreur  des  autels  souillés  de  sang 
revivront  dans  le  monde  du  grand  Dieu  éternel,  au  sein 
d'un  bonheur  impérissable. 

Armée  vêtue  de  blanc  des  témoins  de  la  vérité,  voilà 
ton  œuvre.  Tressaillez  de  joie,  vous  que  l'on  tue  :  votre 
sang  n'aura  pas  coulé  en  vain.  Ne  taris  pas,  fontaine  des 
larmes  :  un  dieu  se  fait  avec  nos  pleurs. 

Elle  aperçoit  le  sang  qui  couvre  sa  main. 

Vengez  à  votre  tour  le  sang  de  votre  prêtre.  La 


ACTE  CINQUIEME.  397 

sibylle  du  Latium  doit  être  tuée  par  vous.  Tenez, 
voilà  mon  sein  ;  frappez  là! 

ïtle  se  découvre  le  sein.  Tous  reculent. 
GARMENTA,  reprenant  le  ton  prophétique . 

A  Rome,  dès  cette  heure,  sont  transférées  les  pro- 
messes. 

Albe  sera  oubliée  ;  un  jour,  on  ne  saura  plus  où  elle 
fut. 

Bile  sort.  La  foule  s'écarte  pour  la  laisser  passer.  Moment  de  silenca. 
TITIUS. 

Comment  Casca  a-t-il  laissé  vivre  cette  fille? 
Elle  est  plus  dangereuse  qu'Antistius.  On  ne  sau- 
rait être  la  sibylle  de  deux  pouvoirs  successifs. 

UNE   VOIX. 

I 

Il  a  eu  pitié. 

UNE    AUTRE   VOIX. 

Ohirimbécile! 

AUTRE. 

Il  eût  fallu  la  tuer  avec  Antistius» 


398  LE  PRÊTRE  DE  NEML 


AUTRE 


C'eût  été  bien  inutile.  La  sibylle  vit  toujours.  Ce 
que  ces  femmes  ont  d'étrange,  c'est  qu'elles  ne 
meurent  jamais.  11  y  a  toujours  une  sibylle. 

DOLABELLA. 

Mais  il  faut  surveiller  cette  fille. 

METIUS. 

Laissez.  La  femme  n'est  rien  sans  l'homme. 
Antistius  est  mort.  Demain,  il  ne  sera  plus  ques- 
tion d'elle. 

LATRO,    à  Metius. 

Monseigneur  pense-t-il  à  remplacer  Casca?  Je 
suis  là  tout  prêt.  11  s'en  est  fallu  dp  biep  peu 
que  je  ne  sois  maintenant  le  prêtre  légitime.  Or, 
quand  la  légitimité  fait  défaut,  on  prend  le  plus 
près  d'elle  que  l'on  peut.  J'ai  été  le  compère  de 
Casca;  je  le  vaux.  Allez,  c'est  bien  moi  qui  suig 
désigné  pour  lui  succéder. 


ACTE  CINQUIEME.  399 

SCÈNE  V 

HERDONIUS    arrive  de  Rome  essoufflé 

Je  viens  de  Rome.  Mauvaise  nouvelle  !  Romulus 
a  tué  son  frère.  La  ville  est  fondée.  La  fondation 
de  toute  ville  doit  être  consommée  par  un  fratri- 
cide; au  fond  de  toutes  les  substructions  solides, 
il  y  a  le  sang  de  deux  frères. 

Emotion  dans  la  foule. 
VOIX    DIVERSES. 

Singulière  journée  !  Un  fratricide  qui  fonde  une 
ville  !  Un  brigand  devenu  prêtre  qui,  dit- on,  sauve 
une  autre  ville.  Le  train  du  monde  est  fait  pour 
détraquer  le  cerveau  humain.  Tout  cela  est  obscur, 
et  il  faudrait  l'écho  du  Vatican  pour  rendre  ces 
choses  un  peu  plus  claires  qu'elles  ne  sont.  Ce 
n'est  pas  sans  raison  que  Janus  a.  deux  visages.  Le 
monde  ne  marche  que  par  la   haine  de  frères 


400  LE  PRÊTRE  DE  NEMI. 

ennemis!  Que  la  volonté  des  dieux  s'accomplisse, 
et  puissent  fleurir  éternellement,  sur  nos  mon- 
tagnes, les  bonnes  lois  du  roi  Latinus  ! 

Une  voix  sourde  et  terrible  se  fait  entendre. 

UN  PrlOPHÈTE  d' ISRAËL,  captif,  qui  a  tout  vu 
de  Babylone. 

Parole  de  Iahvé  : 
Ainsi  les  nations  s'exténuent  pour  le  tide  , 
Et  les  peuples  se  fatiguent  au  profjt  du  feui 

(Jérémie,  LI,  58.) 


L'ABBESSE  DE  JOUARRE 


AVANT-PROPOS 

DE    LA    VINGT     ET    UNIÈME     ÉDITION 
(Extrait  d*uiie  ancienne  Vie  de  Platon) 

Quelques  jours  après  qu'il 

eut  donné  le  Phèdre,  Platon  se  promenait,  pour 
retrouver  les  souvenirs  qu'il  y  avait  évoqués, 
sur  les  bords  de  l'Ilissus,  vers  l'endroit  où  le 
ruisseau  forme  une  petite  cascade  h  l'entrée  du 
drome.  Euthyphron,  qui  s'exerçait  à  la  course 
avec  des  jeunes  gens  de  la  tribu  Gécropide, 
l'aborda  brusquement. 

—  Les  Athéniens,  dit-il,  sont  outrés  de  ton  dernier 
ouvrage.  Un  honnête  homme  qui  ne  songe  qu'à  marier 
ses  filles  ne  parle  jamais  de  l'amour.  Va  poursuivre 
ailleurs  tes  rêves  malsains;  dis,  que  cherches-tu  ici? 

—  Je  cherche,  répondit  Platon,  à  déterminer  Ten- 


404  L'ABBESSE    DE    JOUARRE 

droit  précis  où  Borée  enleva  la  nymphe  Orithye.  Les 
uns  prétendent  que  ce  fut  à  cette  place  ;  car  l'eau  y 
est  si  claire  et  si  belle,  que  des  jeunes  filles  ne  pou- 
vaient trouver  un  endroit  mieux  approprié  à  leurs 
jeux.  D'autres  pensent  que  ce  fut  à  quelques  stades 
plus  loin,  près  du  temple  de  Diane  Chasseresse.  Il  y 
a  là,  en  effet,  un  autel  consacré  à  Borée. 

—  Toujours  des  idées  pornographiques,  reprit 
Euthyphron ,  Gela  devient  chez  toi  une  véritable  ob 
session.  Que  t'importe,  je  te  prie,  cet  acte  coupable 
de  Borée  ?  Il  ne  faut  savoir  des  dieux  et  des  héros  que 
ce  qu'ils  ont  fait  d'imitable.  Je  suis  bien  aise,  du 
reste,  de  te  rapprendre;  désormais  tu  es  un  mort; 
tout  Athènes  répète,  à  l'heure  qu'il  est  :  «  Vous  savez, 
le  Phèdre  est  une  ordure.  »  Voilà  ce  que  fait  un  mot 
d'Euthyphron.  Désormais  on  ne  répandra  plus  les 
copies  de  tes  œuvres;  l'avenir  ignorera  le  nom  de 
Platon.  Toute  maison  d'Athènes  te  sera  fermée.  J'ai 
donné  le  mot  d'ordre.  Il  ne  te  restera  que  la  maison 
d'Aspasie. 

Il  prononça  ces  derniers  mots  avec  une  nuance 
particulière  de  mépris.  Platon  ne  put  retenir  un 
sourire. 

^Bel  Euthyphron,  répondit-il,  ni  le  temps  présent 


L'ABBESSE    DE    JOUARRE  405 

ni  l'avenir  n'appartiennent  aux  gens  de  la  sorte.  Dans 
ce  dialogue  qui  t'indigne  si  fort,  j'ai  cru  faire  une 
œuvre  noble,  poétique,  élevée,  morale.  Notre  cher 
pays  d'Athènes  professe,  à  l'égard  de  Tamour,  des 
opinions  vraiment  étranges  et  qui  mettraient  la  sa- 
gesse divine,  si  elle  avait  à  se  défendre,  dans  une 
position  singulière.  Je  vous  demande  quelle  apologie 
on  pourrait  faire  de  l'Éternel,  s'il  avait  attaché  le 
phénomène  capital  de  l'univers,  la  reproduction  de 
kl  vie,  à  un  acte  riaicule,  sujet  d'éternelles  plaisan- 
teries pour  les  uns,  à  un  acte  ordurier,  [sujet  de 
réprobation  pour  les  autres  !  Et  que  dire  de  ce 
bizarre  dessein  d'avoir  créé  la  beauté,  pour  interdire 
ensuite  qu'on  l'aime?  Il  faudrait,  afin  d'être  consé- 
quent, soutenir  que  la  beauté  est  l'œuvre  d'un  démon 
méchant,  et  autant  que  possible  la  détruire.  Les  blas- 
phèmes contre  l'amour  viennent,  comme  toutes  les 
grandes  erreurs,  d'une  basse  conception  de  la  Di- 
vinité. 

>  Pour  moi,  je  crois  que  la  Divinité  a  bien  fait  ce 
qu'elle  a  fait.  L'amour  est  le  véritable  Orphée,  qui  a 
tiré  l'homme  de  l'animal.  Grâce  à  l'amour,  tout  être 
a  son  heure  de  bonté,  la  plus  lourde  créature  voiî 
s'entr'ouvrir  un  moment  son  ciel  de  plomb.  Le 
principe  qui  dans  la  nature  fait  la  fleur,  qui  dans 
le  monde  vivant  fait  la  beauté,  qui  dans  le  monde 


406  L'ABBESSE     DE     JOUARRE 

humain  fait  la  vertu,  le  charme,  la  pudeur,  est  pour 
moi  quelque  chose  de  grand,  de  pur  et  de  saint.  Ce 
côté-là  de  la  réalité  me  paraît  valoir  la  peine  d'êtie 
étudié.  Je  suis  persuadé  qu'il  occupera  une  grande 
place  dans  la  philosophie  de  l'avenir,  et  qu'alors  on 
tiendra  pour  choses  également  niaises  la  polisson- 
nerie grivoise  et  les  effarouchements  hypoci  iies  d'une 
pudeur  affectée.  La  vérité  ne  doit  pas  se  subordonner 
aux  petitesses  de  gens  qui  mesurent  tout  à  leurs 
chétives  pensées. 

>  N'ayant  jamais  profané  l'amour,  j'ai  plus  de 
droits  que  personne  à  en  parler.  Je  ne  saurais  me 
gêner  ni  pour  les  hypocrites  ni  pour  les  libertins. 
Je  ne  suis  pas  responsable  dé  la  sottise  d'un 
rustique  à  qui  on  donnerait  un  parfum  exquis  à 
sentir,  et  qui,  au  lieu  de  le  sentir,  l'avalerait.  J'écris 
pour  les  purs.  — Au  fond,  la  relation  des  deux  sexes 
est  une  forme  très  limitée  et  très  particulière  de 
l'amour.  La  même  fonction,  qui  fait  que  l'homme 
embrasse  la  vertu  par  goût  pour  la  femme  et  impose 
silence  à  ses  objections  contre  la  destinée  à  la  vue 
de  la  grâce  pleine  de  vénusté  avec  laquelle  la  femme 
s'y  soumet,  cette  fonction  contribue  au  travail  le 
plus  abstrait;  l'amour  collabore  aux  recherches  du 
géomètre,  aux  méditations  du  philosophe.  L'être 
incomplet  est  stérile  dans  tous  le)  sens.  Je  n'ai  pas 


L'ABBESSE     DE    JOLARRE  407 

cru  que  la  philosophie  pût  expliquer  le  monae  sans 
tenir  compte  de  ce  qui  est  l'âme  du  monde.  J'ai 
voulu  que  mon  œuvre  fût  l'image  de  l'univers;  j'ai 
dû  y  faire  une  place  à  l'amour. 

Euthyphron,  rouge  de  colère,  tourna  le  dos 
avec  le  geste  d'un  homme  qui  ne  veut  pas  en- 
tendre. Ce  matin-là,  le  ciel  et  la  terre  échan- 
geaient des  baisers  inouïs  de  tendresse;  les 
asphodèles  étaient  comme  ivres  de  rosée,  les 
cigales  semblaient  affolées  de  leur  chant,  et  les 
abeilles  faisaient  rage  sur  les  fleurs.  Platon  s'en- 
fonça dans  lès  sentiers  de  l'Hymette,  et  conçut 
ridée, du  Banquet  chez  Agathon,  où  tous  les 
convives  diraient  leur  opinion  sur  l'amour.  D'an- 
ciens scoliastes  prétendent  que,  dans  la  rédac- 
tion primitive,  Aspasie  avait  sa  place  à  côté  de 
Socrate  et  d'Aristophane.  Puis,  par  des  motifs 
qu'on  ignore,  Platon  crut  que,  dans  son  dialogue, 
il  ne  devait  y  avoir  que  des  hommes. 

C'est  ainsi  que  ce  vieux  maître  aimait  quelque- 
fois à  philosopher  avec  un  sourire  et  à  dérouter 
la  pruderie  des  esprits  étroits. 


AVANT-PROPOS 

DE   LA   PREMIÈRE   ÉDITION 


De  ma  fenêtre,  au  Collège  de  France,  je  vois 
chaque  jour  tomber  pierre  à  pierre  les  der- 
niers pans  de  mur  du  collège  du  Plessis,  fondé 
par  GeoffroiDu  Plessis,  secrétaire  du  roi  Phi- 
lippe le  Long,  en  1317,  agrandi  auxvii*  siècle 
par  Richelieu,  et  qui  fut,  au  xvin%  un  des 
centres  de  la  meilleure  culture  philosophique. 
C'est  là  que  Turgot,  le  grand  homme  le  plus 
accompli  de  notre  histoire,  reçut  son  éduca- 
tion de  l'abbé  Sigorgne,  le  premier,  en  France, 
qui  comprit  parfaitement  les  idées  de  New- 
ton. Le  collège  du  Plessis  fut  fermé  en  1790 
En  1793  et  179/j,  il  devint  la  plus  triste  pri- 


410  L'ABBESSE    DE    JOUARRE 

son  de  Paris.  On  y  mettait  les  suspects,  en 
quelque  sorte  condamnés  d'avance;  on  n'en 
sortait  que  pour  aller  au  tribunal  révolution- 
naire ou  à  la  mort. 

Je  cherche  souvent  à  me  représenter  les  dis- 
cours qu'ont  dû  entendre  ces  cellules,  éven- 
trées  par  les  démolisseurs,  ces  préaux,  dont 
les  derniers  arbres  viennent  d'être  abattus. 
Je  me  figure  les  conversations  qui  ont  été 
tenues  dans  ces  grandes  salles  du  rez-de- 
chaussée,  aux  heures  qui  précédaient  l'appel, 
et  j*ai  conçu  une  série  de  dialogues  que  j'in- 
titulerais, si  je  les  faisais,  Dialogues  de  la  der- 
nière nuit.  L'heure  de  la  mort  est  essentielle- 
ment philosophique.  A  cette  heure-là,  tout 
le  monde  parle  bien,  car  on  est  en  présence 
de  Tinfini,  et  on  n'est  pas  tenté  de  faire  des 
phrases.  La  condition  du  dialogue,  c'est  la 
sincérité  des  personnages.  Or  l'heure  de  la 
mort  est  la  plus  sincère  de  toutes,  quand  on 
arrive  à  la  mort  dans  les  belles  conditions, 
c'est-à-dire  entier,  sain  d'esprit  et  de  corps, 
sans  débilitation  antérieure.  L'ouvrage  que 


L'ABBESSK     DR     JOUARFIE  411 

j'offre  au  public  est  probablement  le  seul  de 
cette  série  que  j'exécuterai.  J'ai  encore  un 
grand  ouvrage  d'histoire  religieuse  à  faire. 
J'entrevois  la  possibilité  de  le  terminer.  Je 
ne  me  permettrai  plus  désormais  de  divertis- 
sement. 

Ce  qui  doit  revêtir,  à  l'heure  de  la  mort, 
un  caractère  de  sincérité  absolue,  c'est 
l'amour^  Je  m'imagine  souvent  que,  si  l'hu- 
manité acquérait  la  certitude  que  le  monde 
dût  finir  dans  deux  ou  trois  jours,  l'amour 
éclaterait  de  toutes  parts  avec  une  sorte  de  fré- 
nésie ;  car  ce  qui  retient  l'amour,  ce  sont  les 
conditions  absolument  nécessaires  que  la  con- 
servation morale  de  la  société  humaine  a  im- 
posées. Quand  on  se  verrait  en  face  d'une 
mort  subite  et  certaine,  la  nature  seule  par- 
lerait ;  le  plus  puissant  de  ses  instincts,  sans 
cesse  bridé  et  contrarié,  reprendrait  ses 
droits;  un  cri  s'échapperait  de  toutes  les 
poitrines,  quand  on  saurait  qu'on  peut  ar.pv^o- 
cher  avec  une  entière  légitimité  de  l  arbre 
entouré  de  tant  d'anathèmes.  Cette  sécurité 


412  L'ABBESSE    DE    JOUARRE 

de  conscience,  fondée  sur  l'assurance  que 
l'amour  n'aurait  aucun  lendemain,  amènerait 
des  sentiments  qui  mettraient  l'infini  en  quel- 
ques heures,  des  sensations  auxquelles  on 
s'abandonnerait  sans  craindre  de  voir  la 
source  de  la  vie  se  tarir.  Le  monde  boirait  à 
pleine  coupe  et  sans  arrière-pensée  un  aphro- 
disiaque puissant  qui  le  ferait  mourir  de  plai- 
sir. Le  dernier  soupir  serait  comme  un  baiser 
de  sympathie  adressé  à  l'univers  et  peut-être 
à  quelque  chose  au  delà.  On  mourrait  dans 
le  sentiment  de  la  plus  haute  adoration  et 
dans  l'acte  de  prière  le  plus  parfait. 

C'est  ce  qui  arrivait  aux  martyrs  de  la  pri- 
mitive Église  chrétienne.  La  dernière  nuit 
qu'ils  passaient  ensemble  dans  la  prison  don- 
nait lieu  à  des  scènes  que  les  rigoristes  dés- 
approuvaient ;  ces  funèbres  embrassements 
étaient  la  conséquence  d'une  situation  tragi- 
que et  du  bonheur  qu'éprouvent  des  hommes 
et  des  femmes  réunis,  à  mourir  ensemble  pour 
une  môme  cause.  Dans  une  telle  situation,  le 
corps,  qui  va  être  supplicié  tout  à  l'heure, 


L'ABBESSE    DR    JOUARRE  413 

n'existe  déjà  plus.  L'idée  seule  règne;  la 
grande  libératrice,  la  mort,  a  tout  abrogé;  on 
est  vraiment  par  anticipation  dans  le  royaume 
de  Dieu. 

J'espère  que  mon  Abbesse  plaira  aux  idéa- 
listes, qui  n'ont  pas  besoin  de  croire  à  l'exis- 
tence d'esprits  purs  pour  croire  au  devoir,  et 
qui  savent  bien  que  la  noblesse  morale  ne 
dépend  pas  des  opinions  métaphysiques.  On 
entend  sans  cesse,  de  nos  jours,  et  dans  les 
sens  les  plus  opposés,  parler  de  l'affaiblisse- 
ment des  croyances  religieuses.  Combien,  en 
pareille  matière,  il  faut  prendre  garde  au  mal- 
entendu !  Les  croyances  religieuses  se  trans- 
forment ;  elles  perdent  leur  enveloppe  sym- 
bolique, qui  n'est  que  gênante,  et  n'ont  plus 
besoin  de  la  superstition.  Mais  l'âme  phi- 
losophique n'est  en  rien  atteinte  par  ces 
évolutions  nécessaires.  Le  vrai,  le  beau,  le 
bien  ont  par  eux-mêmes  assez  d'attrait  pour 
n'avoir  pas  besoin  d'une  autorité  qui  les 
commande,  ni  d'une  récompense  qui  y  soit 
attachée.  L'amour,  surtout,  gardera  toujours 


414  L'ABBËSSE     DE    JOUARRE 

son  caractère  sacre.  Dans  les  pays  de  foi 
naïve,  comme  la  Bretagne,  la  pauvre  fille  qui 
s'abandonne,  au  moment  de  la  jouissance 
suprême,  fait  le  signe  de  la  croix.  Les  para- 
doxes modernes  ne  m'inspirent  pas  plus  d'in- 
quiétude pour  la  persistance  du  culte  idéal 
que  pour  la  perpétuité  de  l'espèce.  Le  dan- 
ger ne  commencerait  que  le  jour  où  les 
femmes  cesseraient  d'être  belles,  les  fleurs 
de  s'épanouir  voluptueusement,  les  oiseaux 
de  chanter.  Dans  nos  terres  clémentes,  et 
avec  nos  races  amies  du  plaisir,  ce  danger- 
là,  grâce  à  Dieu,  paraît  encore  fort  éloigné. 


PERSONNAGES  : 


JULIE-CONSTANCE    DE   SAINT-FLORENT,    abbesse"  de 

Jouarre;  figure  au  quatrième  acte  sous  le  nom  de  M""*  Jcuan. 
LE   MARQUIS   DE    SAINT-FLORENT,  son  frère. 
LE   MAUQUIS   D'ARCY. 
LE   COMTE    DE   LA  FERTÉ. 
LA  FRESNAIS,  officier  républicain. 
JULIETTE,  enfant. 
L'ABBÉ  CLÉMENT. 

GUILLAUMIN,  concierge  de  la  prison  du  Plessis. 
JACQUEMET,  commissaire. 
JEANNE,  femme  de  Guillaumin. 
M"«  AUGUSTE,       . 
M"«  DENYS        •      [  marchandes  de  pain  d'épices, 

GROMMELARD,      / 

RABOURDIN,  (  ^««^«1"«^^«- 

FRANÇOIS,  jardinier. 

Un  Sergent. 

Condamnés,  Militaires,  NouveUistes,  Promeneuri. 


ACTE   PREMIER 

L'acte  se  passe  dans  le  préau  de  l'ancien  collège  du  Plessis,  devenn 
prison.  (Quelques  arbres ,  bancs  et  chaises  de  paille.  Portes 
Titrées  au  fond,  donnant  dans  Tintérieur  du  collège. 


SCENE  PREMIERE 

Sur  un  banc,  à  gauche,  le  marquis  d'Arcy,  pâle,  se  tenant  la  tête 
dans  les  mains.  A  côté  de  lui,  le  comte  de  la  Ferté.  D'autres  con- 
damnés vont  et  viennent  lentement:  les  uns  seuls,  les  autres 
par  groupes.  Sur  un  banc,  vers  la  droite,  deux  ou  trois  femmes, 
vêtues  de  noir,  la  figure  à  demi  voilée.  Au  premier  plan,  Guil- 
laumin,  tenant  un  trousseau  de  clefs,  et  Jacquemet.  —  Roulement 
de  tambour. 


6UILLADMIN. 

,  Triste  métier,  tout  de  même,  que  nous  faisons  là  ! 
Pauvre  Plessis  !  Depuis  quatre  ans  qu'il  est  devenu 
propriété  nationale,  à  quels  désolants  offices  je 
l'ai  vu  servir  !  Espérons  que  la  nation  trouvera 
de  meilleurs  emplois  pour  ses  propriétés  à  l'ave- 

27 


418  L'ABBESSE     DE    JOUAIIRE 

nir.  Ces  murs  suintent  la  mort.  Dire  qu*on  ne  va. 
de  chez  nous,  qu'au  tribunal  révolutionnaire  ou  à 
réchafaud!..c 

JACQUEMET. 

C'est  vrai;  je  n*ai  vu  personne  sortir  d'ici 
acquitté  ou  gracié.  La  porte  de  notre  hangar  là-bas 
ne  s'ouvre  que  pour  la  charrette  qui  vient  chaque 
matin  chercher  sa  fournée.  C'est  horrible  ! 

GDILLAUMIN. 

Moi,  j'ai  la  conscience  en  repos.  J'étais,  depuis 
dix  ans,  portier  du  collège  du  Plessis  ;  le  collège 
du  Plessis  est  devenu  une  prison,  je  suis  portier 
de  la  prison.  Que  pouvais-je  faire?  Un  concierge 
ne  peut  cependant  pas  abandonner  la  porte  qu'il 
est  chargé  de  garder. 

JACQUEMET. 

Et  moi  donc?...  J'étais  commissaire  des  prisons 
du  roi.  Il  n*y  a  plus  de  roi  ;  mais  il  y  a  tout  de 


ACTE   PREMIER.  419 

même  des  prispns.  Il  faut  des  gens  saehant  leur 
état  pour  les  garder.  On  m*a  délégué  à  celle-ci.  Le 
Comité  de  salut  public  tire  de  chacun  ce  que  com- 
porte son  emploi.  Nous  sommes  dans  un  temps 
où  le  mal  est  une  force,  où  il  faut  détruire  le  prix 
de  la  vie  humaine,  où  la  parole  est  à  la  hache  et 
au  maillet.  Plus  on  est  voué  à  une  basse  besogne, 
plus  on  sert,  à  l'heure  qu'il  est.  Après  tout, 
d'autres  seraient  pires  que  nous.  En  cachette, 
nous  trouvons  encore  le  moyen  de  rendre  service 
k  de  pauvres  diable**. 


SCENE   II 

On  entend  dans  !o  lointain  le  Ça  ira  nt  lo  Chant  du  dépari 
PllEMIEll    CONDAMNÉ. 

Quelle    infernale    musique!   Quelle    dérision! 
Oh  !  tuez-nous  du  moins  sans  nous  insulter  ! 


420  L^ABBESSE  DE  JOUARRB. 

DEUXIÈME    COiNDAMNÉ. 

Cruelle  expiation  d*avoir  rêvé  le  bonheur  des 
hommes! 

AUTRE. 

Quelle  leçon  pour  Tavenir  !  Comme  on  se  gar- 
dera maintenant  de  travailler  au  bien  du  peuple  ! 

AUTRE. 

Oui,  le  peuple  tue   ceux  qui  Taiment.    C'est 
affreux  ! 

AUTRE. 

Et  dire  qu'on  ne  se  découragera  pas  néan- 
moins de  se  sacrifier  pou  r  lui  ! 

AUTRE. 

Encore  douze  heures.  0  Dieu  ! 

On  Mtend  dans  la  rae  1«  eh  :  La  victoire  <m  la  mort!  Jacquemet  sort 


ACTE  PREMIER.  421 


SCENE  III 

LE     COMTE    DE     LA     FERTÉ,     à  D'Arcy. 

Ce  qu'il  y  a  d'insupportable,  c'est  de  mourir 
pour  une  race  de  singes.  Ce  qui  se  passe  est 
odieux,  c'est  surtout  bête.  Entendez-vous  ces  for- 
fanteries de  gens  ivres,  cet  enthousiasme  de  ba- 
dauds. Ils  s'imaginent  vaincre  des  armées  sérieuses 
avec  des  gasconnades.  On  se  croirait  à  Naples  . 
Faccia  féroce  al  nemico  t  Est-ce  assez  grotesque? 


d'arcy. 


Oui,  à  moins  que  ce  ne  soit  admirable. 

LA   FERTÉ. 

Que  dites- vous? 


d'arcy. 


S'ils  sont  vaincus,  ce  qui  se  passe  n'aura  été 


422  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

qu'un  amas  de  crimes,  de  sottises,  d'impertinences. 
S'ils  sont  vainqueurs ... 

LA     FERTÉ. 

Mais  c'est  impossible.  Pouvez- vous  croire  que 
le  désordre,  l'anarchie,  la  bassesse  l'emportent 
sur  l'ordre,  la  discipline,  la  raison  ;  qu'une  vile 
canaille,  en  rupture  de  ban,  triomphe  de  l'Europe 
civilisée?  Aujourd'hui,  c'est  le  crime;  demain,  ce 
sera  la  honte.  Voilà  pourquoi  j'attends  leur  coup 
de  hache,  irrité,  écœuré.  J'ai  vingt  fois  bravé  la 
mort;  sur  un  signe  du  devoir,  j'irais  à  l'instant  au- 
devant  d'elle.  Mais  une  mort  sordide,  qu'on  reçoit 
sans  pouvoir  la  donner,  commandée  par  les  plus 
ignobles  suppôts  de  la  plus  honteuse  révolte... 
horreur  !  Je  ne  croirais  plus  à  la  noblesse  de  mon 
sang,  si  je  ne  répondais  à  de  telles  injures  par 
une  protestation  muette,  par  un  acte  de  mépris. 

d'arcy. 

Je  suis  plus  résigné  que  vous,  cher  compagnon 


ACTE  PREMIER.  423 

d^armes.  Il  faut  attendre.  Si,  dans  les  douze  ou 
quinze  heures  qui  nous  séparent  de  la  mort,  j'en- 
tendais un  cri  de  victoire,  je  mourrais  consolé.  Le 
sentiment  de  la  patrie,  que  nous  avons  créé,  nous 
autres  gentilshommes  libéraux,  mais  auquel  Tan- 
cien  ordre  social  ne  permettait  de  se  développer 
qu'à  aemi,  acquiert  peut-être  en  ce  moment  toute 
sa  force.  Ce  que  nous  avons  voulu,  ce  à  quoi 
nous  avons  consacré  notre  vie,  se  développe  sans 
nous  et  contre  nous;  il  faut  y  applaudir  quand 
même.  L'inexorable  loi  qui  gouverne  les  choses 
humaines  fonde  la  justice  avec  l'injustice,  le  pro- 
grès de  la  raison  avec  la  barbarie.  Nous-mêmes, 
n'avons-nous  pas  été,  à  l'origine,  les  instruments 
irréfléchis  du  mouvement  que  nous  voudrions 
maintenant  arrêter  ?  Chacun  obéit  à  sa  nature. 
Pour  moi,  je  suis  toujours  avec  ceux  qui  aspirent 
à  l'inconnu.  La  justice  est  en  avant  de  nous,  et  non 
pas  en  arrière, 

LA    FERÏÉ. 

Voa<4  voulez  donc  enlever  à  la  victime  sa  der- 


424  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

nîère  consolation,  le  droit  de  maudire  ses  bour- 
reaux ? 

d'arcy. 

Au  contraire,  je  veux  prouver  à  la  victime 
qu'elle  a  toujours  le  droit  de  se  consoler.  Je  le 
vois,  dans  les  grandes  pacifications  de  l'avenir, 
ce  temple  des  victimes,  où  un  même  encens  fu- 
mera en  rhonneur  de  ceux  qui  donnèrent  leur  vie 
pour  des  causes  opposées.  Je  vois  ses  coupoles 
dominant  Paris,  et  chacun  à  son  tour  gravissant 
la  colline,  le  front  incliné  au  souvenir  de  ses  an- 
cêtres et  l'œil  rempli  de  pleurs. 

LA    FERTÉ. 

De  vous  à  ceux  qui  croient  à  la  Providence,  je 
vois  peu  d'intervalle. 

d'arcy. 

Il  y  en  a  peu,  en  effet.  J'ai  été  élevé  dans  ce 
collège,  plein  encore  des  souvenirs  de  M.  Tur- 
got  ;  je  respirai,  dès  mon  enfance,  le  parfum  de 


ACTE   PREMIER.  425 

sagesse  que  répandait  autour  d'elle  cette  grande 
âme,  tendre  et  bonne,  sincère  et  droite,  qui  était 
une  dénionstration  vivante  de  la  vertu.  A  l'ombre 
de  ces  mêmes  arbres,  sous  ces  mêmes  portiques, 
alors  si  paisibles,  nous  discutions  avec  des  maîtres 
éclairés  les  hauts  problèmes  qui  sont  la  noblesse 
de  la  vie  et  la  consolation  de  la  mort.  Nous  arri- 
vâmes à  penser  qu'entre  tous  ceux  qui  croient  à 
l'idéal,  quelles  que  soient  leurs  apparentes  diver- 
gences, il  n'y  a  qu'une  différence  dans  la  manière 
de  parler.  Là-bas,  ce  petit  prêtre  se  console  avec 
son  christ.  Moi,  j'ai  la  certitude  que  mon  exis- 
tence entrera  comme  un  élément  dans  une  œuvre 
éternelle.  Je  suis  moins  éloigné  de  lui  que 
de  l'épicurien  qui  se  lamente  sur  la  perte  de 
la  vie. 

LA    FERTÉ. 

Merci  pour  ces  paroles,  ami  très  cher.  Demain, 
dans  la  charrette  fatale,  je  me  mettrai  à  côté  de 
toi.  Tu  seras  mon  prêtre.  Je  renonce  à  la  haine  ; 
grâce  à  toi,  je  vais  pouvoir  pleurer. 


421)  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

D*ARGY. 

Oui,  la  planète  Terre  est  une  douce  patrie  ;  on  ne 
saurait  la  quitter  sans  regrets.  Te  dirai-je  la  folie 
qui  me  traverse  l'esprit?  Je  voudrais  revivre  en 
une  heure  toute  ma  vie.  Je  voudrais  voir  auprès  de 
moi  tous  les  êtres  que  j'ai  aimés,  pour  les  embras- 
ser une  dernière  fois.  Chères  images  du  passé, 
dois-je  vous  accueillir?  dois-je  vous  repousser? 
Non  ;  venez  toutes  me  procurer  un  dernier  songe. 

Il  ferme  les  yeux,  et  11  se  rejette  en  arrière. 

SCÈNE  IV 


On  entend  frapper  à  la  porte  d'écrou.  Guillaumin  ouvre.  Jacquo- 
met  entre,  faisant  passer  devant  lui  Tabbesse  de  Jouarre.  L'ab- 
besse  est  vêtue  d'un  long  costume  noir  et  d'une  sorte  de  voile  qui 
l'enveloppe  du  haut  de  la  tête  jusqu'aux  pieds.  Bandeau  blanc 
sur  le  haut  du  front.  Elle  jette  un  coup  d'oail  rapide  sur  toute 
la  cour,  sans  arrêter  ses  regards  sur  personne.  Elle  se  dirige  vert 
une  chaise  à  gauche. 


D    A  R  G  Y,    ouvrant  les  yeux  et  se  retouinant. 

Vœu  trop  exaucé!  Le  passé  lui-même  se  levant 


ACTE    PREMIER.  421 

devant  moi  !  L'abbesse  de  Jouarre,  la  seule  femme 
que  j'aie  aimée!  Aussi  belle,  aussi  calme  que 
jamais  ! 

Il  se  lève,  et,  après  avoir  hésité  un  instant,  s'approche  de  l'abbeso^. 
L   ABBESSE,    le  reconnaissant. 

0  mon  ami,  quel  jeu  du  sort!...  Non,  l'heure 
est  trop  solennelle  ;  ce  serait  une  profanation.  Ne 
me  voyez  pas,  ne  me  reconnaissez  pas.  Faisons 
comme  si  nous  étions  morts  tous  les  deux  ;  nous  le 
serons  dans  douze  heures. 

D    ARC  Y,    vivement. 

Cette  rencontre  est  Tindice  d*une  haute  volonté 
pleine  d'amour.  Le  ciel  nous  offre  une  dernière 
joie.  Julie,  la  repousser  serait  un  crime.  Rappe- 
lez-vous le  Christ,  qui  refusa  d'abord  le  calice, 
mais  ne  repoussa  pas  l'ange  consolateur. 

L^ABBBSBB. 

Non;  si  vous  m'aimez,  laissez-moi.  Je  vous  le 


428  L'ABBESSE  DE  JOUAHRE. 

demande.  Il  me  sera  doux  de  penser  que  je  meurs 
avec  vous.  Ce  soir,  dans  ma  cellule  de  condamnée, 
demain,  sur  les  bancs  de  la  charrette,  vous  serez 
dans  ma  pensée.  Mais  songez  au  respectueux 
amour  qui  a  toujours  empêché  nos  lèvres  de  se 
joindre.  Songez  à  mon  vœu,  rendu  mille  fois  plus 
sacré  par  le  martyre  que  j*endure  pour  lui  ;  res- 
pectez ce  bandeau  que  ie  porterai  demain  sur 
l'échafaud.  D'Arcy,  je  vous  connais  ;  vous  êtes  la 
plus  grande  âme,  le  plus  grand  cœur  que  Dieu  ait 
fait  en  nos  tristes  jours.  Je  vous  aime.  Au  nom 
de  notre  amour,  laissez-moi  ;  ne  me  reconnaissez 
pas. 

Elle  tombe  lar  une  chaise,  et  fond  en  larmes.  D'Arcy  s'écarte.  Au  iout 
d'un  moment  de  silence,  l'abbesse  se  lève  et  s'approche  de  Jacquemet. 

(AJacquemet.)  Mousleur,  n€  pourriez-vous  pas  m'in- 
diquer  sur-le-champ  la  cellule  que  je  dcis  occuper 
cette  nuit  ? 

JACQUEMET,  bas. 

Tout  à  votre  service,  madame. 

Il  la  conduit  à  une  des  portes  donnant  sur  l'intérieur,  et  la  loït 


ACTE  PREMIER.  429 


SCENE     V 

d'arct. 
Est-ce  une  vision?  est-ce  une  réalité? 

LA    FERTÉ. 

C'est  en  tout  cas,  cher  ami,  la  plus  belle  récom- 
pense de  votre  vie,  si  noble  et  si  pure.  De  tels 
hasards  feraient  croire  à  Dieu.  Entrevoir,  un 
instant  avant  de  mourir,  la  femme  supérieure  qui 
a  traversé  votre  vie  en  y  versant  le  charme,  puis 
la  voir  s'évanouir  comme  une  ombre  sur  le  seuil 
de  l'infini  !  quelle  destinée  favorisée  entre  toutes  ! 
Ah!  D'Arcy,  vous  avez  des  raisons,  vous,  de  bé- 
nir la  mort.  Deux  fois  seulement,  j'ai  aperçu  la 
merveille  de  sagesse,  de  raison  et  de  beauté, 
dont  vous  avez  pu  étudier  toutes  les  perfections 
intérieures.  C'était  chez  notre  ami,  le  marquis  de 


430  L'ABBESSE   DE   JOUARRE. 

Saint-Florent,  son  frère  aîné.  La  solidité  de  son 
jugement,  Tétonnante  liberté  de  son  esprit  for- 
maient un  ravissant  contraste  avec  l'habit  qu'elle 
portait;  c'était  comme  un  parfait  accord  résul- 
tant de  notes  opposées,  la  philosophie  de  notre 
temps  et  l'amour  du  passé  fondus  ensemble  et 
pacifiés.   Comme  je  comprends  que  vous  l'ayez 


aimée  ! 


d'arcy. 


Ce  mot  ne  peut  s'appliquer  qu'avec  réserve  à 
l'affection  qui  nous  unit.  J'eus  pour  elle  une  de  ces 
amitiés  d'enfance  qui  embaument  toute  une  vie  et 
servent  de  chemin  couvert  à  l'amour,  en  permettant 
une  grande  familiarité.  Elle  a  vingt-quatre  ans; 
j'en  ai  quarante!  Je  l'avoue,  j'eus  une  heure 
''"ueUe;  ce  fut  le  soir  où,  pour  la  première  fois 
^lle  avait  au  plus  seize  ans) ,  je  la  vis  en  costume 
religieux  dans  le  salon  de  son  père.  L'abbaye  de 
riouarre  était  due  comme  un  fief  aux  grands  ser- 
vices que  sa  famille  avait  rendus  à  l'État.  Sa 
sagesse,    sa  raison  précoce,  le  sérieux  de  son 


ACTE  PREMIER.  431 

esprit,  son  goût  pour  l'étude  la  désignaient,  d'ail- 
leurs, pour  des  fonctions  que  nous  espérions  alors 
faire  tourner  au  profit  de  la  morale  publique  et  de 
l'éducation  de  la  nation.  Elle  pensait  que,  pour 
aider  au  progrès  de  l'esprit,  il  faut  être  irrépro- 
chable sur  les  mœurs.  Avec  les  plus  libres  opi- 
nions et  la  plus  ferme  raison,  elle  fat  aussi  pure 
que  les  saintes  du  moyen  âge ,  dominées  par  la 
foi  la  plus  absolue.  C'était  plaisir  de  la  voir  dis- 
cuter du  ton  le  moins  alarmé  tous  les  problèmes 
du  temps,  soutenir  les  droits  du  peuple,  appeler  de 
ses  vœux  un  christianisme  libéral,  qui  eût  appliqué 
des  institutions  séculaires  et  des  richesses  deve- 
nues nationales  à  l'éducation  du  peuple.  On  eût  dit 
sainte  Fare  ou  sainte  Bathilde,  ayant  lu  Voltaire 
et  commentant  Rousseau.  Sa  beauté,  relevée  par 
le  minimum  de  costume  religieux  qu'elle  portail 
dans  le  monde,  était  une  coupe  pleine  d'enchan 
tements.  La  revoir,  quand  on  avait  causé  avec 
elle,  devenait  une  soif,  un  besoin  de  toutes  les 
heures,  une  obsession. 


432  L'ABBESSE   DE  JOUARRE. 

J 'avais  donc  alors  trente-deux  ans  ;  son  inves- 
titure, selon  les  usages  du  temps,  constituait 
plutôt  une  intention  qu'un  vœu  formel.  Gomment, 
me  direz-vous,  n'essayai-je  pas  de  l'arracher  à  des 
liens  assez  artificiels,  vu  nos  idées  philosophiques, 
et  de  contracter  avec  elle  une  union  qui  eût  été, 
sans  aucun  doute,  la  perfection  du  mariage  ?  Parce 
que  je  l'aimais  trop  et  que  nos  principes  étaient 
trop,  complètement  les  mêmes.  Sans  partager  les 
anciennes  croyances,  j'aurais  cru  commettre  un 
sacrilège,  non  seulement  en  la  détournant  de  ses 
devoirs,  mais  en  concevant  même  l'idée  qu'elle 
pût  en  être  détournée.  C'eût  été  détruire  de  mes 
mains  ma  propre  idole.  Fermes  dans  notre  foi 
philosophique,  nous  espérions  encore  que  l'Église 
serait  un  jour  la  plus  ardente  propagatrice  de 
ce  que  nous  tenions  pour  la  vérité.  Nous  disions 
souvent  que  la  réforme  rationnelle  de  l'Eglise 
ne  se  ferait  que  par  des  personnes  engagées 
dans  l'Église  et  absolument  en  règle  avec  ses 
observances  extérieures.  Le  déluge  est  venu,  em- 


ACTE  PREMIER.  433 

portant  tous  nos  rêves,  toutes  nos   espérances. 
Mais  la  virile  nature  de  mon  amie  ne  sut  jamais 
plier.   Elle  ne  quitta  l'abbaye ,  en   1790 ,   que 
quand  les  commissaires  vinrent  en  prendre  pos- 
session  au  nom  de  la  nation .  Elle    refusa    de 
suivre  son  frère,   le  marquis  de  Saint -Florent 
dans  l'émigration,  ne  voulut  jamais  abandonner 
sa  robe  noire,  son  bandeau,  et  vécut  tellement 
ignorée,  que  je  perdis  sa  trace.  J'aurais  craint, 
d'ailleurs,  en  la  cherchant,  de  la  dénoncer  aux 
rigueurs  de  nos  soupçonneux  tyrans;  car  vous 
savez  que,  depuis  dix-huit  mois,  ma  vie  est  celle 
d'un  proscrit.    Si  je  dois  m'étonner  de  quelque 
chose,  c'est  que  la  mort  ne  soit  venue  qu'aujour- 
d'hui me  frapper. 

LA    FERTÉ. 

Il  te  reste  quelques  heures.  Ne  vas-tu  pas  cher- 
cher à  la  revoir  ? 

ITArcy  tremble  et  pâlit^ 
28 


434  L'ABBESSE  DE  JOUARKE. 

d'argy. 
0  mort,  sois  ma  conseillère  ! 

U  letombe  dans  une  profonde  révthe. 

SCÈNE   VI 

Un  groupe  de  condamnés  passe. 
PREMIER    CONDAMNÉ. 

Le  jour  baisse  ;  quelle  nuit  en  perspective  î 

DEUXIÈME    CONDAMNÉ. 

L'appel  a  lieu  au  point  du  jour.  Au  mois  de 
juillet,  les  nuits  sont  courtes,  (suence.) 


Un  autre  groupe  passe. 
TROISIÈME    CONDAMNÉ. 


Pardonnez  mon  insistance;  je  tiens  tant  à  sa- 
voir votre  idée  précise  !  Voici,  à  ce  qu'il  me  semble, 
le  résumé  de  votre  opinion  :  il  est  gratuit  d'affir- 


ACTE  PREMIER.  435 

mer  Dieu;  il  est  téméraire  de  le  nier.  La  survi- 
vance de  la  personnalité  a  contre  elle  toutes  les 
apparences;  il  n'est  pas  impossible  cependant 
que,  dans  Tinfini  du  temps,  elle  se  retrouve. 

/  QUATRIÈME    CONDAMNÉ. 

C*est  cela  même. 

TROISIÈME    CONDAMNÉ. 

Dieu  vous  paraît,  je  crois,  plus  probable  que 
l'immortalité. 

QUATRIÈME    CONDAMNÉ. 

Beaucoup  plus. 


On  entend  un  roulement  de  tambour.  C'est  le  signal  pour  rentrer  dam 
les  cellules.  Les  condamnés  s'écoulent  lentemout  par  les  portos  du 
fond,  D'Arcy  reste  le  dernier,  et  s'entretient  tout  bas  avec  un  sergent 
qui  fait  des  signes  d'assentiment. 


LE    SERGENT,   bi-j. 

Je  ferai  ce  que  vous  désirez,  monsieur  le  mar- 
quis. 

Tous  sortent.  Le  roulement  cesse  par  uu  coup  sec. 


ACTE  II 


jL'acte  se  passe  dans  une  cellule  de  l'ancien  collège,  devenue  cel- 
lule de  prison;  pièce  grande  et  nue;  murs  blanchis  à  la  chaux. 
Une  petite  table  et  deux  ou  trois  chaises  de  paille  ;  au  coin,  à 
gauche,  une  couchette  et  un  vieux  fauteuil. 


SCENE  PREMIÈRE 

JULIE)   >eule,  assise  à  côté  de  la  petite  table. 

L'horreur  n*est  pas  de  mourir  :  c'est  de  mourir 
sans  un  témoin  de  son  innocence,  sans  un  juge 
qu'on  puisse  invoquer,  sans  un  œil  ami  qui  vous 
voie  et  vous  soutienne.  Ah  !  froides  abstractions, 
que  vous  êtes  des  consolatrices  insuffisantes  à  celui 
qui  est  en  face  du  néant.  Courage,  courage,  ô  mon 
cœur!  Huit  heures  d'attente!  que  c'est  long 
quand  le  terme  est  la  mort! 

Silence,  soupirs. 

J'ai  du  moins  l'assurance  d'avoir  accompli  ma 


I 


ACTE  DEUXIÈME.  437 

tâche.  J*ai  voulu  l'amélioration  du  sort  de  Thuma- 
nité;  j'ai  bien  servi  la  nation  envers  laquelle  ma 
naissance  m'avait  assigné  des  devoirs.  Descen- 
dante de  ceux  qui  ont  fondé  la  France,  j'ai  gardé 
leurs  traditions,  dont  la  première  était  la  fidélité 
au  serment  prêté.  La  règle  que  les  institutions 
existantes  m'imposèrent,  je  l'ai  respectée;  je 
meurs  à  mon  poste,  comme  tant  de  braves  de  ma 
famille,  qui  ont  versé  leur  sang  sur  les  champs  de 
bataille;  j'ai  le  droit  d'être  calme. 

L'EgHse,  avec  la  noblesse,  a  tiré  du  néant  cette 
nation,  qui  maintenant,  arrivée  à  la  virilité, 
égorge  ses  fondateurs.  Chacun  portera  sa  respon- 
sabilité devant  Dieu;  pour  moi,  je  tiendrai  mon 
front  haut  et  tranquille.  Ces  instituts  fondés,  trans- 
formés par  les  siècles  et  oii  le  bien  l'emportait  sur 
le  mal,  j'ai  contribué  à  les  maintenir.  J'ai  enseigné 
le  devoir  comme  l'entendait  le  passé,  en  pénétrant 
mes  leçons  de  l'esprit  de  mon  siècle.  J'ai  fait  le 
bien  dans  ma  mesure.  Je  n'ai  rien  à  me  repro» 
cher  ;  je  mourrai  en  paix. 


438  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

Ai-je  eu  tort  de  voir  clair,  quand  la  lumière  est 
venue  me  frapper?  Ai-je  eu  tort  de  suivre  le  mou- 
vement des  idées  philosophiques,  quand  il  est 
devenu  évident  que  les  croyances  reçues  étaient  en 
beaucoup  de  points  insoutenables?  Non,  non,  je  ne 
m'en  repentirai  jamais.  J'ai  obéi  à  la  raison.  Cette 
grande  et  bienfaisante  religion  chrétienne,  telle  que 
notre  race  et  les  siècles  l'ont  faite,  avait  réservé 
des  asiles  pour  les  femmes  sérieuses,  préparées  par 
leur  nature  d'élite  à  distinguer  le  fond  de  la  reli- 
gion, qui  est  Tâme  même  de  l'humanité,  des  erreurs 
qui  Tentachent.  J'ai  été  une  de  ces  femmes.  J'ai 
pris  au  sérieux  la  vérité.  Devais-je  renoncer  avec 
éclat  à  des  formes  dont  ma  raison  voyait  le  vide, 
tout  en  reconnaissant  ce  qu'elles  avaient  d'utile? 
Je  n'ai  pas  cru  devoir  le  faire.  M.  Turgot,  qui 
m'adopta  comme  sa  fille  spirituelle,  me  l'interdit. 
Il  disait  souvent  qu'il  n'avait  pu  se  résoudre  à 
porter  toute  sa  vie  un  masque  sur  son  visage.  Ge 
bandeau  n'est  pas  un  masque.  Il  est  le  signe  des 
devoirs  de  la  femme,  plus  stricts  que  ceux  de 


ACTE   DEUXIÈME.  439 

l'homme.  Il  rappelle  la  vieille  austérité  de  nos 
mères.  Ce  costume,  devenu  avec  le  temps  le  signe 
d'un  ordre  à  part,  était  celui  que  portaient  autrefois 
toutes  les  femmes  respectées.  Longue  série  de 
mères  chastes,  qui  avez  fait  la  noblesse  de  notre 
sang,  je  suis  votre  digne  fille  ;  j'ai  continué  votre 
tradition  à  ma  manière.  La  force  d'une  nation, 
c'est  la  pudeur  de  ses  femmes.  J'ai  gardé  mon 
vœu  à  la  patrie,  plus  encore  peut-être  qu'à  la 
religion,  (suence.)  Oui,  je  l'ai  gardé.  Il  n'y  a  pas  de 
vœu  pour  la  croyance  (on  croit  ce  qu'on  trouve 
vrai,  non>ce  qu'on  désire);  il  y  en  a  pour  la  règle 
de  la  vie.  J'ai  cru,  je  crois  encore  à  ce  qui  dans 
la  religion  ne  cnangera  jamais;  j'ai  enseigné  la 
règle  à  une  génération  qui  sera  un  jour  Tâme 
de  la  France.  A  vingt-quatre  ans,  j'ai  rempli 
ma  destinée.  Bourreaux  ineptes,  faites  votre 
ouvrage. 

Je  l'avoue,  j'aimais  la  vie.  Je  l'ai  trouvée  bonne 
et  savoureuse.  Dieu  fut  toujours  prodigue  pour  moi 
de  lumière  et  de  grâce.  Il  m'entoura  dès  ma  nais- 


440  L'ABBESSE   DE  JOUARRE. 

sance  d'êtres  bienveillants.  J'héritai  de  tout  ce 
qu'il  y  eut  de  bon  dans  l'ancien  esprit  de  la 
France,  en  le  corrigeant  par  la  sagesse  du  temps 
présent.  J'ai  connu  les  hommes  les  meilleurs  et  les 
plus  grands  de  mon  siècle.  Aux  jeunes  filles  qui 
m'entouraient,  je  n'ai  donné  que  des  préceptes  de 
bienséance  et  de  courage.  Si  l'œuvre  de  l'humanité 
est  sérieuse,  j'ai  compté  pour  un  bon  anneau  dans 
cette  chaîne  sans  fin. 

J'ai  aimé  une  fois,  j'en  suis  fière.  Homme  excel- 
lent! Quelle  preuve  il  m'a  donnée  tout  à  l'heure 
de  la  hauteur  de  son  âme  !  Il  pouvaic  troubler  mes 
dernières  heures  ;  il  a  suffi  d'un  mot  de  moi  pour 
qu'il  m'ait  permis  de  l'oubher  dans  ce  suprême 
entretien  avec  Dieu,  où  l'âme  ne  doit  pas  être 
surprise.  Pauvre  D'Arcy!  Comme  il  était  digne 
de  moi!  Journées  délicieuses  que  je  passai  avec 
lui  chez  M.  Turgot,  qui  le  prisait  si  fort,  et 
dans  la  maison  de  mon  père!  Il  m'aima  tout 
d'abord,  comprit  ma  réserve,  admit  parfaitement 
que  les  étroites  règles  dictées  par  des  croyances 


ACTE  DEUXIÈME.  441 

ruinées  ne  sort  pas  néanmoins  abolies,  que  le 
devoir/ est,  comme  l'honneur,  en  dehors  et  à 
quelques  égards  au-dessus  du  raisonnement. 
Ses  sentiments  étaient  en  tout  les  miens.  La 
foi  que  j'avais  en  son  honneur,  comme  celle 
qu'il  avait  en  ma  vertu,  était  absolue.  Et  demain, 
il  va  mourir  avec  moi.  Nous  serons  assis  côte  à 
côte.  Nous  échangerons  nos  pensées  jusqu'à  la 
dernière  heure.  Le  même  couperet  tranchera  nos 
têtes  ;  notre  sang  se  mêlera  ;  nos  têtes  s'embrasse- 
ront peut-être  dans  le  panier. 

Bile  éprouve  un  frisson,  puis  fond  en  larmes. 

0  Dieu,  j'ai  eu  tort  sans  doute  de  trop  subtiliser 
ton  existence.  Une  entité  idéale  ne  me  suffit  plus; 
je  voudrais  un  consolateur  vivant.  Préférer  la 
pudeur  à  la  vie,  sacrifier  tout  au  devoir  abstrait, 
nous  le  faisons  avec  allégresse;  mais  qu'il  y  ait  au 
moins  quelqu'un  pour  nous  voir,  pour  nous  encou- 
rager, pour  nous  accueilHr  dans  ses  bras  à  l'extré- 
mité de  l'arène  sanglante!..  Morne  sérénité,  tu 
ressembles  trop  au  néant.  0  vide  horrible!  Quel- 


442  L'ABBESSE  DE  JOUARKE. 

qu'un,  au  nom  du  ciel  !  quelqu'un!  Je  ne  sais  pas 

bien  qui  je  prie;  mais  je  prie. 


Bile  tombe  à  genoK' 


SCENE  II 


Pendant  que  Julie  est  en  prières,  la  porte  s'ouvre  sans  bruit. 
D'Arcy  entre,  puis  la  porte  se  referme,  sans  que  Julie  s'en 
aperçoive.  D'Arcy  reste  en  contemplation,  immobile.  En  retour- 
nant la  tête,  Julie  l'aperçoit. 


JULIE. 

0  trahison  !  trahison  !  Et  c'est  vous  qui  êtes  le 
traître,  cher  ami!  J'avais  accompli  mon  sacrifice, 
je  priais.  Je  pensais  à  vous,  je  ne  le  cache  pas. 
Je  pensais  à  vous  devant  Dieu.  0  mon  ami, 
qu'avez-vous  fait?  N'avez-vous  pas  compris  que, 
pour  nous  consoler  jusqu'au  moment  où  nos  têtes 
tomberont  sous  le  même  couteau,  notre  amour 
devait  rester  pur,  que  la  force  brutale  qui  nous 
séparait  était  bienfaisante  ?  Gomment,  par  une 
faute,  unique  en  votre  vie,  avez-vous  terni  l'image 


ACTE  DEUXIEME.  443 

que  je  voulais  emporter  de  vous  dans  Téternité? 
Cruelles  heures,  que  je  voulais  passer  à  prier  et  à 
rêver,  et  où  vous  me  mettez  dans  Talternative  de 
manquer  à  mes  serments  ou  de  lutter  contre  mon 
cœurl... 

d'argy. 

Julie,  ce  que  l'on  fait  en  présence  de  la  mort 
échappe  aux  règles  ordinaires.  Qui  nous  jugera  ? 
Dieu,  c'est-à-dire  la  réalité  des  choses,  voit  la 
pureté  de  notre  vie.  Les  hommes  n'existent  plus 
pour  nous;  nous  sommes  seuls  au  monde,  dans  la 
situation  où  seraient  deux  naufragés  sur  une  épave, 
assurés  de  mourir  dans  quelques  heures.  Pourquoi 
la  nature  a-t-elle  posé  des  freins  mystérieux  à 
Tattrait  le  plus  profond  qu'elle  ait  mis  en  nous? 
Parce  que  l'avenir  de  l'humanité  est  à  ce  prix. 
Notre  amour,  chère  Julie,  sera  sans  avenir.  Le 
frémissement  tendre  que  nous  ressentirons  jusqu'à 
ce  que  la  hache  nous  saisisse  en  sera  toute  la 
suite.  Il  n'y  a  pas  d'exemple  qu'on  ait  passé  deux 


444  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

nuits  dans  ce  vestibule  de  la  mort  Si  Dieu  réser- 
vait aux  amants  disparus,  sans  avoir  joui  Tun  de 
Tautre,  une  nuit  de  grâce  au  delà  de  la  tombe,  leur 
reprocherait-on  de  goûter  l'heure  qui  leur  serait 
réservée  par  un  décret  bienveillant?  Telle  est  notre 
position.  Il  n*y  a  pas  de  lendemain  pour  notre 
amour.  Vous  savez  le  respect  que  j'ai  toujours  eu 
pour  les  nécessités  de  la  société  humaine,  même 
quand  il  y  entre  une  part  de  convention.  Mais  quel 
droit  ont  sur  nous  les  hommes  en  ce  moment? 
Nous  sommes  quittes  envers  eux.  Honte  assuré- 
ment à  qui  ne  voit  dans  l'amour  que  le  plaisir  pas- 
sager, sans  songer  à  ses  conséquences  sacrées! 
Pauvre  amie!  ce  qui  eût  été  le  bonheur  de  notre 
vie,  si  des  lois  que  nous  avons  respectées  ne 
l'eussent  interdit,  nous  sera  refusé.  Le  fruit  de 
notre  amour  mourra  avec  nous,  avorton  de  quel- 
ques heures,  perdu  dans  le  sein  de  la  nuit  infinie. . . 

JULIE    éclate  en  sanglots. 

Arrêtez-vous,  vous  me  percez  le  cœur. 


ACTE  DEUXIÈME.  44b 

/ 

D*ARCY. 

Votre  grande  intelligence,  saisissant  à  la  fois  les 
pôles  bpposés  des  choses,  a  toujours  séparé  Tes- 
prit  de  la  lettre,  l'institution  de  son  but  idéal,  la 
convention  de  ce  qui  la  justifie.  La  nature  veut 
que  nous  jouissions,  et  elle  nous  commande  de 
limiter  notre  jouissance.  Elle  veut  que  nous 
aimions,  et  elle  nous  fait  trembler  devant  l'amour. 
Jamais  je  n'ai  médit  de  ces  règles  en  apparence 
arbitraires,  qui  sont  la  condition  même  de  l'exis- 
tence. La  société  rieuse  où  nous  avons  vécu  ne 
m'a  pas  imposé  sa  frivolité.  L'amour  a  toujours 
été  pour  moi  quelque  chose  de  sacré.  Il  le  fut 
aussi  pour  vous.  Eh  bien,  pourquoi  ne  voulez- 
vous  pas  que  nous  goûtions  les  fruits  de  notre 
irnocence?  Un  moment  de  bonheur,  un  moment 
d'oubli  ne  nous  est-il  pas  bien  dû?  Est-ce  trop 
vraiment  que  la  vertu  ait,  à  la  dernière  heure,  une 
rapide  mais  souveraine  récompense?  Ma  chère,  ma 
chère,  les  heures  passent;  déjà  l'aube  de  notre 


446  L'ABBESSK    DE  JOUARRE. 

dernier  jour  commence  à   poindre.   Laissez-moi 
prendre  sur  vos  lèvres  un  baiser. 

JULIE. 

Ami,  je  fais  mal  peut-être  ;  maib  jo  vous  aime 
de  tout  mon  cœur. 

Bile  se  laisse  baiser  sur  les  lèvres. 
D*ARCY. 

N'est-il  pas  vrai,  très  chère,  que  voilà  bien  \é 
couronnement  de  notre  vie P  Votre  pudeur  est  légi- 
time ;  elle  est  une  des  raisons  pour  lesquelles  je 
vous  aime.  Mais  écartez  cette  pensée  que  lamour 
soit  une  jouissance  vulgaire  ;  écartez  la  distinction 
superficielle  de  l'âme  et  des  sens.  Qu'est-ce  que 
l'âme  sans  le  corps;  et  les  sens,  que  sont-ils  si  ce 
n'est  une  intime  communion  avec  l'univers?  Le 
bien  est  le  but  de  ce  monde,  et  l'amour  est 
l'expression  intense  du  bien.  Tout  dans  la  nature 
nous  dit  :  «  Aimez-vous.  »  Qui  le  dit  plus  éloquem- 
ment  que  la  mort?  Supposez  le  monde  à  la  veille 


ACTK  DEOXiËMK.  447 

de  finir,  oui,  je  dis  que  l'amour  seul  devrait  régner 
sans  loi,  sans  limites,  puisque  ce  qui  limite  et 
règle  l'amour,  le  droit  sacré  de  l'être  qui  en  sort, 
n'aurait  plus  aucun  sens.  Le  célibat  de  quelques- 
uns  est  la  conséquence  de  la  famille  telle  qu'elle 
est  organisée.  Votre  vœu  n'existe  plus.  Le  lien  que 
la  nature  avait  créé  entre  nous  deux  dure  seul  ;  il 
dure  plus  impérieux,  plus  absolu,  plus  unique  que 
jamais. 

IULtB. 

Oh!  lutte  affreuse!  D'Arcy,  vous  me  forcez  à 
vous  haïr.  Pourquoi  ëtes-vous  venu  ? 

Elle  va  vers  la  porte,  la  troure  fermée.- 

Laissez-moi,  laissez-moi  ! 

Elle  tombe  à  genoux  sur  le  bord  du  lit. 

0  Dieu  des  âmes  simples,  pourquoi  t'ai-je  aban- 
donné ?  Qu'il  en  coûte  de  se  faire  dans  Tordre  mo- 
ral une  loi  pour  soi  seul  !  Restée  fidèle  b.  la  règle 
commune,  je  participerais  à  ces  calmants  de  la  der- 
nière heure  qui  écartent  les  pensées  profanes,  les 
souvenirs  amers,  et  font  qu'on  arrive  au  moment 


448  L'ABBESSE   DE  JOUARRË. 

OÙ  l'ombre  s'épaissit  comme  enivré  par  ce  vin 
de  myrrhe  que  les  femmes  de  Jérusalem  prépa- 
raient autrefois  pour  adoucir  les  derniers  moments 
des  suppliciés.  Rites  sacrés  qui  trompez  les 
heures,  onctions  mystérieuses  qui  avez  bien  rai- 
son d'être  inintelligibles,  puisque  vous  parlez  de 
l'inconnu,  vous  m'êtes  refusées.  Condamnée  à  voir 
les  minutes  se  succéder  avec  une  clarté  inexo- 
rable, j'ai  tué  en  moi  l'inconscience.  Tout  à. 
l'heure,  j'allais  m'endormir  dans  la  prière.  D'Arcy, 
pourquoi  m'avez- vous  réveillée? 

d'arct. 

Le  temps  donn«  au  sommeil  est  perdu  pour  la 
vie.  Vous  voulez,  à  force  de  réflexion,  revenir  à  la 
naïveté.  Enfantillage  vraiment!  Si  notre  état  intel- 
lectuel et  moral  était  celui  de  tant  d'âmes  qui  ont 
substitué  la  raillerie  à  la  dévotion,  la  légèreté  au 
sentiment  profond  de  la  vie,  votre  raisonnement 
serait  juste.  La  mort  est  une  heure  fatalement  sé- 
rieuse. A  cette  heure,  l'homme  frivole  doit  ou  re- 


I  ACTE  DEUXIÈME  449 

devenir  peuple  ou  chercher  à  s'étourdir.  Tel  n*esl 
pas  notre  cas,  chère  amie.  Nous  avons  acquis  le 
droit,  par  les  principes  élevés  qui  ont  présidé  à 
notre  vie,  de  ne  pas  nous  repentir  et  de  ne  pas 
nous  étourdir.  Supporter  le  mal,  accueillir  le  bien, 
voilà  notre  philosophie.  La  mort  que  nous  allons 
subir  dans  quelques  heures  nous  trouve  résignés . 
Nous  n'avons  pas  la  prétention  d'être  au-dessus 
des  jeux  funestes  du  hasard.  Pourquoi  nous  met- 
trions-nous au-dessus  de  ses  rencontres  bienveil- 
lantes? Rêve  étrange  que  ce  passage  à  travers  la 
réalité  !  Expiation  ou  perfectionnement  selon  les 
uns,  farce  lugubre  selon  les  autres,  pour  nous 
résultat  le  plus  haut  de  la  vie  de  l'univers  !  Nous 
n'avons  point  partagé  les  illusions  de  l'ascète. 
D'un  autre  côté,  nous  n'avons  jamais  laissé  le  faux 
sourire  du  libertin  errer  sur  nos  lèvres;  pourquoi, 
à  la  dernière  heure,  partagerions-nous  ses  pali- 
nodies et  ses  terreurs?  Vous  pensiez  tout  à  l'heure 
au  ministère  du  prêtre  ;  ne  suis-je  pas  un  prêtre 
pour  vous?  Chère  Julie,  par  l'ordre  de  la  nature, 

29 


h 


iSO  L'ABBlilSSE   DE    JOUARRE. 

supérieur  à  toutes  les  fictions  des  hommes,  c'est, 
votre  époux  que  je  devaisetre.  Des  conventions  dont 
nous  voyions  bien  le  caractère  temporaire  et  relatif, 
mais  que  nous  tenions  pour  les  pierres  d'angle 
d'un  édifice  social  dont  nous  faisions  partie,  vous 
ont  vouée  ^  un  célibat  à  quelques  égards  sacrilège. 
Cet  état  social  n'existe  plus.  iVssignés  pour  une 
mort  très  prochaine,  nous  sommes  libres  ;  |es  lois 
établies  en  vue  des  nécessités  d'un  monde  durable 
n'existent  plus  pour  nous.  Bientôt  nous  serons 
dans  l'absolu  du  vrai,  qui  ne  connaît  ni  temps 
ni    lieu.    Devançons   les    heures,    chère    Julie. 
Les  jiommes  nous  tuent;  profitons  de  leur  arrêt; 
ne  nous  tenons  pas  pour  obligés  par  leurs  lois 
vaines  et  passagères  ;  ce  sont  eux-mêmes  qui  les 
abrogent  pour  nous.  Ah  !  qu'est-ce  donc  qui  nous 
empêche  de  mourir  de  la  joie  de  nos  baisers? 

JULIE. 

Que  je  voudrais  être  de  ces  femmes  qui,  près» 


ACTE  DEUXIEME.  451 

sées,  ont  une  réponse  :  «  Ayez  des  égards  pour  ma 
faiblesse.  »  Ce  serait  une  hypocrisie  de  ma  part,  de 
vous  dire  cela.  Je  ne  suis  pas  faible.  J'ai  toujours 
pris  dans  la  vie  le  parti  le  plus  héroïque  et  le  pjus 
dur.  Je  pouvais,  ces  jours  derniers,  échapper  au 
tribunal  révolutionnaire.  Il  suffisait  d*un  léger 
mensonge,  d'une  dissimulation,  à  peine  coupable, 
de  ma  dignité.  Je  ç*ai  pas  cru  que  Tabbesse  de 
Jouarre  pût  s'abaisser  à  un  tel  compromis.  J'ai 
accepté  la  mort,  j'ai  été  au-devant  d'elle.  Non  ;  je 
ne  faiblirai  pas;  c'est  impossible.  Laissez-moi, 
D'Arcy.  Sûrement,  nous  n'avons  en  ce  moment  à 
tenir  compte  de  personne  ;  mais,  jusqu'à  la  chute 
du  couperet,  nous  aurons  à  tenir  compte  de  nous- 
mêmes.  J'ai  mon  orgueil;  voulez-vous  donc  que  je 
me  présente  devant  la  mort  amoindrie  à  mes 
propres  yeux  ? 

D*ARGT. 

Ahj  l'orgueil!  chère  Julie,  et  l'orgueil  à  cette 
heure,  avec  moi,  votre  ami,  votre  frère  !  De  l'or- 


452  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

gueil  avec  celui  à  qui  vous  avez  donné  votre  cœur! 
Que  les  anciens  maîtres  avaient  raison  ae  croire 
que  la  vertu  d'une  femme  a  toujours  besoin  d'être 
humiliée  !  L'humiliation  est  nécessaire  à  la  femme. 
La  nature  Ta  voulu.  Abélard  ne  fut  maître  d'Hé- 
loïse  que  quand  il  l'eut  domptée.  Vous  croyez  en- 
trer plus  grande  dans  l'éternité  avec  votre  attitude 
inflexible.  Erreur,  croyez-moi.  Moindre  vous  y  se- 
rez. Si  j'étais  Dante,  je  ferais,  dans  mon  Enfer,  le 
cercle  des  orgueilleuses,  qui  ont  vu  dans  le  mépris 
des  hommes  une  grandeur.  La  vertu  altière  est 
chez  la  femme  un  vice.  Quelque  chose  vous  man- 
quera éternellement  ;  éternellement,  vous  pleure- 
rez votre  virginité  ;  croyez-moi.  Respectable  est  la 
pauvre  fille  que  la  fatalité  a  condamnée  à  une  vie 
incomplète.  Mais  vous,  le  don  suprême  s  est  pré- 
senté à  vous  dans  des  circonstances  uniques,  et 
vous  l'avez  repoussé.  L'ami  parfait  que  le  ciel 
<rou8  avait  accordé,  vous  l'avez  renvoyé  à  ^es 
pleurs.  Vous  pouviez  enchanter  ses  dernières 
heures,  et  faire  de  son  supplice  l'équivalent  d'une 


I 


ACTE  DEUXIÈME.  453 

récompense  éternelle  ;  vous  ne  lavez  pas  voulu. 
Votre  tenue  d'abbesse  sera  correcte;  ces  vertus 
claustrales,  dont  vous  avez  vu  mieux  que  per- 
sonne la  vanité,  seront  intactes.  La  vraie  grandeur 
de  la  femme  vous  manquera.  Le  vrai  Dieu  vous  en 
voudra,  si  îe  dieu  des  moines  est  content.  Suppo- 
sez que  le  tribunal  qui  n'a  jamais  lâché  sa  proie 
vous  rendît  demain  à  la  vie,  votre  vieillesse  serait 
occupée  à  regretter  mon  amour  et  vos  dédains. 
L'implacable  souvenir  du  don  refusé  et  qui  ne 
reviendrait  plus  ferait  de  vous  une  fontaine  de 
larmes,  que  j'irriterais  du  fond  de  ma  morne  éter- 
nité. Moi  qui  n'ai  à  sauver  ni  l'honneur  d'un 
ordre,  ni  je  ne  sais  quel  vœu  frivole,  je  suis  plus 
grand  que  vous.  A  six  heures  de  la  mort,  je  ne 
pense  pas  à  la  mort,  je  ne  pense  qu'à  vous,  à 
l'amour  que  je  vous  ai  juré.  Je  vous  le  redis  en 
vérité  :  la  conséquence  de  cette  inflexibilité  dont 
vous  êtes  si  fière  sera  que  vous  pleurerez  éternel- 
lement. 


454  1,'AiJBESSE  DE  JOUARRE. 

J  U  L I E  9    fondant  en  larmes. 

Ami  cruel,  qui  venez  porter  le  trouble  dans  des 
heures  que  je  voulais  sereines,  j*ai  tort  de  vous 
écouter,  et,  s*il  y  avait  une  issue  à  cette  prison,  je 
m'y  précipiterais.  Vos  reproches  me  vont  au 
cœur.  Je  n'ai  pas  d'assez  bonnes  raisons  pour 
refuser  à  celui  que  j'aime  une  chose  que  je  blâme. 
Tremblez  :  vous  brisez  un  chef-d'œuvre,  ma  vie 
telle  que  je  l'avais  conçue  et  voulue.  Malheur  à 
vous  !  Si  je  succombe,  ce  sera  par  amour. 

d'arct. 

Oui,  chère;  c'est  ce  que  je  veux.  Merci,  merci! 
C'est  l'ami  qui  va  mourir  qui  est  à  genoux  devant 
vous,  et  vous  demande  d'emporter  dans  la  mort  un 
gage  de  votre  amour. 

JULIE. 

Ah  !  D'Arcy  !  D'Arcy  !  Que  me  faites-vous 
faire? 


) 

ACTE   DEUXIÈME.  4ti5 

d'argy. 

On  ne  se  trompe  pas  au  moment  de  mourir. 
Je  suis  sûr  d'avoir  raison. 

Il  prend  un  ])ai^er  sur  .sa  joue  ;  ellti  le  lui  rend.  Le  visage  de  Julie  ma- 
nifeste d'abord  un  trouble  extrême  ;  puis  il  apparaît  rayonnant  de 
volupté. 

JULIE,    éperdue. 

Ami,  ce  moment  est  pour  moi  le  commence- 
ment de  réternité. 


ACTE  III 


L*acte  se  passe  dans  la  conciergerie  de  la  prison  du  Plessis.  Sorte 
de  hangar  fermé.  A  droite,  cloisons  en  planches,  loge  de  Guillau- 
min  et  de  sa  femme.  Au  fond,  grande  porte,  avec  une  énorme 
serrure.  A  gauche,  petites  portes  conduisant  à  divers  réduits. 


SCENE  PREMIÈRE 


Au  lever  du  rideau,  la  porte  du  fond  est  fermée.  Jacquemet  se 
tient  près  de  la  porte.  Dix  ou  douze  condamnés  attendent  l'ar- 
rivée do  la  charrette  et  l'appel  de  leur  nom.  D'Arcy  et  Julie  assis 
sur  deux  chaises  se  touchant.  Julie  la  main  dans  celle  de  D'Arcy. 


JULIE  ,    à  demi-Toix,  i  D'Arcy. 

Oh  !  oui,  la  DQort  va  m*être  douce.  Une  heure 
avant  de  mourir,  tu  m'as  révélé  la  vie.  Les  hommes 
ne  sauront  rien  de  notre  amour.  La  nature,  qui  l'a 
voulu,  nous  absout.  Plus  que  jamais,  je  suis  sûre 


ACTE  TROISIÈME.  457 

que  notre  passage  à  travers  la  lumière  répond  à 
une  volonté  du  ciel,  et  que  Tombre  où  nous  allons 
entrer  n'est  que  le  revers  d'un  autre  infini,  compa- 
rable au  sein  d'un  père.  Merci  pour  ton  acte  de 
maître  !  Tu  m'as  rendue  plus  chrétienne  que  je  ne 
l'étais.  Je  toucherai  le  rivage  glacé  toute  moite 
encore  de  tes  baisers  ;  je  m'assoirai  dans  la  nuit, 
à  peine  séparée  de  toi. 


d'arct. 


L'amour,  en  effet,  est  la  révélation  de  l'infini, 
la  leçon  qui  nous  enseigne  le  divin.  Pénétré  de 
ton  parfum,  chère  amie,  je  vais  m'endormir  ras- 
sasié de  vie.  La  vie,  grand  Dieu  I  comment  pour- 
rions-nous la  supporter  désormais?  Fi  de  l'amour 
qui  n'aurait  plus  le  condiment  de  la  mort  ! 

JULIE. 

Oh  !  que  tu  as  raison  !  Ce  serait  un  rêve  effroya- 
ble. Assure-moi  que  ce  n'est  jamais  arrivé.  Quel 
enfer  s'il  fallait  revivre!  C'est  impossible,  n'est-ce 


458  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

pas  ?  Ce  n'est  qu'à  cette  condition,  entends-tu,  que 
je  me  suis  livrée  à  toi.  La  vie  maintenant  serait 
l'horreur. 

d'arcy. 


Sois  rassurée,  chère  amie.  Les  lois  de  la  nature 
changeraient  plutôt  que  la  volonté  de  ces  tyrans. 


SCENE  II 


On  entend  le  lourd  roulement  de  la  charrette,  La  grande  porte 
du  milieu  s'ouvre;  la  charrette  avance  à  reculons  jusqu'à  affleu- 
rer le  seuil.  Un  roulement  de  tambour.  Tous  se  groupent  autour 
du  marchepied  de  la  charrette,  placé  à  l'arrière.  Julie  et  D'Arcy 
se  tiennent  par  la  main.  La  Ferté  près  d'eux. 


JACQUEMET,    une  liiite  à  la  maiû. 


Pierre-Paul  de  la  Ferté, 
Armand  de  Torcy, 
Jacques  de  Morienval, 
Philippe  de  Mauriac, 
Andrée-Hyacinthe  de  la  Rivière, 
Paul-Antoine  d'Arcy. 

Julie  se  précipite  pour  rnootes*  avec  UtL 


ACTE  TROISIÈME.  459 

1ACQ13EMET. 

Attendez,  citoyenne.  On  ne  monte  pas  ici  sans 
permission.  Votre  tour  viendra. 

Il  achève  la  liste. 

Vincent  Delacroix, 
Julien  Géraud, 
Geoffroi  de  la  Chesnaie. 

\oiià  tout. 

Il  monte  sur  le  marchepied,  pour  Toir  si  tous  sont  à  leur  place 
JULIE,    essayant  de  monter. 

Mon  nom...  mon  nom  doit  y  être. 

JAGQUEMET. 

Comment  vous  appelez- vous,  citoyenne? 

JULIE. 

Constance-Julie  de  Saint-Florent. 

JAGQUEMET. 

Nous  n'avons  pas  ce  nom-ià. 


460  L'ABBESSE  DE  JOUARRB. 

JULIE. 

J'ai  été  condamnée  hier.  J*ai  droit  d'être  exécutée 
aujourd'hui. 

JACQUEMET. 

Pas  si  vite.  On  n'est  guillotiné  qu'à  son  tour> 

JULIE. 

Laissez-moi  monter.  On  reconnaîtra  Terreur. 

JACQUEMET. 

Impossible.  Il  faut  de  l'ordre.  Chacun  son  tour. 
Cette  citoyenne  paraît  bien  pressée.  Calme-la, 
Guillaumin. 

Il  met  la  clair  a- Yoie  de  derrière  dans  ses  gonds; 
puis,  d'une  Toix  forte  et  sèche  : 

Partez. 

La  charrette  s'ébranle.  Julie  et  D'Arcy  échangent  un  regard  suprême  ; 
geste  désespéré  de  Julie.  On  l'arrache  à  la  voiture.  Bile  tombe  éyanouje 
sur  un  banc. 


ACTE  TROISIÈME.  461 


SCENE  III 

JULIE,    i  demi  hors  d'elle-même. 

Horreur!  Épouvantable  réalité!  Condamnée  à 
vivre  !...  Ne  pouvoir  mourir...  Vivre  en  me  mépri- 
sant moi-même.  0  cruel  et  cher  ami,  tu  vas  mourir 
sans  moi  ! 

Elle  reprend  un  calme  apparent. 

(A  jacquemet.)  Alors,  citoyeu,  je  suis  portée  sur  la 
liste  de  demain  ? 

JACQUEMET. 

Nous  n'en  savons  rien,  madame.  On  ne  nous 
envoie  pas  les  listes  d'avance.  Ce  qui  arrive  pour 
vous  n'était  jamais  arrivé  pour  personne.  N'est-ce 
pas,  Guillaumin  ?  Qu'est-ce  que  tu  en  penses, 
toi? 

GUILLAUMIN. 

Ma  foi,  citoyenne,  je  ne  voudrais  pas  vous 
donner  trop  tôt  des  illusions  qui  pourraient  être 


462  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

déçues.  Ce  serait  bien  vilain;  car,  voyez- vous, 
quand  on  a  fait  son  paquet  pour  l'autre  monde,  ce 
n'est  pas  la  peine  de  le  déficeler  avant  qu'on  soit 
sûr  de  ne  pas  partir.  Cependant  je  crois  pouvoir 
vous  dire  qu'il  ne  faut  pas  vous  désoler.  Tenez, 
j'ai  une  idée,  moi,  c'est  que  vous  êtes  graciée. 
Je  crois  cela  surtout  depuis  que  je  vous  ai  enten- 
due dire  votre  nom.  As-tu  remarqué,  Jacque- 
met,  que  le  nom  de  la  citoyenne  était  biffé  sur  la 
liste  qui  nous  a  été  adressée  ce  matin  du  greffe  ? 
Ce  n'est  pas  qu'il  n'y  eût  de  la  place  dans  le 
char  à  bancs.  Il  y  avait  aujourd'hui  plus  de  vides 
que  d'ordinaire.  Ah  !  je  soupçonne  quelque  chose 
là-dessous. 

JACQDEMET. 

11  a  raison.  Eh  bien,  vous  l'aurez  échappé 
belle,  citoyenne.  Vous  aurez  été  la  seule  à  sortir 
vivante  de  cette  triste  maison. 


J  U  L I  £  ,   avec  an  rugissement. 

Dieu! 

Bile  s'éloigne  comme  affolée  et  s'assoit  sur  une  chaise  au  fond  du  hangar, 


ACTE   TROISIEME.  463 

lACQCEMET. 

Voilà  une  femme  singulière.  Elle  ne  peut  se 
consoler  de  n*avoir  pas  été  guillotinée. 

GUILLAUMIN. 

Nous  en  voyons  d'étranges,  mon  cher  Jacque- 
met.  . 

jacquemet  et  Ouillaumin  se  retirent. 


SCENE  IV 

JULIE,    assise,  se  voilant  le  visage. 

Une  vie  de  honte  après  une  vie  de  devoir  et  de 
respect  de  soi-même.  Et  toujours,  du  fond  de  la 
nuit,  l'œil  éteint  de  ce  malheureux  ami  qui  m'ap- 
pelle !  Non,  non  ;  il  y  a  eu  erreur  dans  la  transmis- 
sion des  ordres.  Demain,  ce  sera  mon  tour.  Ah  !  il 
m'eût  été  si  doux  de  faire  avec  lui  le  fatal  trajet, 
de  lui  succéder  sur  la  planche  sanglante.  C'eût  été 


464  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

trop  4e  bonheur.  Le  sort  n'accorde  pas  deux  vo- 
luptés comme  celle  dont  j'ai  joui  cette  nuit.  Mon 
nom  effacé  !...  C'est  étrange;  mais  fions-nous  à  la 
rage  de  ces  forcenés.  Eux  faire  grâce?  allons 
doncl... 

SCÈNE  V 

La  porte  de  la  loge  de  Guillaumin  s'ouvre  ;  un  jeune  homme  entre 
dans  le  costume  militaire  du  temps.  Mouvement  d'effroi  de  June. 

^A   FRESNAI8. 

Madame,  pardonnez  ma  démarche  témérah'e. 
Un  seul  mot  l'excusera:  c'est  moi  qui  vous  ai 
sauvée. 

JULIE. 

Monsieur,  je  ne  veux  pas,  je  ne  peux  pas  être 
sauvée. 

LA    FRESNAIS. 

Vous  êtes  juste,  et  vous  ne  pouvez  refuser  à 
un  cœur  loyal,  contre  qui  sont  toutes  les  appa- 


ACTE  TROISIÈME.  465 

rences,  le  droit  de  se  justifier.  A  Tappel  de  la 
patrie,  j'ai  pris  les  armes  comme  tous  ceux  de 
mon  âge,  et  je  peux  bien  dire  que  j'ai  eu  à  cela 
d'autant  plus  de  mérite  que  je  devais,  en  m'enrô- 
lant,  faire  taire  bien  des  répugnances  légitimes. 
Ma  famille  était  de  celles  que  la  Révolution  blessait 
le  plus  profondément.  Le  mal  était  actuel,  évident» 
le  bien  était  dans  Tavenir  et  incertain.  N'importe; 
le  drapeau  ignore  la  politique,  et,  devant  l'ennemi, 
toute  sagacité  doit  se  taire.  Je  fus  récompensé  de 
mon  entraînement  par  la  compagnie  des  héros  que 
je  trouvai  à  l'armée  de  Sambre-et-Meuse ,  où  je 
fus  incorporé. 

Au  son  de  chants  de  guerre  qui  nous  saisis- 
saient jusqu'au  fond  des  entrailles,  nous  eûmes 
bientôt  fait  reculer  les  troupes  les  plus  aguerries 
de  l'Europe.  Notre  dernière  bataille  s'est  livrée  à 
Fleurus.  Nous  fûmes  d'abord  écrasés  par  le  nombre, 
quand  un  jeune  capitaine  dont  vous  entendrez  sou- 
vent, je  vous  le  prédis,  prononcer  le  nom,  Mar- 
ceau, mon  ami,  réunit  à  lui  quelques  bataillons 

30 


466  L'ABBESSE  DE  JOUARRB. 

décidés  à  mourir  plutôt  que  d'abandonner  un  poste 
d'où  dépendait  le  salut  de  Tarmée.  Le  combat  se 
rétablissait  en  niême  temps  sur  la  Sambre;  Ghar- 
leroi  tombait  entre  nos  mains;  Beaulieu  ordonnait 
une  retraite  générale,  nous  laissant  libre  le  che- 
min de  Bruxelles.  La  part  que  j'ai  pu  avoir  à 
ces  glorieuses  journées  ma  fait  choisir  pour  en 
venir  porter  la  nouvelle  au  Comité  de  salut  pu- 
blic. 

Depuis  deux  jours,  je  parcourais  d'un  œil  avide 
ce  Paris  sombre,  qui  sait  organiser  à  la  fois  la 
victoire  et  la  terreur.  Le  désir  de  tout  voir  me  con- 
duisit au  tribunal  révolutionnaire.  Je  vous  vis,  ma- 
dame, digne,  calme  et  froide,  sans  provocation  ni 
faiblesse,  devant  ces  juges  odieux.  Votre  courage, 
votre  attitude  résignée,  votre  beauté  me  blessèrent 
au  cœur.  L'idée  me  vint  d'abord  de  me  perdre  avec 
vous.  Puis  je  réfléchis  que  je  pouvais  vous  sauver. 
Garnot  m'avait  dit  que  le  porteur  d'une  si  belle 
nouvelle  n'avait  qu'à  exprimer  un  désir  pour  le  voir 
réalisé.  Quel  désir  pouvais-je  avoir,  si  ce  n'est  de 


ACTE  TROlSiEME.  467 

VOUS  arracher  à  une  mort  affreube?  J'ai  réussi; 
votre  nom  a  été  rayé  de  la  liste  fatale. 

Et  quelle  récompense  veux-je  réclamer  pour 
ma  victoire  ?  Une  seule,  madame,  celle  de  venir 
vous  l'annoncer.  Oui,  je  l'avoue,  j'ai  désiré  le  rôle 
de  messager  de  paix  en  ces  lugubres  corridors. 
J'ai  voulu  vous  dire  :  «  Par  moi,  vous  vivrez  pour  de 
nobles  devoirs.  »  Est-ce  trop,  madame?  Demain,  je 
pars  pour  Bruxelles,  où  je  sais  qu'en  ce  moment 
mes  compagnons  d'armes  font  leur  entrée.  La  Hol- 
lande nous  appelle;  nous  ne  nous  faisons  pas  d'il- 
lusion :  c'est  l'Europe  coalisée  que  nous  aurons 
vingt  fois  à  combattre.  Notre  génération  sera  fau- 
chée; d'autres  nous  suivront- 

JULIE. 

Voilà  de  hautes  pensées,  monsieur.  Vous  m'avez 
dn  moment  soustraite  à  d'affreuses  angoisses;  en 
ifous  entendant,  j'ai  la  pre.uve  que  la  France  existe 
encore  et  qu'elle  revivra.  Mais  permettez-moi  une 


468  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

question  :  puisque  vous  avez  vu  les  crimes  de 
Paris,  pourquoi  n'employez-vous  pas  ce  grand 
courage  à  chasser  les  brigands  qui  décapitent  la 
patrie,  la  remplissent  de  sang  et  d* horreur. 

LA   FRESNAIS. 

Non,  madame,  et  votre  grand  cœur  nous  com- 
prendra. Quand  la  patrie  est  en  danger,  on  ne  rai- 
sonne pas.  Cette  horrible  tête  de  Méduse  qui  pé- 
trifie les  cœurs  les  plus  braves,  c'est  la  France 
après  tout.  Ces  horreurs,  nous  les  ferons  cesser, 
je  le  jure  ;  mais  nous  les  ferons  cesser  par  la  vic- 
toire sur  Tennemi.  Nous  délivrerons  la  France  de 
la  terreur,  quand  nous  l'aurons  délivrée  de  l'étran- 
ger. L'étranger  vaincu,  la  terreur  cessera.  En 
ce  moment,  peut-être  Tarmée  de  la  France,  dans 
les  provinces  révoltées,  ravage  mes  terres,  brûle 
la  demeure  de  mes  ancêtres,  tue  mes  proches. 
Je  pleure  sur  tant  d'infortunes,  mais  je  fais  mon 
devoir.  Peu  nous  importe  qu'un  jour  les  Machia- 
vels  de  l'avenir  disent  de  nous  :  «  Ce  furent  de  pau- 


ACTE  TROISIÈME.  4G0 

vres  politiques  » ,  si  le  patriote  dit  de  nous  :  «  Ce 
furent  des  héros  !  » 

JULIB. 

Monsieur,  il  me  serait  doux  de  m*épancher  dans 
une  âme  comme  la  vôtre.  Mais  un  mystère  sombre 
m'obsède;  il  m*est  interdit  de  vous  Texpliquer.  Je 
vous  ai  inspiré  quelque  estime  ;  prouvez-le-moi  de 
nouveau  en  m'abandonnant  à  mon  sort.  Je  suis 
due  à  la  mort.  La  mort,  monsieur,  ne  soufîre  pas 
qu'on  lui  arrache  ses  victimes  ;  ceux  qu'elle  a  ser- 
rés de  ses  dents  ne  doivent  pas  revivre.  Grâces 
vous  soient  rendues  pour  la  pensée  généreuse  qui 
vous  a  porté  à  me  sauver!  Toute  votre  vie,  que 
j'augure  couronnée  de  gloire  et  des  récompenses 
de  la  victoire,  gardez  le  souvenir  de  la  belle  action 
que  vous  avez  faite.  J'en  suis  touchée  autant  qu'on 
peut  Têtre.  Vous  avez  été  grand,  généreux  et  fort. 

En    mourant  (marque  de  surprise  de  La  Fresnais),  j'aurai    VOtrO 

image  devant  les  yeux  de  l'âme,  parmi  celles  qui 
accompagnent  au  seuil  du  tombeau  et  qui  con- 
solent. « 


470  L'AliBKJSSE  DE  JOUARRE. 

LA   FRESNAIS. 

Pourquoi  ne  voulez-vous  pas  vivre?  Pourquoi 
ne  voulez-vous  pas  que  ces  malheureux  comptent 
un  crime  de  moins?  La  France  renaîtra,  nous  en 
sommes  sûrs,  et  c'est  par  des  femmes  telles  que 
vous  que  se  fera  sa  rénovation.  Vivre  est  mainte- 
nant, pour  ceux  qui  ne  sont  pas  sur  les  champs  de 
bataille,  le  premier  des  devoirs.  Les  liens  antiques 
sont  tous  rompus.  Je  vous  en  prie,  ne  me  privez 
pas  de  ma  récompense  ;  j'ai  voulu  garder  une  mère, 
une  épouse  à  la  patrie. 

JULIE. 

Monsieur,  je  vous  estime  trop  pour  vous  faire  un 
mensonge.  Non  ;  je  ne  vivrai  pas.  Votre  action  n'en 
aura  pas  été  moins  belle.  Gardez-la  en  votre  cœur, 
et  que  ce  souvenir  enchante  votre  heureuse  et  longue 
carrière.  Il  m'est  interdit  de  vous  dire  pourquoi 
je  n'accepte  pas  le  don  de  la  vie,  que  vous  m'of- 
frez. Au  nom  du  sentiment  sacré  au'éveillèrent 


ACTE  TROISIEME.  471 

en  vous,  sur  les  bancs  du  tribunal  révolutionnaire, 
ces  voiles  noirs  et  ce  bandeau,  croyez  qu'un  motif 
élevé  me  dicte  ma  conduite.  Je  veux  mourir,  je 
mourrai.  Vous  avez  sauvé  une  morte.  Si  vous 
m'aimez,  ne  cherchez  jamais  à  pénétrer  ce  mys- 
tère. J'étais  digne,  je  vous  1  assure,  de  l'amour 
d'un  héros  tel  que  vous.  Adieu  ;  laissez-moi. 

LA   FRESNAIS. 

Oh!  madame... 

JULIB. 

Adieu  !  ne  doutez  jamais  de  moi. 

•1  se  retire  (.entemant 

SCÈNE  VI 

JULIE,   seule. 

(saQçiot»  )  Graciée  !  Plus  de  doute  possible  !  La 
mort  ne  veut  pas  de  moi.  0  rage!,..  Non;  je  ne 
vivrai  pas.  Ce  serait  honteux.  0  mon  pauvre  ami. 


472  L'ABBESSE   DE  JOUARRE. 

dont  la  tête  roule  en  ce  moment  sur  Téchafaud... 

(Bile  tombe  éperdue  sur  le  fauteail.)    Je      mOUITaî.     Grandes 

sœurs  chrétiennes  de  nos  vieilles  histoires,  je 
m'écarte  de  vos  exemples.  Ces  hautes  morts,  à  la 
façon  romaine,  vous  furent  inconnues.  Mais  vîtes- 
vous  jamais  de  pareilles  épreuves?  Or  sus  donc, 
mes  grandes  sœurs  païennes,  conseillez-moi.  Si 
j'étais  une  fidèle  soumise  comme  tant  d'autres, 
j'aurais  à  ma  portée  des  expiations.  Il  n'y  en  a 
pas  pour  moi.  Ma  fierté  est  blessée  à  mort.  Je 
serais  toujours  honteuse  à  mes  propres  yeux. 
Revenu  à  la  grandeur  antique,  le  siècle  doit  de- 
mander à  la  tradition  antique  ses  solutions  morales 
et  sa  règle  du  devoir.  Aria,  Lucrèce,  Cornélie, 
qu'eussiez-vous  fait  en  une  telle  situation?  Oh! 
votre  réponse  m'est  claire.  Vous  eussiez  choisi  la 
mort. 

elle  se  lèy«  Tivemeot 


ACTE  TROISIEME.  «3 


SCENE  VII 

GUILLAUMIN  entre. 

Madame  sait  qu^elle  est  libre  ;  elle  peut,  quand 
elle  voudra,  quitter  l'établissement.  J  avoue  qu*à 
sa  place,  je  ne  me  le  ferais  pas  dire  deux  fois.  Le 
vent  change  vite,  ces  jours-ci.  Cette  maison 
est  singulièrement  malsaine  pour  la  vie  des  gens. 
C'est  à  tel  point  que,  si  je  n'avais  pas  été  concierge 
du  collège  autrefois,  je  déguerpirais,  moi  et  ma 
femme.  Mais,  quand  on  est  concierge,  on  ne  peut 
pas  laisser  sa  porte  comme  cela.  Qu'est-ce  que 
madame  attend?  Veut-elle  que  ma  femme  vienne 
i'aider,  ou  bien  qu'elle  l'accompagne  à  sa  sortie? 

JULIE. 

Monsieur  Guillaumin,  il  faut  que  je  meure.  Vous 
êtes  un  honnête  honrnie.  Un  seul  mot.  On  a  dû 
souvent  vous  demander  du  poison... 


474  L'ABBESSE   DE  JOUARRE. 

6UILLAUMIN. 

Mais  madame  ne  veut  donc  pas  croire  qu'elle 
est  graciée?  Nous  avons  reçu  des  ordres  formels 
d'élargissement..  Jacquemet  ne  laissera  pas  ma- 
dame passer  ici  la  nuit  prochaine. 

JOLIE. 

Guillaumin,  je  veux  du  poison  ;  il  m*en  faut 

OCILLAUMIN. 

C'est  une  petite  douceur  que  j*ai  procurée  quel- 
quefois. Il  y  en  a  qui  n'aiment  pas  le  trajet  d'ici  au 
bout  du  jardin  des  Tuileries  ou  à.  la  barrière  Saint- 
Antoine.  Mais  j'ai  déjà  dit  à  madame  qu'elle  est 
,  libre  comme  l'air, 

ICLIB. 

Guillaumin,  j'ai  des  manières  de  vous  récom- 
penser. Je  veux  du  poison. 


ACTE  TROISIEME.  475 

GUILLAUMIN. 

C'est  un  peu  fort,  (a  pan.)  Serait-elle  folle  ?  Mon 
Dieu,  ce  n'est  pas  rare  par  le  temps  qui  court.. 
(Haut.)  Madame  va  être  hors  de  ces  murs  dans  un 
quart  d'heure  ;  elle  pourra  se  procurer  alors  toutes 
ses  petites  fantaisies. 

liaort. 

SCÈNE  VIII 

JULIE,    seule. 

A  moi  seule,  sous  ce  règne  de  la  mort,  la  mort 
est  refusée.  Oh!  je  veux...  je  veux...  Ce  n'est  pas 
un  suicide;  je  ne  fais  qu'achever  l'œuvre  d'un 
bourreau  maladroit,  réajuster  la  hache  qu'un  hasard 
a  dérangée. 

BUe    arrache   son   baadeaa  et  le  considère  on    moment,    comme  fait 
Monime  dans  Mithridate. 

C'est  toi  qui  me  rendras  ce  funèbre  service, 
bandeau  que  d'anciens  rites  collèrent  sur  mon  front, 
et  qu'en  somme  je  n'ai  jamais  profané.  Je  te  prends 
à  témoin;  je  n'ai  manqué  à  mon  vœu  que  quand  je 


476  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

pouvais  me  croire  déjà  en  la  possession  de  la  mort. 
Mais  je  serais  lâche,  parjure,  avilie,  si  je  profitais 
de  ce  sursis  misérable.  J'ai  donné  des  arrhes  à  la 
mort  ;  je  payerai. 

Adieu,  vie  que  j'ai  aimée,  monde  où  ma  destinée 
fut  étrange,  privilégiée,  puisque  je  goûtai  la  plus 
haute  somme  de  noble  jouissance,  misérable,  puis- 
qu'à  la  dernière  heure  un  coup  d'œil  tranquille  sur 
le  passé  m'est  refusé.  J'espérais  avoir  droit  sous 
le  couteau  à  ce  long  regard  embrassant  toute  une 
vie  en  une  seconde,  qui,  s'il  est  accompagné  du 
témoignage  de  la  conscience  satisfaite,  est  le  com- 
mencement des  justes  récompenses.  Six  heures  de 
trop  m'ont  perdue.  Je  meurs  troublée.  J'ai  eu  tort; 
j'ai  dédaigné  les  formes  extérieures  par  excès 
d'idéalisme.  J'ai  trop  négligé  les  voies  communes 
et  les  précautions  vulgaires.  L'esprit  est  prompt; 
la  chair  est  faible.  Pardon  !...  pardon  !... 


Bn  prononçant  ces  derniers  mots,  sa  'voix  s'a£faiblit  et  se  ralentit.  BUa 
reste  un  moment  immobile;  puis  elle  fait  précipitamment  le  tour  de  la 
pièce,  examinant  les  murs.  Un  panneau,  déguisant  une  £ausse  porta, 
oède  tous  sa  main. 


ACTE  TROISIEME.  477 

Ah!  voici  la  nuit  que  je  cherche.  Adieu,  lu- 
mière! adieu,  vie!  —  Ami  cher,  dans  quelques 
instants  je  serai  avec  toi. 

Bile  referme  la  porte  sur  elle. 

Presque  aussitôt  après,  Guillaumin  entre  et  s'étoone  que  la  grande 
pièce  soit  vide. 


SCENE  IX 


GUILLAUMIN,  seul. 

Tiens,  la  dame  qui  ne  voulait  pas  être  graciée, 
la  voilà  partie.  Elle  en  avait  le  droit  après  tout. 
(11  s'assoit  «ur  le  banc.)  Quclle  vie,  mou  Dieu  î  que  la 
nôtre.  Habiter  ainsi  l'antichambre  de  la  mort!... 
Cinq  thermidor  î  Gela  ne  peut  pas  durer.  Tout  le 
inonde  en  deviendrait  fou.  C'est  affreux;  voilà  ceux 
qui  survivent  plus  tristes  de  survivre  que  ceux  qui 
meurent.  Est-ce  assez  étrange,  la  façon  dont  cette 
abbesse   s'accrochait    à    toutes    les    façons    de 


478  L'ABBESSE   DE   JOUARRE. 

périr?...  Et,  au  fait,  par  où  donc  est-elle  passée? 
On  ne  Ta  pas  vue  à  la  porte. 

Il  cherche  de  nouveau;  il  découvre  la  porte  dérobée,  et  recule  en  Toyani 
Julie  qui  s'est  étranglée  avec  son  bandeau  et  qui  râle. 

Oh!  horreur!  horreur!  (Mots entrecoupés.) 

Il  entre  dans  la  loge  en  courant. 

Au  secours!  au  secours!  Jeanne,  Jeanne,  viens 
vite! 


SCENE  X 

Guillaumia  et  Jeanne  se  précipitent  dans  la  pièce  sombre. 
JEANNE. 

Ah!   la   pauvre   dame!    Elle   respire   encore. 
Transportons-la  hors  d*ici. 

Tous  deux  portent  Julie  sur  un  banc.  Râles,  profonds  soupirs. 

Apporte  un  oreiller. 

Guillaumin  sort 

Ah!   chère  dame,  pourquoi  donc  teniez-vous 
tant  à  mourir?...  Elle  va  passer...  Non,  elle  res- 


ACTE  TROISIEME.  479 

pire...  Madame,  madame,  il  faut  vous  confesser^ 
vous  aviez  donc  oublié  Dieu? 

Oaillaoïmn  soutient  la  tête  de  Julie  avec  un  coumu. 
JULIE  ,    so  réveillant  comme  d'un  profond  sommeil. 

Oh!  j'aurais  le  droit  d'être  morte.  Vie  impla- 
cable, je  te  retrouve  encore. 

JEANNE. 

Madame,  madame,  il  faut  vous  confesser.  Vous 
avez  fait  là  une  grande  faute.  C'est  défendu,  de  se 
tuer. 

A  Quillanmin. 

Fais  donc  venir  ce  prêtre,  tu  sais,  qui  est  entré 
hier,  qui  doit  être  condamné  aujourd'hui. 

Ouillaumin  sort. 
JEANNE,    «oignant  la  malade. 

Ah  !  ma  pauvre  chère  dame,  je  comprends  cela, 
voyez-vous.  Dans  ce  temps-ci,  cela  ne  vaut  plus 
la  peine  de  vivre.  Mais  vous  avez  mal  fait  tout  de 
même.  Jamais  on  ne  doit  se  tuer. 


480  L'ABBESSE  DE  JOUARUB. 

JULIE. 

Ah!  pauvre  femme,  ?,i  tu  savais... 

JEANNE. 

Oh  !  je  n'ai  pas  besoin  de  savoir.  Jamais  on  ne 
doit  se  tuer.  Allons,  reposez-vous;  vous  allez  être 
pardonnée. 

SCÈNE  XI 

LABBÉ  CLÉMENT  entre  avec  Guillaumin.  Il  s'approche  du  banc 
où  Julie  es*:  «étendue,  s'assoit  *xn  ane  chaise.  Guillaumin  et  Jeanne  s« 
retirent. 

Mon  ministère  est  tout  de  pardon.  Vous  avez 
commis  une  grande  faute,  madame.  Mais  la  misé- 
ricorde de  Dieu,  en  ces  temps  de  bouleversement, 
est  infinie.  Peut-être  y  a-t-il  quelque  circonstance 
qui  atténue  votre  erreur.  Vous  plairait-il  de  me  la 
dire?  Vous  savez  l'ordre  divin  qui  attache  par  un 
lien  indissoluble  l'aveu  au  pardon.  Dites  seule- 
ment :  «  J'ai  péché.  • 


ACTE  TROISIÈME.  481 


JDLIE,    se  le7ant  sur  son  séant. 


Votre  pieuse  apparition  me  touche.  Mais  je  ne 
peux  dire  ce  qui  n'est  pas  dans  mon  cœur.  Non, 
je  n*ai  pas  péché. 

L*ABBÉ    CLÉMENT. 

Je  ne  veux  savoir  que  ce  que  vous  me  direz-. 
Songez  que,  demain,  à  pareille  heure,  je  monterai 
sur  l'échafaud.  Il  n'y  a  au  monde  que  vous  et 
moi,  et  Dieu  au  ciel.  Prenez  garde  à  l'orgueil. 
Tout  le  monde  pèche.  Toute  votre  vie  aurait-elle 
été  le  modèle  de  la  vertu,  que  votre  dernier  acte, 
en  tout  cas,  a  été  coupable.  Dites,  pourquoi  cette 
obstination  à  mourir?  Notre  ministère  nous  rend 
savants  dans  la  science  des  âmes.  J'en  suis  sûr, 
votre  suicide  n'est  pas  votre  faute  la  plus  grave. 
Il  y  a  là  un  mystère  que  vous  vous  obstinez  à  me 
cacher.  Quand  on  a  Tâme  tranquille,  on  attend  la 
mort;  on  ne  la  cherche  que  quand  elle  délivre 

31 


482  L'ABBESSE   DE  JOUAURE. 

d*un  remords.  Le  martyre  expie  tout;  le  suicide 
n'expie  rien;  il  aggrave.  Dites,  âme  blessée, 
noble,  j'en  suis  sûr,  que  la  grâce  vient  chercher; 
dites  par  quel  chemin  vous  fûtes  menée  à  cet 
abîme,  d'où  les  rites  sacrés  institués  pour  le  par- 
don peuvent  vous  tirer  encore. 

JULIE. 

Eh  bien,  oui;  je  vous  dirai  tout.  J'étais  ici 
pour  ma  dernière  nuit;  j'ai  été  surprise.  Un  homme 
que  j'aimais  m'a  enivrée  à  la  dernière  heure.  J'ai 
consenti;  j'ai  joui  du  ciel  par  anticipation.  Puis 
l'échafaud  m'a  été  refusé.  J'ai  suppléé  au  bour- 
reau. J'étais  morte  quand  j'ai  péché. 

l'abbé  clément. 

Voyez,  ma  fille,  le  danger  de  prendre  la  vie  de 
plus  haut  que  ne  le  veut  notre  condition  misé- 
rable. Vous  vous  êtes  mise  au-dessus  de  la  règle; 
la  règle  s*est  vengée.  Croyez  qu'il  n'est  pas  bon 
de  mépriser  la  lettre.  Vous  avez  eu  tort  de  raison- 


ACTE   TROISIEME.  483 

ner  avec  le  devoir.  L'aspiration  transcendante  est 
mauvaise  en  tout;  oh  !  vous  devez  maintenant  le 
voir  ;  heureux  les  simples  !  Je  suis  un  trop  humble 
prêtre  pour  que  vous  m'ayez  jamais  remarqué; 
mais  qui  ne  connaissait  l'abbesse  de  Jouarre? 
Votre  noblesse,  votre  grandeur  frappaient  tout  le 
monde  ;  la  princesse  perçait  en  tous  vos  actes  ; 
vos  hautes  études ,  vos  relations  avec  les  premiers 
esprits  du  temps  vous  avaient  fait  croire  que  les 
grands  n'ont  pas  besoin  des  soutiens  néces- 
saires aux  petits  Vous  aviez  depuis  longtemps 
cessé  de  prier;  vous  laissiez  aux  simples  les 
sacrements  et  les  pratiques  que  l'Eglise  a  éta- 
blis pour  tous.  Vous  êtes  punie  de  votre  orgueil. 
Mais  la  miséricorde  divine  a  laissé  place  au  par- 
don. Vous  avez  un  moyen  de  réparer  vos  deux 
fautes  :  c'est  de  vivre. 

JULIE. 

Non,  je  ne  vivrai  pas  ;  ce  châtiment  est  au-des- 
sus de  mes  fautes.  Je  veux  mourir. 


484  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

L*ABBÉ    CLÉMENT. 

Vous  vivrez  ;  vous  verrez  ce  que  c'est  que  Texîs- 
tence  humaine  dans  les  conditions  de  tous.  C'est 
rude,  allez  î  Ces  institutions  fastueuses,  du  côté  des- 
quelles l'Église  avait  trop  versé,  vont  cesser  d'être. 
L'abbesse  de  Jouarre  survivra,  simple  femme,  à 
forgueilleuse  fondation  qui  Ta  perdue.  Acceptez 
ce  sort  comme  votre  pénitence.  Votre  expiation 
sera  de  subir  la  loi  générale.  Résignez-vous  à 
gagner  votre  vie  dans  les  âpres  conditions  de 
l'heure  présente.  Peut-être  serez-vous  mère... 

JULIE. 

0  Dieu! 

l'abbé  clément. 

En  ce  moment,  vous  n'êtes  ni  sage  ni  chré- 
tienne. C'est  votre  aveu  qui  m'autorise  à  vous  le 
dire  :  oui,  vous  serez  peut-être  mère  dans  neuf 
mois.  Vos  devoirs  seront  durs.  Dans  dix  mois 
peut-être,  vous  mendierez  pour  votre  enfant. 


ACTE   TROISIÈME.  485 

JULIE,    se  tordant  et  se  cachant  la  tête  dans  les  rnains. 

L'abbesse  de  Jouarre  devenue  la  risée  des 
autres  femmes! 

l'abbé  clément. 

Voyez  comme  l'orgueil  vous  a  pervertie.  Vous 
eussiez  ce  matin  affronté  la  mort  avec  joie,  et 
pourtant  la  faute  que  vous  eussiez  portée  au  tribu- 
nal suprême  aurait  été  la  même.  Maintenant,  il 
faut  subir  les  conséquences,  avouer  devant  les 
hommes  que  vous  avez  connu  les  faiblesses  ordi- 
naires, et  vous  choisissez  la  mort  en  stoïcienne. 
Votre  courage,  qui  en  doute?  C'est  d'humilité  qu'il 
s'agit.  Acceptez  la  vie,  si  elle  vous  est  prolongée. 
Soumettez-vous  aux  règles  communes.  Votre  esprit 
et  votre  grand  cœur  vous  désignent  pour  relever  un 
monde  qui  s'est  imprudemment  laissé  choir.  Vous 
vous  êtes  mise  au  rang  de  toutes  les  femmes,  n'en 
soyez  pas  honteuse  ;  Dieu  vous  pardonnera  si  vous 
savez  être  simple  femme.  Vivez,  soyez  mère,  soyez 


486  L'ABBESSE    DE   JOUAHRE. 

épouse.  Il  y  aura  dans  le  ciel  des  trésors  de  pitié 
pour  ceux  qui  ont  traversé  ces  jours  sombres,  où 
toutes  les  distinctions  du  juste  et  de  l'injuste  ont 
été  confondues.  Martyre  ce  matin,  vous  auriez 
payé  pour  beaucoup  d'autres  ;  d'autres  martyrs 
payeront  pour  vous. 

IIJLIB. 

Vos  paroles  me  vont  à  l'âme.  Oui,  je  crois  main- 
tenant que  je  serai  capable  de  tout  souffrir. 

GUILLAUMIN,    entit'ottVTant  la  porte  de  sa  loge. 

Monsieur,  je  suis  fâché...  Les  accusés  de  votre 
catégorie  vont  partir  dans  un  quart  d'heure  pour 
le  tribunal  révolutionnaire.  Il  faut  vous  hâter. 

l'abbé    clément,  debout 

Que  Dieu  vous  absolve,  ma  fille  !  Le  pardon  final 
dépendra  de  votre  courage  à  supporter  la  vie. 


ACTE   TROISIEME.  487 

Humiliez-vous  ;  l'abbesse  de  Jouarre  a  failli;  n'ac- 
cumulez pas  les  sophismes  pour  vous  dissimuler 
cette  vérité.  Jouarre,  d'ailleurs,  et  les  institutions 
de  cet  ordre  n'existeront  plus;  soyez  une  chré- 
tienne, une  Française  accomplies.  Vivez  ;  prenez 
garde  à  l'orgueil. 

On  entend  frapper  dos  coups  socs  à  la  porte.  L'abbé  Clément  étend  lei 
bras  en  signe  d'absolution.  Puis  il  sort  piécipitammeat.  Julis,  sur  son 
séant,  immobile,  pâle,  constsraée. 


ACTE  TV 

L'acte  se  passe  da  ns  le  jardin  du  Luxembourg.  A  gauche,  deux  ou 
trois  petits  étalages  de  pains  d'épices,  de  pâtisseries,  de  café 
•ur  des  réchauds.  A  droite,  bosquet,  avec  quatre  ou  cinq  chaises. 


SCÈNE  PREMIÈRE 

MADAME    AUGUSTE. 

Je  crois  que  nous  allons  faire  une  bonne  jour- 
née, madame  Denys.  Le  temps  est  superbe;  nous 
verrons  de  beaux  militaires.  Déjà  beaucoup  d'uni- 
formes vont  et  viennent  dans  le  jardin.  C'est  le 
camp  des  Sablons  qui  nous  envoie,  je  crois,  ces 
visites.  Je  ne  comprends  rien  à  ce  qui  se  passe. 
Qu'esl-ce  donc  que  vous  dites  de  tout  cela,  ma- 
dame Denys  ? 


ACTE  QUATRIÈME.  489 


MADAME  DENTS. 


Moi,  je  me  trouve  comme  en  un  jour  de  prin- 
temps, madame  Auguste.  On  dirait  que  tout  re- 
fleurit. Ce  pauvre  jardin  était  aussi  triste  que 
Tavenue  d*une  prison  ;  on  Ta  rendu  à  la  joie.  Et 
voilà  que  les  ci-devant  nobles  commencent  à  ren- 
trer. Je  les  reconnais  à  leur  tournure.  On  va  de 
nouveau  danser,  s'amuser.  J'étais  écœurée,  je 
vous  l'avoue,  madame  Auguste.  Je  croyais  que 
c'était  la  fm  du  monde.  Je  ne  suis  pas  cruelle, 
voyez-vous.  Je  n'aime  pas  les  aristocrates;  mais 
je  ne  veux  pas  qu'on  leur  coupe  le  cou;  c'est 
trop. 

Julie  circule,  un  tablier  devant  elle,  un  enfant  de  quelques  mois  sur  un 
bras.  De  l'autre  bras,  elle  porte  un  panier  plein  de  petites  proyi- 
sions,  qu'elle  distribue  aux  étalagistes. 

MADAME    AUGUSTE. 

Vous  arrivez  à  propos,  madame  Jouan.  Donnez- 
m^i  donc  quelques  pâtisseries  fraîches,  quelques 
gâteaux. 


496  L'ABBESSE  DE  JOUARRË. 

MADAME    DENYS. 

Et  à  moi  les  petits  pains  frais  que  mon  mari  a 
du  vous  remettre.  Gomment  va  votre  petite,  ce  ma- 
tin, madame  Jouan  ? 

JULIE. 

Assez  bien,  madame  Denys.  Merci  de  vos  bon- 
tés pour  elle. 

Elle  pau«. 
MADAME    DENTS. 

Tenez,  regardez-moi  cette  femme-là,  qui  fait  nos 
commissions,  madame  Auguste;  c'est  quelqu'un, 
ça,  j'en  suis  sûre.  Elle  a  beau  avoir  un  torchon  de- 
vant elle  et  un  bonnet  de  ménagère  sur  la  tête,  on 
sent  que  c'est  une  princesse.  Elle  est  très  ser- 
viable  ;  mais  impossible  de  la  faire  sourire.  Quand 
je  lui  donne  ses  quatre  sous  pour  sa  peine,^  elle 
me  remercie  avec  l'air  d*une  grande  dame  qui  se 


ACTE  QUATRIÈME.  491 

fait  aimable  ;  on  sent  qu'elle  ne  vit  que  pour  sa  pe- 
tite. Pauvre  femme  ! 

MADAME    AUGUSTE. 

Oui,  c'est  assez  curieux;  ces  aristocrates  ont 
des  enfants  tout  comme  nous.  Mais  eux,  c'est  tou- 
jours leur  faute.  D'où  croyez-vous  que  cela  peut 
lui  être  venu  ?  La  petite  n'a  pas  plus  de  trois  ou 
quatre  mois  ;  l'histoire  ne  peut  pas  être  ancienne  ; 
personne,  dans  le  quartier  Saint- Jacques,  n'a 
connu  M.  Jouan. 

MADAME  DENTS. 

Oui,  c*est  drôle  ;  mais,  depuis,  en  tout  cas,  elle 
se  comporte  on  ne  peut  pas  mieux.  Tout  le  monde 
dans  la  maison  la  respecte.  Ne  faut-il  pas  avoii" 
pitié  d'une  pauvre  femme  qui  allaite  son  petit? 


Jolie,  pendant  ce  temps,  s'est  assise  sur  une  chaise  de  paille,  près  d«  là; 
«on  enfant  sur  ses  brais,  son  panier  A  côté  d'elle. 


492  L'ABBESSE  DE  JOUAURE. 


SCÈNE  II 


Entre  un  groupe  de  trois  militaires,  parmi  lesquels  La  Fresnaia 
Ils  vont  s'asseoir  dans  le  bosquet. 


PREMIER    MILITAIRE. 

Que  nous  avons  bien  fait  de  croire  à  la  patrie  ! 
Avouez  que.  dans  les  premiers  temps,  nous  eûmes 
du  mérite.  Était-ce  assez  horrible!  Nous  avions 
Tair  de  soutenir  le  règne  de  hideux  tyrans.  J'ai 
eu  le  bonheur  de  ne  pas  voir  Paris  durant  ce 
temps. 

LA    FRESNAI8. 

Moi,  j'ai  vu  le  tribunal  révolutionnaire.  C'était 
affreux  et  sublime  comme  un  champ  de  bataille. 
Soldat,  j'ai  assisté  aux  plus  belles  manifestations 
de  la  grandeur  humaine  qu'il  soit  possible  de  rê- 
ver. Je  vous  assure  que  les  quatre  ou  cinq  jours 
que  je  passai,  il  y  a  un  an,  à  Paris,  m'ont  laissé 
des  souvenirs  qui  ne  s'effaceront  jamais.  Je  ne  puis 


ACTE  QUATRIÈME.  493 

VOUS  dire  cela.  La  prison  du  Plessis,  h  deux  pas 
d'ici,  a  vu  des  actes  de  dévouement  tels  que  les 
annales  de  l'héroïsme  et  les  annales  du  martyre 
n'en  connaissent  pas  de  plus  beaux. 

DEUXIÈME    MILITAIRE. 

Vous  nous  devez  vos  souvenirs,  du  Plessis.  Vous 
nous  en  parlez  toujours,  sans  jamais  satisfaire 
notre  curiosité. 

LA    FRESNAIS. 

La  vertu  humaine,  pour  éclater  dans  tout  son 
jour,  a  besoin  de  circonstances  particulières  qui 
décuplent  le  bien  comme  le  mal.  Il  ne  faut  pas 
regretter  de  vivre  en  ces  moments  solennels,  dût- 
on  garder,  des  batailles  qu'on  a  traversées,  de 
cruelles  plaies  au  cœur.  Souvent  c'est  à  ces  heures 
sombres  qu'on  voit  le  ciel  s'ouvrir.  De  telles  vi- 
sions ne  s'oublient  pas.  Le  cœur  en  demeure  tou- 
ché pour  jamais.  On  est  comme  un  blessé  dont 


494  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

la  blessure  se  rouvre  ;  on  aime  sa  blessure,  on  la 
caresse. 

Il  devient  rêveur.  Ses  aais  sa  font  signe  de  res[>ccter  son  émotion.  Sur- 
viennent deux  nouveaux  militaires. 


TROISIEME    MILITAIRE. 

Bonjour,  camarades.  Permettez  qu'on  s'assoie 
près  de  vous.  Voyez  comme  ce  palais  dépouille 
chaque  jour  son  voile  de  deuil. 

On  entend  l'air  :  La  Victoire,  en  chantant,  nous  ouvre  la  carrière. 
QUATRIÈME    MILITAIRE. 

Ce  qui  m'étonne,  ce  n'est  pas  que  la  République 
sache  faire  la  guerre,  c'est  qu'elle  sache  faire  la 
paix.  Ce  comité,  renouvelé  par  quart  tous  les 
mois,  négocie  un  traité,  stipule  des  articles  se- 
crets. L'auriez- vous  jamais  cru  ?  Cette  paix  de  la 
Haye  ne  vous  sur{)rend-elle  pas  au  plus  haut 
degré? 

PREMIER    MILITAIRE. 

Tout  me  surprend  ici,  surtout  de  m'y  voir.  Nous 


ACTE  QUATRIÈME.  495 

sommes  réservés  à  de  plus  grands  miracles  en- 
core. Ce  qui  m'a  toujours  paru  le  signe  d'un 
temps  extraordinaire,  c'est  que  la  Révolution 
crée  les  hommes  dont  elle  a  besoin,  ou  plutôt  fait 
de  grandes  choses  avec  des  hommes  qui  n'étaient 
rien  hier  et  ne  seront  rien  demain.  C'est  la  cir- 
constance qui  les  fait  grands.  S'ils  prennent  un 
peu  trop  facilement  la  vie  des  autres,  ils  ne  .sont 
pas  moins  prodigues  de  la  leur. 

On  entend  une  musique  militaire. 

Qu'est-ce  que  cette  procession  qui  traverse  le 
jardin  ? 

DEUXIÈME    MILITAIRE. 

C'est  la  manifestation  pour  l'anniversaire  de  la 
déclaration  de  l'Indépendance  américaine.  Allons 
voir. 

Tous  s'en  vont,  excepté  La  Freanais,  qui  reste  r^Teui. 


496  L'ABBESSE  DE  JOUARKB. 


SCENE  III 

Groupes  de  nouvellistes. 
RABOURDIN,   tenant  le  Moniteur  à  la  main. 

Aurait-on  jamais  cru  à  de  pareilles  horreurs? 

(Pawant  le  journal  à  son  compagnon.)  TciieZ,    UseZ-moi  Cela. 
GROMMELARD,  lisant. 

«  Tous  les  émigrés  étaient  armés  d'un  poignard  em- 
poisonné. Un  animal,  sur  lequel  l'épreuve  a  été  faite, 
est  mort  sur-le-champ.  » 

RABOURDIN,   avec  un  accent  d'hémiplégique. 

Gela  fait  frémir.  Lisez-moi  quelque  chose  qui 
me  remette  les  nerfs. 

GROMMELARD. 

Voulez-vous  que  je  vous  lise  le  récit  du  ban- 


ACTE   QUATRIEME.  497 

quet  de  patriotes,  qui  a  eu  lieu  hier  soir  pour  célé- 
brer l'anniversaire  de  la  liberté  américaine. 

RABOURDINw 

Lisez,  lisez. 

GROMMELARD. 

«  Le  civisme,  l'ordre,  la  concorde  et  l'harmonie  qui 
présidaient  à  la  fête  ont  offert  le  tableau  intéressant 
d'une  famille  unie. 

«  Une  musique  harmonieuse  a  joué  pendant  le  repas 
et  à  la  fin  de  chaque  toast  des  airs  patriotiques. 

Pendant  ce  temps,  quelques  promeneurs  se  sont  groupés  alentour  «t 
écoutent,  les  uns  en  donnant  des  marques  d'assentiment,  les  autre»  an 
souriant. 

«  Les  toasts  suivants  ont  été  portés  avec  cette  sensibi- 
lité et  cet  enthousiasme  qui  caractérisent  les  vrais  amis 
de  la  liberté  et  de  Péquité. 

«  A  la  Convention  nationale  de  France  !  Puisse-t-elle 
achever  sa  longue,  importante  et  périlleuse  carrière  en 
établissant  une  Constitution  sur  des  principes  de  sa- 
gesse, de  liberté  et  d'égalité,  et  assurer,  jusqu'à  la  pos- 
térité la  plus  reculée,  l'indépendance  et  le  bonheur  du 
peuple  français  ! 

«  Aux  phalanges  intrépides  de  la  République  française  I 

Puissent  les  vertueux  citoyens  qui  les  composent  jouir, 

dans  la  retraite  et  au  sein  d'une  patrie  reconnaissante 

32 


498  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

et  généreuse,  des  fruits  précieux  de  cette  liberté  que 
leurs  illustres  travaux  et  leurs  victoires  éclatantes  ont 
justement  mérités  ! 

«  A  la  mémoire  de  ceux  qui  sont  morts  !  Puissent  des 
lauriers  ombrager  leurs  tombeaux,  et  leurs  services 
vivre  à  jamais  dans  les  cœurs  d'une  postérité  recon- 
naissante ! 

«  A  la  justice,  à  l'humanité  et  à  la  probité  !  Puissent  ces 
grands  principes  caractériser  à  jamais  les  conseils  des 
gouvernements  libres  ! 

«  Aux  sciences,  aux  arts  et  aux  hommes  distingués 
qui  en  sont  les  plus  beaux  ornements! 

«  Au  beau  sexe  des  deux  hémisphères  ! 

MouvemeDts  divers;  les  bravos  dominent;  expression  d'admiration  béate 
sur  la  plupart  des  physionomies. 

Écoutez,  écoutez. 

«  A  la  clémence  !  Puisse  le  peuple  français  victorieux 
donner  l'exemple  de  cette  vertu  I  » 


UN  DES   ASSISTANTS,  à  mi-voix. 

Est-ce  assez  ridicule  ? 

AUTRE. 

Tais-toi  donc.  Ce  qui  est  grand  peut  se  passer 


ACTE    QUATRIÈME  499 

tous  les  ridicules.  La  victoire  est  la  seule  chose 
dont  on  ne  puisse  se  moquer. 

GROMMELARD. 

Ces  lectures-là  remettent  le  cœur.  Bravo  !  Pre- 
nons quelque  chose  chez  madame  Denys. 

Vos  petits  gâteaux  étaient  excellents,  hier,  ma- 
dame Denys.  J'en  voudrais  encore  aujourd'hui. 

MADAME    DENTS. 

Tout  de  suite,  monsieur  Grommelard.  Je  n'en 
ai  pas  ici.  On  va  vous  en  chercher.  Madame 
Jouan!... 

Julie  s'approche  ;  madame  Denys  lai  indique  les  diTera  objets  qu'elle 
doit  rapporter. 

RABOURDIN. 

Oh!  la  belle  femme!  quel  port!  quelle  dé- 
marche ! 

La   Fresnais,   pendant  ce  temps,  s'est    comme    réreillé   et   a    reconaa 
Julie. 


500  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

LA    FRESNAIS. 

Que  vois-je!  Est-ce  mon  cerveau  en  délire?.- 
Je  ne  me  trompe  pas!...  C'est  elle-même!...  elle- 
même...  Oh!  oui. 

Mais  cet  enfant!... 

Jolie  sort. 
GROMMELARD. 

Une  belle  commissionnaire  que  vous  avez  là,.  Où 
donc  avez- vous  été  chercher  cela,  madame  Denys. 

MADAME    DENYS. 

Ah  !  n'est-ce  pas  qu'elle  a  de  la  tournure?  C'est 
une  pauvre  femme  qui,  depuis  un  an  à  peu  près,  de- 
meure sous  les  toits  dans  la  maison  où  j'ai  ma  bou- 
tique. Elle  ne  voit  personne  ;  jamais  personne  n'est 
venu  la  voir.  Sa  figure  est^  toujours  comme  celle 
d'une  statue,  immobile,  impassible,  sauf  que, pour 
le  moindre  service,  elle  a  un  sourire  qui  n'appar- 
tient qu'à  elle.  Vous  me  direz  :  «  Son  enfant?  »  Eh 


ACTE    QUATRIÈME  501 

bien,  que  voulez-vous?  Il  y  a  trois  mois  à  peu  près 
que  la  petite  est  venue.  Une  pauvre  femme,  sa 
voisine,  la  soigna.  Depuis  ce  temps,  elle  ne  vit 
plus  que  pour  le  petit  être.  Pauvre  femme  !  On 
dira  ce  qu'on  voudra,  c'est  une  digne  personne! 
Je  lui  envoie  du  lait  tous  les  matins,  et  elle  gagne 
dix  sous  par  jour  à  faire  mes  distributions  de  pains 
et  de  gâteaux. 

GROMMELARD. 

Nous  sommes  dans  un  temps,  Rabourdin,  où  il 
se  passe  des  choses  singulières. 

Us  «'écarteat  en  faisant  des  gestes. 


LA    FRESNAIS,    à  madame  Denys. 

Pardon,  madame,  il  me  semble  que  la  per- 
sonne à  qui  vous  venez  de  parler  s'appelle 
madame  Jouan? 

MADAME   DENTS. 

Oui,  monsieur.  Ah  !  vous  aussi,  vous  avez  décou- 


502  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

vert,  je  crois,  que  ce  n*est  pas  la  première  venue. 
Mais,  tenez,  je  dois  vous  avertir  d'une  chose,  mon 
jeune  officier,  car  je  m'intéresse  beaucoup  à  vous,  je 
vous  trouve  bien  gentil.  Pas  de  tentatives  dans  les 
règles  ordinaires.  La  place  est  imprenable  ;  c'est 
la  vertu  même.  N'essayez  pas...  Vous  me  direz  : 
•  L'enfant...?  »  Eh!  que  voulez-vous  que  je  vous 
réponde?  Il  a  environ  trois  mois.  Je  n'en  sais  pas 
davantage. 

Bile  s'occupe  quel'^ues  instants  à  ranger  les  gâteaux. 
LA     FRESNAIS. 

(iLpart.)  0  Dieu!  que  faire?  —  (a madame Denyg.)  Ma- 
dame Denys,  je  sais  une  partie  du  mystère.  Vous 
êtes  une  honnête  femme  ;  laissez-moi  quelques  mi- 
nutes seul  avec  elle. 

MADAME  DENYS. 

Bien  volontiers,  cher  monsieur.  J'ai   vu  tout 
de  suite  que  vous  êtes  un  homme  comme  il  faut, 

BUe  «e  retire. 


ACTE  QUATRIÈME.  !i03 


SCENE  IV 

JULIE    arriye  et  reconnaît  La  Fresnais. 

0  ciel  ! 

LA    FRESNAIS. 

Oui,  c*est  moi,  madame,  et  cette  rencontre 
n'est  pas  Telfet  d*un  hasard.  Le  jour  où,  pour  vous 
obéir,  je  vous  abandonnai  dans  les  murs  du  Pies- 
sis,  et  le  lendemain,  je  ne  quittai  pas  la  porte  de 
la  prison  ;  on  me  parla  avec  mystère  de  votre  dés- 
espoir, de  votre  tentative  de  suicide.  Quelle 
force  sur  moi-même,  quel  respect  de  votre  vo- 
lonté il  me  fallut  pour  ne  pas  pénétrer  près  de 
vous!  Je  vous  avais  donné  ma  promesse.  Quand 
je  dus  partir  pour  Bruxelles,  sous  peine  de  déser- 
ter mon  drapeau,  votre  vie  était  sauve.  Depuis  un 
an,  à  travers  les  aventures  les  plus  inouïes  de  la 
plus  folle  guerre  qu'aient  menée  par  le  monde  des 


504  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

adolescents  enfiévrés,  votre  image  m'a  suivi  ;  je 
n'ai  eu  qu'un  désir,  revenir  à  Paris  pour  vous  re- 
trouver. UiJ  secret  pressentiment  me  ramenait  en 
ces  quartiers,  d'où  je  supposais,  sans  savoir  pour- 
quoi, que  vous  n'aviez  pas  du  vous  éloigner.  Pou- 
vez-vous  me  faire  un  crime  d'un  culte  qui  me  rem- 
plit tout  entier  et  qui  n'a  pour  cause  que  votre 
supériorité? C'est  votre  faute,  madame;  vous  étiez 
trop  divine  à  la  barre  du  tribunal  révolutionnaire. 
Et,  aujourd'hui  que  je  vous  retrouve  sous  le  vête- 
ment d'une  femme  de  travail,  vous  m' apparaissez 
plus  admirable  encore.  Les  sentiments  que  j'ai 
pour  vous  m'ont  préservé  de  toutes  les  séductions 
vulgaires.  Demandez-moi  de  souffrir  en  silence; 
mais  ne  me  demandez  pas  de  ne  point  souffrir. 

JOLIE. 

Vous  êtes  cruel,  monsieur,  en  promenant  un  fer 
rouge  sur  les  lèvres  d'une  plaie  qui  ne  saurait  être 
cicatrisée.  Je  vous  Tai  dit  ;  je  vais  vous  le  dire 
encore  :  un  mystère  couvre  ma  destinée  ;  il  m'est 


ACTE  QUATRIÈME.  505 

interdit  de  le  révéler.  Je  ne  peux  aimer  personne, 
et  j*ai  trop  de  raisons  de  vous  aimer,  vous  qui, 
par  amour,  m'avez  sauvée  des  bras  de  la  mort.  Je 
vous  adresse  donc  pour  la  dernière  fois  une  prière 
ardente,  une  supplication.  Ne  cherchez  plus  à  me 
voir.  J'ai  été  près  d'un  an  sans  sortir  du  réduit  où 
je  cache  ma  vie.  Je  suis  venue  en  ce  jardin  pour 
gagner  ce  qui  est  nécessaire  à  l'existence  de  ce 
petit  être,  qui  seul  m'empêche  de  mourir.  Je  devrais 
être  morte;  tenez-moi  pour  telle,  monsieur.  Adieu. 

LA    FRESNAIS. 

Non,  non  !  Ce  n'est  pas  possible.  Je  dirai 
presque  que  vous  me  devez  la  vérité.  La  femme 
n'est  pas  juge  en  sa  propre  cause.  Le  ciel  m'a  mis 
sur  votre  chemin  pour  être  votre  frère,  votre  ap- 
pui. Je  vous  ai  arrachée  à  la  mort;  j'ai  un  droit 
moral  à  remplir  auprès  de  vous.  Cette  vie  de  réclu- 
sion, qu'un  sentiment  ascétique  n'explique  pas!... 
Cet  enfant  de  quelques  mois!...  Votre  meilleur 
ami,  celui  qui,  de  votre  aveu,  devrait  être  votre 


506       '  L'ABBESSE  DE  JOUARBE. 

époux,  si  un  motif  supérieur  ne  s'y  opposait,  n*a- 
t-il  pas  le  droit  d'être  éclairé  sur  des  points  où 
votre  honneur  se  lie.  N'est-il  pas  naturel  que  je 
sois  jaloux  de  la  pureté  immaculée  d'une  vie  que 
j'ai  sauvée?  Ah!  madame,  ma  récompense  sera- 
t-elle  d'endurer,  en  pensant  à  vous,  une  torture 
sans  fm? 

JULIE. 

Ne  voyez-vous  pas  que  ce  qui  fait  mon  martyre 
est  d'être  obligée  de  faire  le  vôtre,  d'être  con- 
damnée à  reconnaître  votre  courageux  amour  par 
l'ingratitude  apparente?  Vous  m'avez  tirée  des  bras 
du  bourreau;  je  vous  désole.  Vous  êtes  l'homme  du 
monde  dont  l'estime  m'est  la  plus  chère,  et  je 
suis  forcée  de  vous  laisser  douter  de  moi.  Ah! 
c'est  trop  fort,  monsieur.  Pitié  !  pitié  !  Par  cette 
main  que  je  vous  tends  et  que  je  vous  permets 
de  serrer  (eiie  im  tend  la  main),  je  jure  que  je  méritais 
le  sentiment  qui  vous  a  porté  à  m'aimer.  Gardez 
mon  souvenir  comme  une  douceur,  non  comme 


ACTE  QUATRIÈME.  507 

une  amertume.  Ne  me  laissez  pas  croire  que  j'aie 
été  un  fléau  dans  votre  vie.  Ne  cherchez  plus  à 
me  voir.  Je  suis  sacrée  à  ma  manière.  J'expie. 
Adieu,  adieu  ! 

Serrant  convulsivement  l'enfant  dans  ges  bras. 

Ah  I  chère  petite,  qu'il  faut  que  je  t'aime î 

Bile  sort  précipitammast. 


SCÈNE  V 

LA     FRESNAIS    tombe  éperdu  sur  le  banc,  dans  le  bosqaet. 

Doute  pire  que  la  mort  !  Cette  vertu  austère, 
cette  incomparable  beauté  recouvriraient- elles 
un  mensonge?  Ah!  je  ne  croirais  plus  à  moi- 
même,  je  me  tuerais,  si  j'étais  obligé  de  l'admettre. 
Un  mot  d'elle,  quel  qu'il  fût,  me  serait  moins  cruel 
que  cette  incertitude.  Oh!  je  la  voudrais  faible. 
Elle  craindrait  sa  faiblesse.  Elle  est  trop  grande  ; 
son  orgueil  la  perd. 

U  s'abîme  dans  la  douleur. 


508  L'ABBESSE   DE  JOUARfte. 


SCÈNE  VI 

MADAME     DENYS,    leatrant. 

Eh  bien,  mon  cher  monsieur;  je  vous  l'avais 
bien  dit.  Retournez  en  Hollande,  allez;  perfection- 
nez la  manœuvre  pour  prendre  une  flotte  avec  de 
la  cavalerie;  mais  ne  vous  attaquez  pas  à  celle-là. 
Avec  votre  jolie  figure,  vous  n'aurez  pas  de  peine  à 
trouver  d'un  autre  côté  des  consolations. 


ACTE   V 


L'acte  se  passe  dans  le  parc  d'un  château,  à  la  Celle-Saint  Cloud  ; 
réglise  du  village  contiguô  au  parc  ;  au  milieu,  banc  de  jardin, 
sous  une  cépée  d'arbres. 


SCENE  PREMIERE 

Julie,  sur  le  banc,  travaillant  machinalement,  d'un  air  distrait. 
François,  le  jardinier,  ratisse  les  allées.  Juliette  traverse  le  parc, 
jouant  au  cerceau.  Le  cerceau  vient  s'abattre  aux  pieds  de  Julie. 


JULIETTE,    lui  sautant  au  COU4 

Ah!  petite  maman,  je  m*amuse  bien  ici... 
Sais-tu  que  les  tulipes  de  mon  parterre  sont  épa- 
nouies? Tu  viendras  aujourd'hui  les  voir,  n'est-ce 
pas?  François  est  si  bon  pour  moi!  —  François, 
tu  vas  continuer  à  m'apprendre  les  noms  des 
fleurs.    Il  y  en  a   de   si  drôles.   Pourquoi    ne 


510  L'ABBESSE  DE  JOUAURE. 

donne-t-on  pas  toujours  de  jolis  noms  aux  fleurs? 

Bile  saute  sur  les  genoux  de  sa  mèra 

Maman,  je  t'aime  beaucoup.  Es-tu  contente  de 
moi?  Tu  ne  seras  plus  triste,  n'est-ce  pas?  C'est 
que,  moi,  je  suis  si  contente,  vois-tu  I 

Bile  l'embrasse. 

Maman,  dis-moi  donc  une  chose.  Pourquoi  n'ai- 
je  pas  de  petit  frère  comme  Louise?  Louise,  elle, 
joue  toujours  avec  son  petit  frère.  Un  grand  frère, 
comme  Fernand,  c'est  bien  joli  aussi;  mais  j'aime 
mieux  un  petit  frère,  tout  petit,  dont  je  serais  la 
petite  maman. 

Bile  reprend  son  cerceau  et  court.  François  ratisse. 


SCENE  II 


Entre  le  marquis  de  Saint-Florent.  Il  s'assoit  à  côté  de  sa  sœur. 
Juliette  vient  l'embrasser,  puis  elle  s'en  va  en  courant. 


LE  MARQUIS. 

Qu'elle  est  charmante,  cette  enfant,  et  quelle 


ACTE   CINQUIÈME.  511 

joie  pour  elle  que  ces  jours  d*été  passés  à  l'ombre 
des  arbres  et  parmi  les  fleurs  ! 

Jolie  pousse  un  profond  soupir. 

Chère  sœur,  il  faut  en  finir.  A  force  de  vouloir 
ce  qui  est  grand,  vous  allez  commettre  ce  qui  est 
mal.  Vous  êtes  sur  le  bord  d'un  abîme,  où  votre 
vertu  vous  pousse.  Les  temps  que  nous  avons 
traversés,  et  dont  notre  devoir  à  présent  est  de 
réparer  les  ruines,  ont  été  comme  un  interrègne 
dans  les  lois  de  la  nature.  Tout  a  été  suspendu  ;  les 
conventions  sociales  ont  été  abrogées;  l'homme  n'a 
eu  momentanément  d'autre  loi  que  la  noblesse  de 
son  cœur.  Cette  loi,  qui  ne  chôme  jamais,  vous  l'avez 
observée.  Moi,  qui  suis  votre  frère,  presque  votre 
père,  comme  chef  de  la  famille,  je  vous  absous. 
D'Arcy  a  été  votre  époux  dans  la  mort.  Ce  fut 
un  sacrement,  et  le  plus  auguste  de  tous,  que 
le  mystère  de  cette  nuit  où  vous  acceptâtes  son 
amour,  une  heure  avant  de  mourir.  Le  lien  de 
convention  qui  vous  attachait  à  l'Église  était  rompu 
parla  force.  L'Église  renaîtra  ;  mais  Jouarre,  Re- 


512  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

miremont,  Fontevrault,  ces  fondations  plus  aristo- 
cratiques que  chrétiennes,  ne  revivront  pas.  On 
ne  verra  plus  de  ces  abbesses  qui  avaient  les 
droits  régaliens,  battaient  monnaie,  tenaient  tête  à 
Bossuet,  qui  leur  a  répondu  en  trois  volumes.  Ce 
n*est  pas  à  l'Église  chrétienne  que  vous  étiez 
liée;  vous  aviez  été  engagée  par  votre  naissance 
dans  des  institutions  qui  furent  utiles  à  une 
époque  fort  ancienne,  qui  étaient  devenues,  de 
notre  temps^,  des  corporations  mêlées  de  bien  et 
d'abns,  et  dont  votre  haute  raison  a  cherché  à  tirer 
le  meilleur  parti  possible.  Quand  le  tribunal  révo- 
lutionnaire vous  désigna  pour  la  mort,  Jouarre 
n'existait  plus;  vos  vœux  étaient  sans  objet.  Restait 
réternel  vœu,  le  sacrement  aussi  vieux  que  le 
nature,  qui  survit  à  toutes  les  lois,  à  tous  les 
cultes.  Vous  connaissez  mes  sentiments  :  je  ne  dé- 
daigne pas  les  rites;  ils  sont  nécessaires.  L'homme 
extraordinaire  qui,  dans  ce  moment,  représente  le 
génie  de  la  France,  m'initie  à  ses  hautes  pensées, 
et  bientôt  peut-être  vous  verrez  éclater  l'acte  le 


ACTE   CINQUIÈME.  513 

plus  inattendu  de  ce  temps,  acte  destiné  à  conci- 
lier, en  ce  qui  concerne  la  religion,  les  besoins 
anciens  et  les  besoins  nouveaux.  Les  rites  sont 
nécessaires  à  Thomme  en  société.  C*est  la  société 
qui  les  veut.  Supposez  deux  êtres  humains  dans 
une  île  déserte  ;  exigeriez-vous  les  rites  ordinaires 
pour  qu'ils  pussent  rétablir  le  cours  de  la  vie? 
C'était  un  désert  entre  la  vie  et  la  mort  que  votre 
situation  au  Plessis.  Il  n'y  avait  plus  de  subsis- 
tant pour  vous  que  la  nature  et  l'éternité.  L'in- 
cident imprévu  qui  vous  sauva  la  vie  n'a  fait  que 
confirmer  le  sacrement  de  la  nuit.  Votre  enfant 
en  a  été  le  sceau,  la  consécration  solennelle.  Vous 
avez  été  mariée,  ma  chère  sœur,  mariée  une  pre- 
mière fois,  et,  si  une  seconde  union  a  jamais  été 
légitime,  c'est  dans  le  cas  dont  il  s'agit. 

Juliette  traverse  la  scène  avec  son  cerceaa . 

Avez-vous  réfléchi  à  l'avenir  de  cet  enfant?  Son 
jeune  âge  prévient  toute  question  indiscrète  ;  mais 
sa  présence  dans  notre  monde  est  déjà  difficile; 
dans  quelques  années,  elle  sera  presque  impos- 

33 


514  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

wble.  Cette  enfant  a  droit  à  une  famille,  à  des 
frères,  à  des  sœurs.  La  Fresnais  est  le  plus  noble 
cœur  qu*il  y  ait.  Il  sent  comme  nous.  Il  vous 
adore. 

JULIE. 

Arrêtez;  c'est  trop  cruel.  Vous  oubliez  que  La 
Fresnais  ignore  ce  qui  s'est  passé.  J'ai  mieux  aimé 
deux  fois  être  avec  lui  absurde,  dure,  dissimulée  ; 
j'ai  mieux  aimé  paraître  coupable  et  m'exposer  au 
plus  grave  soupçon  d'infamie  que  de  lui  révéler 
un  mystère  dont  vous  seul  au  monde  avez  le  se- 
cret. 

LE    MARQUIS. 

Il  sait  tout.  Je  lui  ai  tout  dit  hier. 

Bile  pousse  un  eri. 

Je  le  devais.  Depuis  mon  retour  de  l'émigration, 
diverses  circonstances  m'ont  mis  en  rapport  avec 
cet  incomparable  soldat.  Il  a  bientôt  su  que  vous 


ACTE  CINQUIEME.  515 

étiez  ma  sœur.  Il  m'a  exposé  ses  angoisses.  Je  de- 
vais à  votre  honneur,  à  l'honneur  de  notre  maison, 
de  lui  tout  raconter.  La  Fresnais  est  ici  depuis 
deux  jours.  Nous  sommes  convenus  que  la  situation 
devait  finir  par  un  éclat  décisif.  La  Fresnais  vous 
admire  en  vos  épreuves  encore  plus  qu'en  votre 
jour  de  triomphe,  ce  jour  où,  devant  le  tribunal 
révolutionnaire,  vous  fûtes  comme  une  lumineuse 
apparition  de  grandeur,  de  vertu,  de  beauté.  Il  a 
raison.  Notre  espèce  serait  véritablement  avilie,  si 
une  femme  telle  que  vous  n'obtenait  les  hommages 
des  plus  hauts  appréciateurs  du  mérite.  La  Fres- 
nais est  peut-être  le  premier  de  cette  génération  de 
guerriers  merveilleux  que  la  Révolution,  par  le 
son  clair  de  son  oliphant,  a  fait  sortir  de  notre 
vieille  terre.  La  prodigieuse  campagne  de  Le- 
courbe,  où  l'on  a  vu  nos  jeunes  soldats  et  les 
vieilles  troupes  de  Souvarov  se  donner  rendez- 
vous  sur  les  glaciers  du  Gothard,  pour  s'y  livrer 
un  duel  de  géants,  a  été  principalement  soutenue 
par  lui.  11  représente,  en  ce  siècle  naissant,  un 


bl6  L'ABBESSE   DE  JOUARRE. 

principe  excellent,  l'anoblissement  par  la  victoire, 
la  pacification  des  luttes  de  classe  par  rhéroïsme. 
Soyez  fière,  ma  chère  amie,  d'une  telle  union. 
Vous  portiez  un  beau  nom  ;  nos  ancêtres  ont  servi 
glorieusement  la  France  ;  vous  en  porterez  un  tout 
aussi  beau,  celui  d'un  des  hommes  qui  ont  eu  la 
part  la  plus  glorieuse  à  cette  œuvre  de  rénova- 
tion de  la  France,  qui  est  l'objet  de  tous  nos 
vœux. 

Ce  héros,  pour  lequel  tout  nobie  cœur  de  femme 
devrait  battre,  vous  l'aimez.  Je  veux  oublier  que 
vous  lui  devez  la  vie  ;  vous  me  soutiendriez  que 
cette  vie  a  été  pour  vous  le  pire  des  dons,  qu'en 
vous  sauvant,  La  Fresnais  vous  a  condamnée  à 
des  années  de  torture  morale.  Prenez  garde  à  votre 
défaut.  Vous  forcez  les  limites  de  la  nature  hu- 
maine; vous  la  faussez  par  votre  grandeur.  Si 
vous  eussiez  été  une  simple  religieuse,  confinée 
dans  Tancienne  foi,  ou  une  mauvaise  religieuse, 
insoucieuse  de  devoirs  auxquels  elle  ne  croit  pas, 
▼otre  position  eût  été  simple.  Recluse  obstinée  ou 


ACTE    CINQUIÈME.  517 

mondaine  toute  profane,  vous  trouveriez,  dans  la 
société  qui  se  prépare,  des  places  également  indi- 
quées. Trop  grande  pour  chercher  l'oubli  dans  un 
cloître,  trop  grave  pour  le  chercher  dans  les  étour- 
dissements  d'une  frivole  mondanité,  vous  refusez 
l'unique  solution  qui  s'offre  à  vous.  Croyez-moi, 
chère  amie.  Le  Dieu  auquel  nous  croyons  tous  les 
deux  vous  parle  par  ma  bouche.  La  raison  de 
l'univers  doit  être  entendue  par  le  cœur.  Votre 
morale  ne  saurait  être  celle  de  tous.  Vous  l'ad- 
mettiez autrefois,  chère  abbesse  incrédule,  quand 
vous  laissiez  à  un  personnel  inférieur  le  soin  de 
croire  pour  vous  et  de  pratiquer  les  devoirs  hum- 
bles de  la  vie  religieuse.  Cette  hauteur  d'interpré- 
tation de  la  loi  du  devoir  vous  commande  aujour- 
d'hui de  sortir,  par  un  mariage  avec  La  Fresnais, 
d'une  situation  impossible  à  continuer. 

JI3LIE. 

J'ai  le  respect  des  formes  établies.  Elles  sont 
le  soutien  intérieur  de  ce  grand  corset  d'osieï 


M8  L'ABBESSE  DE   JOUARRE. 

qui  maintient  le  colosse  de  la  pauvre  humanité. 
L'Eglise  ne  peut  marier  Tabbesse  de  Jouarre. 
Or  un  mariage  où  l'Église  n'interviendrait  pas 
fierait  de  ma  part  un  acte  de  haute  inconve^iance. 

LE    MARQUIS. 

Rassurez- vous,  chère  sœur,  les  choses  hu- 
maines mettent  presque  toujours  le  remède  à  côté 
du  mal.  Les  situations  irrégulières  ont  d'ordinaire 
pour  issue  des  lois  d'exception.  La  transfor- 
mation que  la  Révolution  a  opérée  dans  la  société 
française  est  bien  plus  profonde  qu'on  ne  le  croit. 
Tout  doit  être  neuf;  tous  les  liens  sont  rompus; 
les  épaves  de  la  vieille  Église  doivent  servir;  il 
faut  les  démarquer.  Fouché  veut  être  duc  ; 
Merlin  oublie  qu'il  fut  moine  ;  Talleyrand  ne  peut 
rester  évêque.  Je  vous  ai  dit  les  hautes  pen- 
sées de  l'effrayant  génie  qui  s'efforce  en  ce  mo- 
ment de  faire  accepter  les  nécessités  du  passé 
à  un  avenir  qu'il  sait  bien  ne  pas  devoir  être 
éternel.  J'y  suis  mêlé  par  mes  fonctions  diploma- 


ACTE  CINQUIÈME.  519 

tiques,  et  je  peux  vous  dire  que  le  cardinal  Ca- 
prara  est  en  ce  moment  à  Paris  pour  signer  ua 
acte  de  pacification.  D'une  part,  les  consciences 
pieuses  seront  rassurées  par  l'adhésion  du  saint- 
père  à  Tordre  nouveau.  De  l'autre,  la  cour  de  Rome, 
toujours  fortement  influencée  par  la  victoire,  fera 
toutes  les  concessions  dans  les  questions  de  per- 
sonnes. Elle  admet  que  ce  qui  est  arrivé  constitue 
une  crise  sans  précédent.  Talleyrand  cessera 
d'être  évêque  ;  Louis,  son  acolyte  à  la  messe  de  la 
liberté,  au  Champ  de  Mars,  va  se  donner  tout  en- 
tier aux  finances.  Vous  le  dirai-je?  Sans  vous  dé- 
signer, bien  entendu,  j'ai  parlé  dans  les  conseils 
de  la  possibilité  d'une  situation  comme  la  vôtre. 
Voici  le  billet  que  j'ai  reçu  ce  matin  : 

Le  premier  Consul  me  charge  de  vous  écrire  qu'il  a 
parlé  au  cardinal  Caprara  et  lui  a  fait  comprendre  qu'il 
était  nécessaire,  en  vue  de  la  paix  des  consciences, 
qu'il  eût  des  pouvoirs  pour  des  cas  analogues  à  celui 
dont  vous  m'avez  parlé.  Le  cardinal  a  répondu  que 
le  saint-père  avait  devancé  sur  ce  point  les  désirs 
du  premier  Consul  (  léger  sounre  du  marquis  )  et  lui  avait 


520  L'ABBESSE  DE  JOUARRE. 

conféré  à  cet  égard  tous  les  pouvoirs  canoniques,  de 
telle  sorte  qu'une  heure  après  la  demande  du  premier 
Consul,  la  dispense  serait  accordée. 

Ah!  chère  amie,  chère  amie  (u  rembrasse),  que 
voici  le  cas  d'appliquer  les  principes  qu'une  rai- 
son supérieure  vous  a  enseignés  !  G*est  notre  fa- 
mille, décimée  en  ces  néfastes  années,  qui,  par  ma 
voix,  vous  ordonne  de  contracter  cette  union. 

JULIETTE,    arrivant  en  courant. 

Ah  !  maman,  quand  donc  viendras -tu  voir  mes 
tulipes  ?  Si  tu  savais  comme  elles  sont  belles  ! 

On  entend  un  carillon. 

Tiens!  qu'est-ce  que  cela?  —  François,  qu'est 
ce  que  cela? 

FRANÇOIS. 

Mademoiselle,  on  dit  que  c'est  le  Concordat  Je 
ne  sais  pas  bien  ce  que  c'est.  Cela  s'appelle  Con- 
cordat. Il  paraît  que  maintenant  on  va  recommen- 
cer à  dire  la  messe  le  dimanche.  Moi,  je  n'y  vais 
pas;  mais  je  suis  bien  aise  qu'on  la  dise  tout  de 
même. 


ACTE   CINQUIÈME.  521 

LE     MARQUIS. 

Tout  revit,  tout  renaît,  chère  sœur.  Cette  heure- 
ci  est  solennelle  et  sainte.  —  François  ! 

FRANÇOIS. 

A  vos  ordres,  monsieur  le  marquis. 

LE    MARQUIS. 

Va  au  pavillon  qui  est  près  de  la  porte  de 
Garches,  et  prie  le  général  qui  est  arrivé  hier  de 
venir  nous  rejoindre  ici. 

A  sa  sœnr,  ayec  des  larmes  dans  la  Yoix. 

Quelles  années  terribles  vous  avez  traversées, 
chère  amie.  Votre  courage  a  été  surhumain  ;  vous 
allez  être  récompensée  par  le  bonheur.  Ne  mépri- 
sez pas  systématiquement  le  bonheur.  C'est  le  côté 
diurne  de  la  réalité,  dont  l'épreuve  est  le  côté  noc- 
turne. Ouvrez- vous  à  la  joie!  Que  de  fois  je  vous 
ai  entendue  dire  que  l'Église,  malgré  ses  décrépi- 
tudes, était  encore  le  petit  monde  où  vous  aimiez 
la  réalité,  le  cadran  dont  les  aiguilles  marquaient 


522  L'ABBESSE  DE    JOUARRE. 

pour  VOUS  les  heures  de  nuit  et  de  jour.  Écoutez 
sa  joie,  partagez-la. 

Le  Carillon  du  village  se  fait  entendre  de  nouyeau. 

Elle  pleure. 

Vous  pleurez.  Ah  !  qu'il  y  a  longtemps  que  cela 
vous  manquait,  ma  chérie.  Pleurez,  pleurez.  Oh  I 
que  pleurer  est  une  bonne  et  légitime  chose  1  La 
chrysalide  du  monde  subit  en  ce  moment  une 
transformation  profonde.  C'est  l'heure  des  pleurs 
et  rheure  de  la  joie  ! 

Le  carillon  recommence.  Quelques  notes  seulement. 
JULIETTE,  s' arrêtant  près  de  sa  mère. 

Maman,  c'est  le  Concordat  qui  sonne.  Pourquoi 
donc  pleures-tu? 


SCENE  III 

Entre  La  Fresnais.  Le  marquis  va  au-devant  de  lui.  Julie   reste 
assise,  baignée  de  pleurs. 


LE   MARQUIS. 

Grand  et  noble  ami,  j'ai  obtenu  de  ma  sœur  le 


ACTE    CINQUIEME.  523 

consentement  à  l'union  qui  était  dans,  nos  vœux  à 
tous.  Ce  jour  ^comptera  entre  les  plus  beaux  de 
l'histoire  de  notre  famille.  Votre  jeune  gloire  s'al- 
lie bien  à  notre  vieil  honneur.  Je  voudrais  que 
ceux  que  nous  avons  perdus  dans  la  tourmente 
fussent  ici  pour  vous  accueillir  en  frère,  vous  em- 
brasser comme  un  des  leurs. 

JULIE  «e  lèye,  forte  et  résolue. 

Vous  avez  appris,  monsieur,  le  mot  d'une 
énigme  qui  a  dû  longtemps  vous  sembler  inexpli- 
cable. J'ai  lutté  contre  les  sentiments  les  plus  pro- 
fonds de  mon  cœur;  pendant  sept  ans,  j'ai  dû  vous 
paraître  ingrate,  obstinée  dans  mes  refus.  Il  m'é- 
tait absolument  impossible  de  vous  révéler  le  mo- 
tif de  ces  refus.  G^était  le  secret  d'un  mort,  et,  si 
fat  eu  tort  de  céder  à  mon  amour  pour  D'Arcy,  je 
ae  pouvais  trouver  d'excuse,  au  tribunal  de  m^ 
propre  conscience,  que  dans  le  caractère  unique, 
étrange,  presque  fatal  de  cet  amour.  Tout  autre 
amour  m'était  interdit,  et,  avec  cela,  j'aurais  été 


524  L'ABBESSE   DE  JOUARRE. 

coupable  de  ne  pas  voir  ce  que  vous  valez.  Ah! 
monsieur,  que  j'ai  souffert!  Depuis  longtemps 
la  douleur  m*eût  consumée,  si  je  n'avais  été  impé- 
rieusement rattachée  à  la  vie  par  le  besoin  que 
cette  enfant  avait  de  moi. 

Juliette  se  jette  dans  les  bras  de  sa  mère  ;   elle  Im  prend  la  main  et  reste 
près  d'elle  jusqu'à  la  fin. 

Je  ne  sais,  monsieur,  si  nous  reverrons  jamais 
la  pleine  joie,  celle  qui  suppose  l'inexpérience  et 
la  naïveté.  Nous  serons,  je  le  crains,  toujours  un 
peu  comme  ces  initiés  antiques,  qui,  après  avoir 
assisté  aux  visions  terribles  de  certains  mystères, 
pouvaient  bien  continuer  de  vivre  encore,  mais  ne 
riaient  plus.  Nous  avons  vu  trop  de  choses  pour 
qu'il  nous  soit  possible  de  reprendre  la  vie  avec 
cette  sérénité  enfantine  qui  est  l'heureux  don  des 
simples.  Mais  nous  avons  assez  vécu  tous  les  deux 
pour  avoir  appris  que  la  désillusion  est  aussi  une 
bonne  condition  de  bonheur.  Je  vous  aime,  mon- 
sieur, d'un  amour  que  des  années  de  silence  ont 
concentré,  non  affaibli.  Pour  des  âmes  comme  les 
nôtres,  l'amour  né  va  pas  sans  le  devoir.  Prenez- 


ACTE  CINQUIÈME.  525 

moi  teîle  que  je  suis,  pour  une  ressuscitée  à  la  vie, 
décidée  à  la  recommencer  avec  vous. 

Son  visage  se  détend  peu  à  peu  et  finit  par  deyenir  rayonnant. 

Je  revis  avec  la  France  ;  je  revis  en  vous  et  par 
vous.  Je  suis  convaincue  de  n*être  pas  infidèle  à 
l'homme  grand  et  bon  qui  a  été  mon  époux  d'une 
nuit.  Vous  accepterez  que  son  image  ait  la  pre- 
mière place  dans  le  sanctuaire  de  mes  souvenirs. 

Cette  enfant...  (JuUettela  regarde  d'un  œil  étonné),  Cette  en- 
fant trouvera  chez  vous  Taffection  que  son  père 
lui  eût  donnée.  Votre  gloire,  monsieur,  je  l'adopte 
et  la  fais  mienne.  Je  suis  fière  de  vous  (eiie  imtend  la 
main)  autaut  quo  d'un  de  mes  ancêtres.  Nous  avons 
à  refaire  la  France,  unissons-nous.  Grand  et  glo- 
rieux ami,  il  y  a  sept  ans,  votre  amour,  à  votre 
insu,  fut  pour  moi  le  pire  des  malheurs.  Il  me 
rejeta  dans  la  vie,  quand  déjà  un  pacte  sanglant 
avait  été  conclu  entre  mon  honneur  et  la  mort. 
Recevez  aujourd'hui  mon  pardon.  J'abdique  ma 
fierté  entre  vos  mains.  Je  m'étais  interdit  jusqu'ici 
d'être  tendre  et  faible    L'amour  avait  été  pour 


526  L'ABBESSE  DE   JOUARRE. 

moi  si  noir  de  perfidies,  que  je  m'étais  prise  à  le 
haïr.  En  me  donnant  à  vous,  je  suis  sure  de  ne 
trahir  personne.  Je  la  veux,  je  la  veux,  cette  mair. 
héroïque,  qui  a  tenu  victorieuse  l'épée  de  la 
France.  Bénéficions  du  privilège  de  ceux  qui  ont 
vu  de  près  la  mort.  Puisons  dans  notre  hauteur 
morale  et  notre  mépris  de  la  vulgarité  la  force 
de  vivre  encore  et  d'aller  au-devant  des  incerti- 
tudes de  l'avenir. 

Légère  impression  de  cloches  dans  l'air. 
LA    FRESNAIS. 

Bénis  soient  les  scrupules  qui,  en  différant  mon 
bonheur,  m'ont  permis  de  vous  voir  encore  vingt 
fois  plus  admirable  que  le  jour  terrible  où,  pour  la 
première  fois,  sur  les  bancs  du  tribunal  révolution- 
naire, vous  ravîtes  mon  cœur. 


APPENDICE 


VABBESSE   DE   JOUARBE 


Quand  parut  VAbhesse  de  Jouarre,  une  éminente 
actrice  italienne,  madame  Duse,  fut  frappée  du  caractère 
de  Julie.  Elle  voulut  créer  ce  rôle  et  y  obtint  le  succès  que 
lui  assuraient  d'avance  sa  rare  intelligence  et  son  mer- 
veilleux talent.  M.  Enrico  Panzacchi,  professeur  à  l'uni- 
versité de  Bologne  et  critique  excellent,  fit  la  traduction 
et  les  arrangements  nécessaires  pour  la  mise  en  scène. 
La  difliculté  était  surtout  de  conserver  l'intérêt,  selon 
les  habitudes  du  théâtre,  après  le  troisième  acte.  Je 
crois  avoir  eu  raison,  dans  l'œuvre  idéaliste,  de  pro- 
longer la  vie  de  l'abbesse,  pour  maintenir  la  conception 
supérieure  de  la  vie  envisagée  comme  un  devoir,  et 
montrer  l'expiation,  par  l'amour  maternel,  d'une  faute 
commise  contre  les  règles  nécessaires  de  la  société. 
Mais  c'est  là  une  idée  de  morahste,  qui  convient,  je  le 


528   APPKNDICE  A   VABBESSE  DE  JOUARRE, 

reconnais,  au  roman  plutôt  qu*au  théâtre.  Mes  amis  de 
Rome  m'écrivaient:  «  Votre  drame  ne  peut  finir  par  une 
idylle.  »  Peus  un  moment  l'idée  d'un  quatrième  acte, 
se  passant  au  tribunal  révolutionnaire  et  ainsi  conçu  : 


Le  tribunal  révolutionnaire,  d'après  les  gravures  du  temps:  d'un 
côté,  le  président,  l'accusateur  public,  les  jurés;  de  l'autre,  le 
banc  des  accusés. 

Sur  le  banc  des  accusés,  l'abbé  Clément,  La  Fresnais,  Julie. 

L'accusateur  public  requiert  d'abord  contre  l'abbé  Clément,  en 
peu  de  mots  :  «  Fanatisme,  incivisme,  etc.  »  Aussitôt  après  la  con- 
damnation, on  emmène  l'abbé. 


Puis  Taccusateur  public  requiert  contre  La  Fresnais  à  peu  près 
ainsi  : 

Le  cas  qui  vous  est  soumis  montre  bien  l'in- 
convénient pour  les  démocraties  de  céder  aux 
*  sentiments  d'humanité  et  même  aux  senti- 
ments les  plus  doux  de  la  nature.  Pourquoi 
faut-il  que  la  femme,  ce  chef-d'œuvre  de  la 
création,  soit  toujours  occupée  à  combattre  la 
patrie ?*Ce  héros,  que  voilà  sur  le  banc  des 
accusés,  n'a  plus  été  un  héros  dès  qu'il  a 
connu  une  femme.  A  peine  sorti  des  portes  du 
Plessis,  il  a  été  évident  qu'il  voulait  la  mort. 
On  l'a  entendu  crier  dans  la  rue  :  «  A  bas  Fou- 
quier-ïinville  !  A  bas  le  Tribunal  révolution- 
naire! »  Il  vomissait  en  même  temps  des 
injures  contre  les  citoyens  les  plus  vertueux. 
C'est  là  un  délit  comparable  à  celui  de  crier 


APPENDICE  A  VABBESSE  DE  JOUARRE.    529 

«  A  bas  la  Nation  !  »  puisque  le  tribunal  révolu- 
tionnaire est  le  plus  ferme  appui  de  la  Nation 
et  que  votre  vertueux  président...,  etc. 

Le  président  : 

Il  m'en  coûte  de  te  trouver  coupable,  après 
une  vie  de  vertu.  La  mort,  du  reste,  n'a  rien  qui 
doive  effrayer  un  homme  tel  que  toi...,  etc. 

On  l'emmène  ;  l'abbesse  lui  serre  la  main  et  lui 
accorde  un  long  regard. 

Le  président  à  l'abbesse  : 

Ton  fanatisme  est  décidément  incurable. 
Sauvée  par  ce  jeune  héros,  que  tu  as  entraîné 
au  crime,  tu  n'as  voulu  employer  la  vie  qui 
t'était  laissée  que  pour  combattre  la  Répu- 
blique ;  n'accuse  que  ton  obstination,  si  nous 
t'envoyons  à  la  mort.  (Sur  un  ton  plus  bas.)  Cette 
fois,  tu  le  sais,  ce  sera  pour  tout  de  bon. 

Elle  se  lève,  en  disant  froidement  : 

C'est  bien  entendu. 

Gomme  on  m'objecta  des  difficultés  scéniques 
presque  insurmontables,  je  proposai  de  borner  la 
représentation  aux  trois  premiers  actes,  en  terminant 
ainsi  le  troisième  acte  : 

Après  que  Tabbè  Clément  a  disparu,  moment  de  silence.  Julie, 
comme  sortant  d'un  rôve  : 

La  vie  !  la  vie  I  Le  pardon  à  ce  prix!  Non  ; 

34 


630   APPENDICE  A  VABBESSE  DE  JOUARRE^ 

j'aime  mieux  n'être  pas  pardonnée.  Prêtre, 
ton  absolution  coûte  trop  cher;  je  mourrai. 

Gomme  en  rêvant  : 

Que  disait-il  ?  L'abbesse  de  Jouarre,  dans 
dix  mois...,  mendier  pour  son  enfant...  Esi-ce 
possible?  Quoi  !  je  serais  mère? 

Elle  se  prend  la  tête  dans  les  mains,  puis  se  lève 
brusquement  : 

Oh!  si  cela  est,  je  veux  vivre.  La  noblesse 
de  la  plus  humble  mère  est  supérieure  à  celle 
que  donnaient  tous  mes  anciens  droits  réga- 
liens. Être  déjà  cher,  que  je  porte  peut-être 
dans  mon  sein,  petite  divinité  que  je  crée  de 
mon  sang  et  de  mes  larmes,  toi,  tu  as  droit 
de  me  commander.  Ignominie  et  misère,  je 
vous  défie!  L'approbation  démon  oracle  inté- 
rieur me  suffit.  Ah!  vous  osez  parler  de  honte, 
quand  il  s'agit  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  saint 
dans  la  nature  ?  Eh  bien,  vive  la  honte  !  Je 
serai  mère,  je  braverai  vos  mépris  par  mon 
ëilence,  je  vivrai  I  , 


1802 

DIALOGUE    DES    MORTS 

Représenté  à  ^a  Comédie-Française, 

Id  26  février  1886, 

|Our  auniversaire  de  la  naissance  de  Victor    Hugo« 


PERSONNAGES 


CORNEILLE. MM.  Got. 

RACINE Delaonat. 

BOILEAU •    •   ■  COQUELis. 

VOLTAIRE WORMS. 

DIDEROT f^^^'"^- 

CAMILLUS M'"  Reichemberc 


La  scène  se  passe  dans  le  bosquet  des  champs  Élysées  réservé  am 
ombres  immortelles  de  la  Comédie-Française  :  lumière  douce  et 
un  peu  triste.  Sol  fleuri,  prairie  d'asphodèles.  Deux  sièges  de 
marbre  antique. 

Corneille,  Racine,  Boileau,  Voltaire,  Diderot,  d'autres  encore,  en 
costume  de  leur  temps  ;  toutes  les  couleurs  sont  atténuées  et  fon- 
dues en  une  nuance  pâle  et  blanche,  qui  fait  ressembler  les 
personnages  à  des  ombres,  sortes  de  statues  de  marbre  vivantes. 
Ils  vont  et  viennent,  deux  à  deux  ou  en  groupes,  lentement, 
causant  d'un  ton  grave. 

Un  petit  génie  ailé,  Camillus,  met  les  bienheureux  au  courant  des 
choses  de  la  terre  et  des  volontés  célestes. 


CAMILLUS,   en  entrant,   dépose  sur  lo  fauteuil  de  gauche  des  livret 
et  une  sorte  de  bulletin. 


CAMILLUS. 


Nos  grands  morts  vont  venir. 


Camillus  parcourt  rapidement  le  bulletin. 

«  Paris,  1802...  Bulletin  littéraire  :  Atala,.. 
Bulletin  politique.  Marengo,  Hohenlinden...  » 

Canonnade  sourde  dans  lo  lointain. 

Même  au  pays  des  bienheureux,  on  veut  encore 
entendre  les  bruits  de  la  terre.  Ces  ombres  im- 
mortelles de  la  Comédie-Française,  qui  ont  accou- 
tumé de  se  réunir  ici  pour  s'entretenir  des  beautés 
éternelles,  se  fatigueraient  de  leur  gloire  et  de 
leur  paix,  si,  chaque  jour,  par  l'ordre  du  Génie 
suprême,  je  ne  leur   apportais  les  nouvelles  de 


534  «80« 

Paris.  Ce  que  j'admire  en  ces  esprits  purs,  c'est 
comme  ils  restent  toujours  eux-mêmes,  et  comme 
ils  se  transforment.  Les  siècles  les  grandissent, 
les  rassérènent  et  pourtant  les  laissent  ce  qu'ils 
furent  !  Moi  qui  les  connais,  je  sais  qu'ils  rajeu- 
nissent. Ils  aiment  plus  que  jamais  ce  qu'ils 
aimèrent,  et  pourtant,  l'horizon  de  leurs  pensées 
s'élargit  sans  cesse.  Ils  appellent  ceux  qui  doi- 
vent les  continuer,  ils  semblent  uniquement  préoc- 
cupés de  l'avenir.  Qui  sait  si  les  vœux  et  les 
pressentiments  des  génies  ne  créent  pas  la  réalité?. 

Il  s'éloigne.  Voltaire  et  Diderot  entrent  et  se  promènent  sur  le 
second  plan.  Voltaire  s'arrête  près  des  livres  déposés  sur  le  banc 
de  gauche  et  feuillette  un  petit  volume  en  souriant.  Corneille  et 
Racine  entrent  en  même  temps,  et  s'assoient  sur  le  banc  de  droite, 

RACINE. 

Oui,  cette  génération  nouvelle  m*étonne,  et  je 
crois  qu'en  effet  j'oublierai  les  excès  d'il  y  a  dix 
ans,  cher  Corneille,  en  souvenir  des  héros  d'au- 
jourd'hui. J'aimerai  ce  jeune  siècle,  sorti  du  sang 
et  des  larmes,  et  qu'un  Dieu  inconnu  dirige  peut- 
être.  Mais  dites-moi,  grande  ombre  chérie,  n'êtes- 
vous  pas  frappé  d'une  chose?  Le  siècle  a  deux 
ans,  et  ses  destinées  littéraires  sont  obscures  en- 


48031  535 

core.  La  vie,  la  chaleur,  la  lumière  semblent  s'être 
retirées  de  la  langue  que  nous  aimons.  Cette  sté- 
rilité  ne  vous  e!Traye-t-eIle  pas? 

On  eutend  une  canonnade  et  le  chant  : 

En  avant,  marchons! 
Par  delà  les  monts, 
»     Courons  à  la  victoire  I 

CORNEILLE. 

Oh!  non,  cher  Racine;  non,  âme  douce  et 
courtoise.  Ce  bruit  m'est  un  sûr  présage.  Ma 
vieille  familiarité  avec  les  héros  me  remplit  d'es- 
pérance. Les  grands  siècles  se  font  toujours  des 
poètes  dignes  d'eux.  L'auréole  de  la  poésie  et 
celle  de  la  gloire  sont  composées  des  mêmes 
rayons.  Dans  notre  cher  pays  de  France,  il  n'y 
a  jamais  eu  de  victoire  sans  génie  pour  la  chan- 
ter.   J'attends  beaucoup... 

La  canonnade  redouble. 

Oh  !  que  cela  est  de  bon  augure.  Il  me  faut 
un  poète  nouveau.  Ce  qui  se  passe  est  grand, 
et  il  me  semble  que  ceux  qui  naîtront  dans  cet 
orage  auront  des  poitrines  de  fer  et  des  voix 
d'airain.  Les  héros  sont  nos  confrères;  un  vers 
sublime  est.  dans  l'ordre  de  l'harmonie,  ce  qu'un 


536  iSO% 

coup  d'audace  souveraine  est  dans  le  grand  jeu 
des  batailles.  En  quel  affadissement  notre  art  est 
tombé  !  La  vieille  lyre  est  brisée.  Notre  vers,  oii 
se  répercutaient  mille  tonnerres,  est  changé  en 
une  crécelle,  au  son  âpre,  sec  et  dur.  Je  veux, 
pour  ce  siècle  naissant,  un  poète  sonore,  qui 
sache  rendre  la  plainte  immense  de  la  terre  s'é- 
levant  dans  l'infini.  Je  veux  entendre  dans  ses 
vers  l'écho  des  bruits  qui  entourèrent  son  ber- 
ceau, les  éclats  de  la  foudre  se  mêlant  aux  ru- 
gissements profonds  du  volcan,  le  bourdon  de 
Notre-Dame  accompagné  du  canon,  de  la  trom- 
pette et  du  tambour. 

RACINE. 

J'y  demande  l'âme  aussi,  cher  Corneille.  Le 
poète  que  tu  veux  grand  et  sonore,  je  le  veux 
tendre  et  bon.  Je  veux  qu'il  sache  nous  dire  ce 
qu'il  y  a  dans  les  larmes  et  les  prières  d'une 
femme.  Autrefois,  quand  mademoiselle  de  Ghamp- 
meslé  pleurait  pour  moi,  j'étais  trop  touché  pour 
analyser  ses  larmes.  J'aime  plus  que  jamais  ma 
Bérénice  ;  je  crois  que  les  sentiments  simples  et 
grands  se  suffisent  ;  mais  j'admets  toutes  les  va- 


1802  537 

riations  à  l'éternel  duo  de  l'amour.  Les  trésors  de 
charme,  de  douceur,  de  bonté,  de  tendresse  qui 
sont  dans  le  cœur  de  Ja  femme,  sont  des  mines 
d'or  qu'on  n'épuisera  jamais.  Oh  !  qui  saura  sonder 
à  nouveau  cet  abîme?  Qui  saura  nous  rendre 
l'amante,  la  jeune  fille,  l'épouse,  la  mère?  Qui 
portera  une  main  à  la  fois  sûre  et  tremblante  sur 
ces  mystères,  où  est  le  secret  de  toute  sagesse? 
Mon  vœu  est  pour  un  poète  de  cœur,  dussent  ses 
accents  être  aussi  différents  qu'on  voudra  des 
miens.  Ne  me  crois  pas  insensible  aux  luttes  des 
géants  qui  se  disputent  le  sort  du  monde.  Mais 
je  ne  veux  pas  d'une  France  à  l'âme  desséchée. 
Je  veux  que  le  cœur  et  l'imagination  aient  leur 
revanche.  Je  salue  le  jour  où  se  rouvrira  la  source 
des   pleurs. 

Pendant   ces  derniers    mots,    Boileau  s'est   approché. 

Ah  !  voici  Boileau.  Il  règne,  dit-on,  à  l'heure 
présente.  Lui,  du  moins,  doit  être  content. 

BOILEAU. 

Content  de  ceux  qui  me  trahissent,  faussent 
ma  doctrine,  me  comprennent  mal!...  Ton  âme 
virginale,  cher  Racine,  est  seule  capable  de  telles 


538  4  802 

illusions.  Triste  est  vraiment  notre  sort,  à  nous 
autres  immortels!  Nous  avons  l'air  de  dire  éter- 
nellement ce  que  nous  avons  dit  pour  un  moment 
passager.  Le  monde  change,  et  nos  livres  ne  chan- 
gent pas.  Il  y  a  des  gens  qui  prétendent  nous 
continuer  et  être  pour  nous  plus  que  nous  ne  le 
sommes  nous-mêmes.  On  fait  avec  nos  écrits  la 
guerre  à  ce  que  nous  aimons.  Ceux  qui  nous 
combattent  se  trouvent  souvent  être  ceux  que  nous 
soutiendrions  s'il  nous  était  donné  de  remonter  sur 
la  terre  des  vivants. 

Voltaire  et  Diderot,  qui  n'ont  cessé  de  se  promener,  s'arrêtent 
à  ce  moment, 

VOLTAIRE. 

Il  me  semble,  Diderot,  que  Boileau  prophétise... 
Écoutons. 

BOILEAU. 

Oui,  notre  condition,  à  nous  autres  morts,  est 
singulière.  Nous  voyons  trop  bien  ce  que  nous 
aurions  à  changer  à  nos  œuvres  si  nous  revivions. 
Une  foule  de  choses  que  nous  croyions  impossi- 
bles se  réalisent.  Nous  voudrions  ajouter  une 
atténuation,  corriger  une  assertion.  J'ai  eu  raison 
à  mon  heure  ;  oui ,  j^ai  eu  raison  ;  je  le  vois  mieux 


4  802  539 

que  jamais.  Mais  un  siècle  et  demi  change 
tant  de  choses!  Le  champ  de  l'esprit  humain, 
tel  que  je  croyais  le  voir  de  mon  jardin  d'Au- 
teuil,  était  un  parterre;  maintenant,  c'est  le 
monde  entier,  avec  ses  montagnes,  ses  fleuves  et 
ses  forêts.  Que  de  traits  j'aurais  à  ajouter!  Que 
de  points  à  préciser!  Que  de  vues  à  élargir! 

VOLTAIRE. 

Et  moi,  donc!  Pauvres  morts  condamnés  à 
nous  tairie,  nous  assistons  à  notre  anatomie,  sans 
pouvoir  protester. 

IJOILEAU. 

Surtout,  sans  pouvoir  donner  d'explications, 
cher  Voltaire.  Je  voudrais  que  le  mort  soumis  à 
la  dissection  pût  au  moins  parler.  Quand  je  vois 
le  mal  que  l'on  fait  en  mon  nom,  je  suis  avec  ceux 
qui  vont  bientôt  me  combattre.  Ce  qu'on  dira  contre 
moi,  je  le  dirais  plus  fort  encore.  Je  le  rêve,  je 
rappelle  de  mes  vœux,  ce  poète  haut  comme  les 
Alpes,  large  comme  la  mer,  dont  Tâme  soit  le 
clavier  de  l'Univers,  la  vaste  cymbale  où  tout 
retentit.  Quand  éclatera  ce  clairon  de  la  pensée, 
quand  une  école  nouvelle,  décuplant  le  champ  de 


540  4  802 

la  poésie,  saura  illuminer  d'un  même  rayon 
l'homme  et  la  nature,  oh  !  croyez  donc  qu'alors 
je  sacrifierai  volontiers  le  mont  Adule  et  ses  mille 
roseaux.  Le  mal  qu'on  dira  de  moi,  je  l'excuse 
d'avance.  L'immortalité  rend  indulgent.  Gomme, 
en  cette  paix  où  nous  sommes,  on  est  indifférent 
aux  épigrammes,  n'est-ce  pas? 

Sourire  d'assentiment  chez  tous  les  immortels. 
VOLTAIRE. 

Bravo,  Nicolas!  Nicolas  a  toujours  raison.  Je 
vais  me  préparer  à  de  curieuses  conversions  litté- 
raires Ma  bonne  volonté  n'a  pas  de  bornes. 
Savez-vous  ce  qui  se  publie  de  nouveau  à  Paris 
en  ce  moment? 

Il  reprend  le  volume  sur  le  fauteuil. 

Écoutez,  écoutez... 

Il  lit  tout  haut.  «  Atala,  ou  les  Amours  de  deux  sau^ 
vages  dans  le  désert,  » 

Il  éclate  de  rire. 

L'amour,  avec  le  désert  pour  l'embellir!  Oh! 
la  bonne  idée!    . 

Les  ombres  témoignent  une  vive  curiosité  et    se   passent  le  volume. 
RACINE. 

L'amour  est  bon  partout.  Je  lirai  ce  livre  avec 


1802  541 

délice.  C'est  peut-être  le  balbutiement  de  quelque 
école  qui  trouvera  une  forme  nouvelle  pour  le 
sentiment  et  la  passion.  Quand  j'étais  jeune*,  je 
savais  par  cœur  Théagène  et  Chariclée, 

VOLTAIRE. 

Que  de  surprises  on  me  ménage  !  Je  suis  prêt  à 
tout.  Ces  deux  jeunes  sauvages  m*ont  l'air  de  pré- 
sager plus  d'une  équipée.  Les  champs  Elysées  nous 
ont  tous  faits  tolérants.  J'écouterai  avec  déférence 
des  paradoxes  qui,  autrefois,  auraient  excité  ma 
bile.  Ne  plaisantons  pas  trop,  cependant.  La  France 
poursuit,  à  travers  mille  éclipses,  une  œuvre  de 
raison  et  de  droit  qui  importe  au  monde  tout 
entier.  Nous  sommes  tous  subordonnés  à  cette 
œuvre.  Fi  du  génie  qui  ne  sert  pas  au  progrès  de 
la  raison  et  de  l'humanité  1  Je  ne  permets  pas  au 
poète  que  j'appelle,  moi  aussi,  de  séparer  sa  cause 
de  celle  de  la  justice  et  du  peuple.  Je  veux  qu'il 
serve.  J'ai  plus  fait  en  mon  temps  que  Luther  et 
Calvin.  Qu'il  fasse  plus  que  moi,  et,  s'il  vit  comme 
moi  quatre-vingts  ans,  que  ses  cheveux  blancs 
soient  glorieux  comme  les  miens!  La  sympathie 


542  1802 

est  une  des  marques  du  vrai  et  un  des  dons  de 
la  France.  Mon  poète  laissera  à  d'autres  le  dédain 
du  profane  vulgaire.  Il  faut  qu*on  l'aime  ;  que, 
d'un  bout  à  l'autre  du  monde,  on  s'enquière  de 
ce  qu'il  pense,  de  ce  qu'il  fait  ;  qu'il  fournisse  à  la 
pauvre  humanité  ce  dont  elle  a  le  plus  besoin,  un 
objet  d'admiration  et  de  respect.  Je  veux  que  ses 
funérailles  soient  un  signe  des  temps,  que  son  apo- 
théose soit  l'œuvre  des  foules.  Il  commencera  par 
me  maudire;  que  m'importe!  Je  suis  sur  qu'il  finira 
par  m'aimer.  La  superstition  et  l'absurdité  sont 
des  monstres  toujours  prêts  à  ressaisir  l'humanité 
pendant  ses  heures  de  sommeil.  Il  faut  des  gardes 
d'élite,  veillant  toujours.  N'est-ce  pas,  Diderot  ? 

DIDEROT. 

Oui,  grand  maître  ;  nous  eûmes  raison.  J'aimais 
la  vérité  jusqu'à  la  fièvre;  la  grande  paix  de  ces 
lieux  m'a  calmé.  Nos  fautes  furent  celles  de  l'âge 
de  fer  que  nous  avons  traversé.  J'entrevois  pour 
l'esprit  d'admirables  revanches.  Ce  qu'il  y  a  de 
clair,  c'est  qu'un  siècle  étrange  se  prépare.  Gomme 
je  vais  l'aimer  !  Je  ne  sais  s'il  réussira  dans  toutes 


4  802  643 

ses  ambitions  ;  mais  je  suis  pour  ceux  qui  osent. 
Audacieux  de  toute  sorte  qui  remplirez  le  siècle 
qui  va  venir,  salut  à  vous  !  Du  cliquetis  de  vos 
hardiesses,  je  vois  jaillir  mille  vérités.  Qu'il  va 
nous  être  doux  de  contempler  ces  grandes  luttes 
du  sein  de  notre  paix.  C'est  nous  qui  agirons 
dans  ce  monde;  il  vivra  de  nous  et  par  nous.  Si 
vos  vœux  s'accomplissaient,  je  vois  quatre  poètes 
qui  éclaireraient  ce  siècle  de  rayons  fort  divers  : 
le  poète  sublime  que  veut  Corneille,  le  poète  de 
la  pitié  que  veut  Racine,  le  génie  large  et  profond 
que  rêve  Despréaux,  le  patriarche  ami  des  hommes 
qu'imagine  Voltaire.  Quatre  poètes  de  premier 
ordre  en  un  siècle,  c'est  beaucoup... 

RACINE. 

Il  n'y  a  pas  de  limite  aux  miracles  de  l'esprit. 
Les  destinées  de  la  terre  sont  peut-être  réglées 
par  les  désirs  du  ciel. 


Camillus  entre  en  hâte. 


CAMILLUS. 


Le  Génie  suprême  a  entendu  ce  que  vous  dites^ 
il  vous  a  tous  quatre  exaucés.  Ce  jour  sera  un 


544  fSOt 

jour  de  fête  pour  la  France,  un  jour  «ii  elle  sa- 
luera une  haute  image  et  déposera  des  couronnes 
sur  un  large  front.  Un  nom  lumineux  m'est  ap- 
paru. Un  seul  nom  !  Vos  quatre  poètes  sont  con- 
fondus en  un  seul  génie,  qui  sera  grand,  touchant, 
vaste  et  bon. 

Étonnement  de  tous. 
BOILEAU. 

Le  Génie  suprême  fait  bien  tout  ce  qu'il  fait. 

DIDEROT. 

Oh  !  les  belles  tempêtes  qu'il  y  aura  sous  ce 
crâne!  Quelles  fêtes  de  l'esprit  se  préparent  !  Voilà 
de  quoi  tenir  le  siècle  en  joie  ! 

CORNEILLE,    à  Racine. 

Ne  vous  disais-je  pas  bien,  cher  frère  en  har- 
monie, que  cette  génération  aurait  son  poète  et 
qu'il  y  a  dans  le  monde  une  source  intarissable 
d'amour,  de  force  et  de  génie...  c'est  la  France  !... 

Les  ombres  bienheureuses  défilent  en  donnant  dos  marques  de  contente- 
ment, au  bruit  de  la  canonnade  et  du  bourdon  de  Notre-Dame,  Oo 
entend,  dans  le  lointain,  les  trompettes  qui  sonnent  : 

«  La  victoire  est  à  nous  1  » 


LE    JOUR    DE    L'AN   1886 

PROLOGUE   AU    CIEL 


PERSONNAGES 

L'ÉTERNEL,    L'ANGE    GABRIEL. 


I.a  scène  se  passe  dans  le  réduit  le  plus  impénétrable  de  l'empyrée, 
où  l'Éternel  se  repose  durant  les  moments  d'intermittence  de 
son  activi<é 


L*ÉTERNEL. 

Quelle  est  la  planète  qui  fête  demain  son  pre- 
mier jour  de  Tan? 

GABRIEL. 

C'est  la  planète  Terre,  que  vous  aimiez  tant 
autrefois.  Elle  vous  amusait  dans  vos  jours  som- 
bres. Vous  vous  plaisiez  à  entendre  raconter  même 
ses  étcurderies,  et,  quoiqu'elle  vous  ait  donné  plus 
d'occupation  à  elle  seule  que  tous  les  autres  mondes 
réunis,  vous  aviez  un  faible  pour  elle.  Vous  rappe- 


648  LE  JOUR  DE  L'AN  4  886. 

lez- VOUS  Alexandre  Dumas,  Balzac,  Stendhal,  que 
je  vous  ai  autrefois  lus  durant  des  nuits  entières, 
pour  vous  reposer  de  Spinoza  ? 

L*ÉTERNEL. 

Oui,  cette  planète  est  mon  divertissement.  C'est 
une  des  plus  petites  ;  mais  c'est  peut-être  la  plus 
vivante.  Tant  d'autres  sont  restées  paresseuses  et 
n'ont  voulu  rien  produire.  Pauvre  Terre  !  Gomme 
elle  a  travaillé  et  fait  valoir  son  capital,  ingrat 
cependant!  Que  de  persévérance!  Que  d'ingénio- 
sité !  Quelle  obstination,  de  la  part  de  ses  habi- 
tants, à  supporter  la  vie  sans  autre  sourire  que 
l'amour.  Excellents  êtres  !  A  chaque  retour  de 
l'année,  ils  me  remercient;  ils  sont  enchantés  de 
recommencer. 

GABRIEL. 

Votre  Sainteté  est  la  patience  et  la  bonté  mêmes. 
J'admire,  en  eflet,  que  cette  fragile  machine 
marche  toujours.  Les  différents  rouages  que  vous 
avez  établis  fonctionnent  régulièrement;  les  illu- 


I 


LE  JOUR  DE  L'AN  1886.  549 

sions  vont  leur  train  ;  le  papier  sur  la  vie  éternelle 
continue  d'avoir  cours,  même  chez  ceux  qui  n'y 
croient  pas.  Ah!  monseigneur,  quel  honneur  cette 
planète  vous  fait  !  Quel  parti  vous  avez  tiré  de  l'or- 
ganisation vertébrale,  pour  produire,  au  moyen  de 
pulpes  nerveuses  insignifiantes,  l'art,  la  science, 
la  vertu  !  Il  y  avait  mille  à  parier  contre  un  que 
l'espèce  humaine,  livrée  à  son  ignorance  et  à  sa 
folie  primitives,  se  suiciderait  elle-même  ou  se 
condamnerait  à  l'ineptie,  par  suite  de  quelque  idée 
absurde.  Elle  a  traversé  les  erreurs  les  plus  meur- 
trières, doublé  les  caps  les  plus  dangereux.  Son 
histoire  paraît  un  tissu  de  folies,  et  néanmoins  les 
acquisitions  de  la  raison  sont  d'une  solidité  à  toute 
épreuve.  L'égoïsme  semble  régner  sur  toute  la 
ligne,  et  pourtant  l'œuvre  du  dévouement  atteint  le 
ciel.  Pour  des  pots-de-vin  insignifiants,  des  hakh" 
schisch  illusoires,  vous  obtenez  des  effets  immenses. 
Jamais  l'idée  d'une  grande  banqueroute,  d'un 
krach  colossal,  que  parfois  je  redoute,  quand  je  vois 
les  proportions  énormes  où  l'affaire  est  lancée, 


550  LE  JOUR    DE  L'AN  1886. 

jamais,  dis-je,  aucune  inquiétude  de  ce  genre  ne 
leur  vient  à  l'esprit. 

l'éternel. 

Le  fait  est  qu'on  les  mène  avec  peu  de  chose. 

GABRIEL. 

Oui,  on  récompense  avec  le  néant  en  sachant 
habilement  découper  le  néant.  En  France,  on 
vient  de  réduire  le  nombre  des  décorations  d'offi- 
cier d'académie  h  douze  cents  par  an. 


L*£TEUNEL. 


Quelle  leçon  pour  tous  les  gouvernants! 

GABRIEL. 

Assurément,  Votre  Sainteté  récompense  à  peu 
de  frais.  Mais  beaucoup  de  personnes  trouvent, 
d'un  autre  côté,  qu'elle  ne  punit  presque  plus.  Des 
crimes  qui,  du  temps  de  Moïse  et  d'Éhe,  étaient 
suivis  de  mort  immédiate,  se  commettent  mainte- 
nant avec  une  entière  impunité.  Vous  ne  sauriez 


LE  JOUR  DE   L'AN  1886.  58l 

ignorer  qu'il  y  a  des  écervelés  qui  parlent  quelque- 
fois de  Votre  Majesté  avec  un  sans-façon  dépassant 
toutes  les  bornes.  Vous  remercier,  Seigneur!.  .  Ils 
n'y  pensent  guère.  Ils  acceptent  vos  bienfaits, 
mais  songent  à  peine  au  bienfaiteur. 


L^ÉTERNEL. 


Oh!  laissons  là  ces  distinctions  subtiles.  Me 
croirais-tu  donc  susceptible? 

GABRIEL. 

Non;  mais  l'absurde  déborde  par  moments. 
L'œuvre  de  Votre  Sainteté  ne  devrait  être  que  rai- 
son ;  elle  est  quelquefois  un  carnaval.  Le  nombre 
de  ceux  qui  entrent  dans  le  quadrille  central  de 
l'humanité  devient  trop  considérable.  Bientôt  les 
Hottentots  et  les  Papous  en  feront  partie.  Le  monde 
est  trop  grand  ;  il  est  surtout  trop  subtil,  trop  mal- 
veillant. La  république  de  Bolgar,  dont  je  me  sou- 
viens comme  d'une  chose  bien  extraordinaire  (elle 
dura  huit  cents  ans  !),  avait  pour  premier  article 


652  LE  JOUR   DE  L'AN  1886 

de  sa  constitution  de  pendre  tous  les  gens  d'esprit. 
C'était  excessif;  mais  il  faut  bien  que  les  hommes 
tranquilles  aient  un  moyen  de  se  défendre  contre 
ces  trouble- fêtes.  En  religion,  ils  coupent  la  parole 
aux  bons  docteurs.  Ils  se  consolent  par  une  canti- 
lène  dé  ne  rien  comprendre  aux  vues  de  Votre  Sain- 
teté. Les  éléments  légers  du  monde  remportent 
sur  les  éléments  solides.  Les  femmes,  par  exemple, 
Seigneur  ! . . . 

Gabriel  rougit.  Un  léger  sourire  de  l'Éternel  achève 
de  le  troubler. 

L*ÉTERNEL. 

Ëh  bien,  continue  donc! 

GABRIEL. 

Eh  bien,  tandis  que  les  femmes  auront  sur  !a 
planète  Terre  l'importance  qu'elles  ont,  cette  pla- 
nète ne  sera  jamais  raisonnable.  On  veut  leur 
plaire,  et  les  plus  sages  ne  sont  pas  dégagés  de 
ce  souci.  Celles  qui  sont  jolies  peuvent  faire  tout 
ce  qu'elles  veulent,  avec  la  certitude  que  ce  sera 


LE   JOUR  DK   L'AN   18  86.  B53 

trouvé  parfait.  Comment  tirer  quelque  chose  de 
sérieux  d'un  monde  où  l'opinion  est  faite  par  des 
créatures  charmantes,  je  le  reconnais,  mais  qui  ont 
à  peu  près  autant  de  tête  qu'une  linotte  ou  une 
perruche  verte? 

l'éternel. 

Je  reconnais  que  c'est  là  ma  plus  grande  faute. 
Je  les  ai  faites  trop  jolies. 

GABRIEL. 

C'est  cela  même.  II  y  a  des  milliers  d'années, 
Votre  Sainteté  amena  le  déluge  parce  que  plusieurs 
d'entre  nous,  ayant  regardé  les  filles  des  hommes, 
les  trouvèrent  ce  qu'elles  étaient,  je  veux  dire  fort 
belles.  Je  vous  assure,  monseigneur,  que  la  situa- 
tion est  bien  plus  grave  aujourd'hui.  Le  déluge  n'y 
ferait  rien.  Quelque  Noé,  que  vous  sauveriez  encore 
à  cause  de  votre  bonté,  deviendrait  amoureux  dans 
l'arche;  en  sortant,  il  n'aurait  rien  de  plus  pressé 
que  de  replanter  la  vigne,  et  ce  serait  à  recom- 
mencer. Mon,  il  n'y  a  qu'une  mesure  à  prendre.  Il 


So4  LE  JOUR   DE  L'AN   1886. 

faut  réparer  la  faute  primitive,  rompre  le  charme, 
détruire  rensorcellement.  Votre  Sainteté  sait  si  j'ai 
horreur  des  libertins.  Mais  il  y  a  un  de  leurs  rai- 
sonnements que  je  ne  sais  comment  réfuter.  «  Pour- 
quoi, disent-ils,  voulez- vous  que  Dieu  ait  fait  la 
beauté  si  ce  n'est  pour  qu'on  l'aime?  »  Que  répondre 
à  cela? 

l'éternel. 

Cherche  bien,  Gabriel. 

GABRIEL. 

Sans  doute  vous  avez  voulu  mettre  à  l'épreuve 
notre  fidélité.  La  beauté  serait-elle  le  fruit  qu'il 
faut  se  contenter  d  admirer  sans  y  toucher?  Mais 
alors  pourquoi,  dans  d'autres  cas,  est-il  conforme 
à  vos  vues  sur  l'ensemble  de  l'univers  que  l'on 
cède  à  la  tentation?  Gomment  la  condition  de  l'exis- 
tence du  monde  est-elle  un  acte  par  ailleurs  qua- 
lifié de  péché?  Votre  Sainteté  me  permettra  de  le 
lui  dire:  il  y  a  là  un  renversement  d'idées  que  je 
n'ai  jamais  pu  admettre.  Est-il   concevable   que 


LE  JOUR  DE  L'AN  1886.  655 

Votre  Sainteté,  voulant  perpétuer  Tespèce  hunnaine, 
se  soit  attachée  à  un  moyen  aussi  singulier?...  Je 
n'ai  jamais  rien  compris  à  cet  article  bizarre  des 
lois  de  votre  création. 

l'éternel. 

Je  t'ai  déjà  dit  de  ne  jamais  me  questionner  là- 
dessus.  C'est  mon  secret;  tu  ne  dois  pas  savoir 
cela.  Ce  singe  brutal,  de  tous  les  animaux  le  plus 
raffiné  dans  sa  méchanceté,  ne  vois-tu  pas  que  c'est 
par  l'amour  que  j'en  ai  fait  l'homme?  Ne  vois-tu 
pas  que  le  moment  de  l'amour  est  encore  celui  où 
l'homme  est  le  meilleur?  Regarde  cet  être  abject, 
tout  entier  à  l'égoïsme  et  aux  calculs  du  vil  intérêt; 
grâce  à  l'amour,  il  se  fait  une  trouée  dans  son  ciel 
de  plomb  ;  il  a  une  heure  de  bonté,  de  tendresse, 
une  minute  d'élan  vers  l'idéal.  Et,  pour  la  même 
fin,  la  plante  se  pare  et  devient  fleur;  l'animal 
redouble  de  beauté  ;  le  plus  humble  petit  ver 
devient  lumineux.  Laisse;  j'ai  mis  dans  tout  cela 
plus  de  sagesse  que  tu  ne  crois. 


556  LE  JOUU  DE  L'AN   1886. 

GABRIEL,   ■'inclinaDt  modestement. 

Je  vois  que  la  folie  et  l'absurde  ont  encore  une 
longue  vie  assurée.  Que  Votre  Sainteté  établisse  du 
moins  en  règle  que  la  beauté  sera  pour  les  femmes 
une  récompense  et  la  laideur  une  punition.  Les 
choses  pourraient  être  arrangées  de  telle  manière 
que,  quand  elles  conçoivent  une  mauvaise  pensée 
ou  préparent  une  mauvaise  action,  elles  devinssent 
tout  de  suite  laides  comme  les  sept  péchés  capi- 
taux qu'elles  seraient  tentées  de  commettre.  Ah  ! 
pour  le  coup,  elles  prendraient  garde  !  Toutes  de- 
viendraient de  petites  saintes  ;  tandis  que,  mainte- 
nant, elles  peuvent  se  livrer  impunément  à  leur  dia- 
blerie. Quelquefois  même,  par  un  comble  d'insanité 
oîi  je  me  perds,  cela  ne  fait  que  les  rendre  plus 
attrayantes. 

l'éternel. 

Ce  qui  est  écrit  est  écrit.  Je  ne  changerai  rien 
désormais  à  l'équation  de  cet  univers.  Il  est  bien 
tel  qu'il  est.  Les  corrections  sur  un  point  entrai- 


LE  JOUR  DE   L'AN   4  886.  557 

neraient  sur  d'autres  points  de  graves  déchets, 
pariois  des  écroulements  entiers  de  l'édifice.  11 
suffit,  pour  le  degré  de  justice  que  je  poursuis 
maintenant,  que  toute  femme  profondément  bonne 
soit  par  là  même  assez  jolie.  J'y  ai  pourvu. 

GABRIEL. 

Oh  !  sûrement  je  sais  que  Votre  Sainteté  retrouve 
toujours  sa  justification  finale.  Mais  je  suis  chargé 
de  l'honneur  de  Votre  Sainteté;  j'y  dois  veiller 
d'autant  plus  qu'Elle  l'abandonne  tout  à  fait.  On 
vous  nie,  Seigneur,  outrageusement.  J'en  suis 
quelquefois  scandalisé,  et,  si  j'avais  à  ma  disposi- 
tion votre  toute-puissance,  oh!  je  réduirais  bien 
vite  ces  méchants  athéistes  au  silence.  Je  ne  ca- 
cherai pas  à  Votre  Seigneurie  que  je  suis  quelque- 
fois surpris  de  ses  connivences  apparentes  avec  des 
gens  peu  dignes  d'être  tenus  pour  ses  compères. 
Le  monde  se  perd  par  cette  indulgence,  car  l'in- 
dulgence de  l'Éternel  est  prise  naturellement  par  la 
majorité  des  hommes  pour  de  la  sympathie. 


558  LE  JOUR   DE   L'AN  >I885 

L*ÉTERNEL,   souriant  avec  une  expression  de  bonté  et  d'ironi*  tout  â 
fait  indicible. 

Ah!  Gabriel,  tu  es  fidèle.  Ta  fidélité  te  rend 
étroit.  Viens  que  je  t'embrasse. 

Gabriel  offre  son  front  de  Jeune  fille  aux  baisers  de  TÊternel. 

Apprends,  enfant  fidèle,  ma  tendresse  pour 
ceux  qui  doutent  ou  qui  nient.  Ces  doutes,  ces 
négations  sont  fondés  en  raison;  ils  viennent  de 
mon  obstination  à  me  cacher.  Ceux  qui  me  nient 
entrent  dans  mes  vues.  Ils  nient  l'image  grotes- 
que ou  abominable  que  Ton  a  mise  en  ma  place. 
Dans  ce  monde  d'idolâtres  et  d'hypocrites,  seuls, 
ils  me  respectent  réellement.  Ma  volonté,  durant 
l'âge  que  ce  monde  traverse,  est  de  dissimuler 
mon  action.  Quoi  d'étrange  à  ce  qu'ils  ne  me 
voient  pas? 

Gabriel  écoute,  incliné,  sans  comprendre. 

Laissons  là  un  sujet  qui  trouble  ton  honnêteté; 
dis-moi  des  nouvelles  de  cette  planète  Terre,  que, 
depuis  quelque  temps,  j'ai  un  peu  négligée.  Voilà 


LE  JOUR   DE   L'AN   1886.  559 

quinze  ans  que  j'en  ai  confié  le  gouvernement  à 
une  nation  sérieuse,  que  mes  plus  graves  conseil- 
lers me  présentaient  comme  seule  capable  de  répa- 
rer tant  de  légèretés  commises  par  la  France. 
Pauvre  France  !  je  fus  un  peu  dur  pour  elle.  Je 
l'aime  toujours;  mais  elle  m'avait  agacé  par  ses 
frou-frous,  et  je  passai  l'hégémonie  du  monde  à  la 
nation  qui  lui  ressemblait  le  moins.  Trois  empe- 
reurs, unis  pour  la  paix,  me  paraissaient  un  régime 
calqué  sur  ma  trinité;  puis  on  me  pi:omettait  de 
résoudre  une  foule  de  questions  devant  lesquelles 
la  France  s'était  montrée  impuissante.  Le  socia- 
lisme, par  exemple,  devait  disparaître-  en  quatre 
ou  cinq  ans.  C'est  déjà  fait  sans  doute.  Quant  à  la 
France,  d'après  les  extraits  des  journaux  allemands 
que  tu  me  lis,  elle  est  comme  disparue  du  monde  à 
l'heure  qu'il  est- 

GABRIEL 

Oh!  pour  cela,  non.  On  en  parie  toujours  beau- 
coup. Mort  et  vie  des  nations  sont  choses  qui  se 


660  LE  JOUR  DE  L'AN  1886. 

ressemblent  et  se  touchent.  Je  m'y  perds.  Je  dois 
dire  à  Votre  Sainteté  que  mes  simples  facultés 
angéliques  ne  me  suffisent  plus  pour  comprendre  ce 
qui  se  passe.  Mes  notions,  si  arrêtées,  du  bien  et  du 
mal  se  confondent.  Les  moyens  d'information  qui 
sont  à  ma  portée  deviennent  de  plus  en  plus  insuf- 
fisants. Ma  qualité  d'ange  me  défend  d'entrer  dans 
les  endroits  où  s*élaborent  maintenant  les  choses 
humaines.  Je  crois  qu'il  faudra  que  bientôt  Votre 
Sainteté  choisisse  pour  l'inspection  de  cette  planète 
des  êtres  moins  purs  que  nous.  Une  foule  de 
choses  nous  échappent.  J'ai  été,  l'autre  jour,  à  un 
club  de  Belleville;  j'ai  failli  y  salir  ma  robe  blanche 
et  froisser  mes  ailes  d'or,  A  Paris,  je  fréquente 
quelques  maisons  excellentes  de  la  paroisse  Sainte- 
Clotilde  ;  j'y  trouve  des  jeunes  filles  accomplies, 
des  mères  de  trente-huit  ans  si  exquises,  que  j'hé- 
site parfois  entre  elles  et  leurs  filles  pour  le  charme 
et  la  beauté;  j'entre  dans  ces  sanctuaires  fermés 
en  ma  qualité  d'ange... 


LE  JOUR  DE  L'AN  1886.  564 


l'Éternel. 


Gabriel,  si  tu  avais  écrit  des  romans,  tu  les 
aurais  faits  très  inconvenants. 

GABRIEL. 

Oh!  non,  Père  céleste;  je  veux  dire  seulement 
que  ce  milieu  où  je  me  sens  attiré,  je  l'avoue,  m'ap- 
prend peu  de  choses  sur  la  corruption  du  siècle. 
Pour  être  bien  renseigné  sur  ces  bas-fonds  que  tu 
tolères,  parce  que  tu  supposes  sans  doute  qu'il 
s'élabore  quelque  chose  de  bon  en  cette  pourriture, 
il  te  faut  des  agents  craignant  moins  que  nous  de 
se  souiller.  Accepte  ma  démission;  ces  régions 
sont  trop  infectes  pour  que  le  soin  de  les  visiter 
soit  confié  à  un  être  qui  approche  ensuite  de  toi. 
Satan  te  renseignera  mieux  sur  ce  monde,  qui  est 
le  sien.  Il  y  trône,  il  y  pérore,  il  en  sait  tous  les 
secrets. 

l'éternel. 

Effectivement,  les  habitudes  de  l'ancienne  piété 

36 


66«  LE  JOUR   DE  L'AN   1886. 

ne  laissent  plus  voir  clair  dans  les  choses  humaines. 
Les  anges  sont  devenus  des  agents  médiocres.  H 
faudra  que  je  change  de  ministres...  Mais,  aujour- 
d'hui, je  ne  veux  croire  que  mes  yeux. 

Par  un  acte  de  sa  volonté,  l'Étemel  fait  venir  l'Être  immense, 
plein  d'yeux  et  de  roues  enchevêtrées,  qu'Ezéchiel  a  décrit. 
C'est  l'hippogriffe  que  monte  l'Éternel  quand  il  veut  s'informer 
par  lui-même  de  la  réalité.  En  moins  d'un  millième  de  seconde, 
l'Éternel,  accroupi  sur  ce  monstre,  a  parcouru  l'Univers.  Il  a 
tout  vu. 

l'Éternel,  à  part. 

Que  d'erreurs  dans  ce  que  me  disait  tout  à 
l'heure  ce  pauvre  Gabriel  !  Je  vois  que  je  suis  mal 
renseigné.  Une  confusion  inextricable  s'est  intro- 
duite dans  le  gouvernement  de  cette  planète.  Les 
casiers  sont  mal  tenus;  les  numéros  se  confondent. 
Je  viens  de  trouver  aux  premiers  honneurs  des  gens 
que  je  croyais  fusillés  depuis  quinze  ans.  Des 
succès  dus  à  des  quiproquos  égarent  le  monde.  Tel 
qui  passe  sa  vie  à  faire  des  bévues  est  tenu  pour 
un  grand  homme.  Le  suffrage  universel  vote  sur 
aes  coq-à-l'âne.  Décidément,  je  fais  trop  de  fautes; 
je  veux  changer  tout  cela. 


j 


LE  JOUa   DE   L'AN   1886.  563 

A  Gabriel. 

Gabriel,  reste  pur  et  continue  tes  joies  d'ange 
avec  ces  charmantes  paroissiennes  de  Sainte-Glo- 
tilde  dont  tu  me  parlais  tout  à  l'heure.  Garde,  avec 
ton  ministère  de  paix,  le  privilège  des  doux  rêves, 
des  inspirations  virginales,  de  ces  joies  qui  vien- 
nent on  ne  sait  d'où.  Sois  pour  les  hommes  le 
messager  des  bons  jours. 

Demain  sera  une  belle  occasion  de  remplir  ton 
ministère.  Demain,  je  veux  qu'on  se  réjouisse. 
Emploie  tous  tes  artifices,  songes  agréables, 
bonnes  pensées,  insinuations  caressantes,  frôle- 
ments légers  de  ton  aile,  pour  que  le  premier  jour 
de  1886  soit  à  tous  un  jour  d'oubli,  d'espérance, 
de  consolation. 

Dis -leur  de  s'attendre  cette  année  à  de  l'im- 
prévu. Je  vais  prendre  en  personne  le  gouverne- 
ment des  affaires  humaines.  On  a  fait  en  mon  nom 
une  foule  de  choses  que  je  renie.  J'ai  pitié  de  ceux 
que  j'ai  frappés,  il  y  a  des  convulsions  qui  sont 
les  préludes  de  l'agonie  ;  d'autres  sont  des  crises 


564  LE   JOUR   DE  L'AN  1886. 

après  lesquelles  les  forces  des  nations  se  trouvent 
centuplées. 

Dis  à  cette  pauvre  France  que  je  ne  lui  ai  pas 
encore  retiré  son  mandat,  qui  est  d*étonner  le 
monde  par  ses  volte-face  et  ses  relèvements  ;  j*ai 
mis  en  elle  le  principe  de  résurrections  sans  fin. 
Ses  défaillances  pourraient  être  suivies  d'étranges 
explosions  d'énergie,  et  si  alors  un  homme  se  ren- 
contrait... Les  théologiens  sont  d'accord  pour  me 
refuser  la  connaissance  des  futurs  contingents  ;  donc 
je  m'arrête...  Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  les  poli- 
tiques se  trompent  souvent.  Ce  que  je  sais  aussi, 
c'est  que  mon  serviteur  Jérémie  fut  souvent  amené 
à  dire  comme  venant  de  moi  des  choses  que  je  ne 
l'avais  pas  chargé  de  dire. 

Tout  dans  ce  monde  est  plein  de  renaissances. 
Maintenant,  la  terre  est  hideuse  et  stérile.  Dans 
trois  mois,  elle  sera  revêtue  de  primevères.  Rien 
n'est  plus  sûr. 

Dans  le  breuvage  que  tu  leur  feras  boire,  mets, 
mon  cher  Gabriel,  une  légère  dose  de  morphine. 


LE  JOUR  DE  L'AN  1886.  565 

Insinue-leur  doucement  de  s'habituer  au  mal  de 
mer.  Fais -leur  entendre  que,  pendant  Tannée 
qui  s'ouvre,  j'ai  l'intention  de  les  supporter 
tous  ;  qu'ils  fassent  de  même.  Dis -leur  de  ne 
pas  repousser  absolument  un  premier  consul, 
s'il  se  présente,  mais  d'y  bien  regarder  avant  de 
l'accepter.  Mon  soleil,  cette  année,  sera  plus  beau 
que  jamais.  La  vie  sera  plantureuse  et  forte  ;  le  lait 
surabondera  dans  les  mamelles  de  vingt-deux  ans. 
Dis-leur  qu'aujourd'hui  je  leur  défends  de  penser 
à  leurs  discordes.  La  bataille  de  la  vie  a  ses  trêves  ; 
malheur  à  qui  ne  les  observe  pas  ! 

Dis-leur  de  ne  jamais  me  renier  dogmatique- 
ment. C'est  dangereux  et  malsain.  Autrefois,  cela 
conduisait  en  place  de  Grève  ;  maintenant,  cela 
mène  à  dire  des  choses  assez  inconsidérées.  Quant 
à  leurs  doutes,  je  les  prends  un  peu  à  ma  charge  ; 
ils  sont  la  conséquence  d'une  gageure  que  j'ai 
faite  avec  moi-même,  de  l'obstination  étrange  que  je 
mets  à  me  cacher.  Qu'ils  ne  s'inquiètent  pas  de  la 
façon  dont  il  convient  de  m  adorer.  Chacun  m'adore 


566  LE  JOUR  DE  L'AN  4  886. 

par  la  résignation  qu'il  met  à  supporter  la  vie  pour 
des  fins  à  moi  connues. 

En  vieillissant,  je  deviens  père.  Dis-leur  que  je 
me  reconnais  des  torts.  J'essayerai  à  l'avenir  de 
me  montrer  plus  juste;  je  tâcherai  qu'il  y  ait  le 
moins  possible  d'êtres  sacrifiés  au  but  que  je  pour- 
suis. J'irai  jusqu'au  miracle;  je  ne  désespère  pas 
de  faire  en  sorte  qu'un  jour  la  vie  humaine  soit 
bonne  pour  tous,  si  bien  que  tous,  en  la  quittant, 
aient  un  sourire  pour  leurs  compagnons  de  voyage 
et  pour  moi  une  bénédiction. 

Une  ombre  profonde  s'étend  sur  le  front  de  l'Éternel,  comme  an 
immense  velariinn  tendu  à  ses  quatre  coins.  Il  se  fait  dans  le 
ciel  comme  un  sileuce  d'uue  demi-heure. 


PIN. 


TABLE 


Galibân,  suite  de  la  Tempête  .  .  '.  l  ,  ~,  .  ,  ,  1 

L'Eau  DE  Jouvence,  suite  de   Galiban  ....  105 

Le  Prêtre  de  Nemi 251 

L'Abbesse  de  Jouarre 401 

1802 531 

Li  Jour  de  l'an  1886.  Prologue  au  ciel.  .  545 


B.  GREVIN  —  IMPRIMERIE  DE  LAGNY  —   7540-2-18. 


UDKAKT  51.  MARY  S  COLLEGE 


844.82  119285 

Dr 

Renan,  Ernest 


844.82  119285 

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Renan,  Ernest 

Drames  PHiLOsoPHiquES